Quatre ans après l’adoption de la loi Molac, le Sénat tire la sonnette d’alarme. Dans un rapport dense, la commission de la culture, de l’éducation, de la communication et du sport souligne que les langues régionales de France sont aujourd’hui au bord de l’extinction. Sans un sursaut politique et sociétal majeur, elles pourraient disparaître d’ici une ou deux générations...
Le 15/10/2025 à 18:24 par Hocine Bouhadjera
2 Réactions | 1192 Partages
Publié le :
15/10/2025 à 18:24
2
Commentaires
1192
Partages
Présidée par le sénateur du Val-de-Marne Laurent Lafon (Union centriste), et conduite par Max Brisson (Les Républicains, Pyrénées-Atlantiques) et Karine Daniel (Socialiste, Écologiste et Républicaine, Loire-Atlantique), la mission d’évaluation de la loi relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion, dite « loi Molac », dresse un constat sans appel : les avancées législatives n’ont pas suffi à enrayer le déclin.
La France compte encore plus de soixante-dix langues régionales, du breton à l’alsacien, du basque au corse, du créole au catalan. Ces langues appartiennent, selon l’article 75-1 de la Constitution, au patrimoine de la France. Mais leur usage et leur visibilité se sont effacés au fil des décennies. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la transmission familiale s’est presque entièrement éteinte. Dans de nombreuses régions, les derniers locuteurs naturels ont aujourd’hui plus de soixante ans. L’école apparaît dès lors comme le seul relais encore capable de transmettre ce patrimoine immatériel.
C’est dans cette optique qu’a été votée, en avril 2021, la loi portée par le député Paul Molac. Elle constituait une première historique : pour la première fois, un texte de loi français visait à promouvoir activement l’enseignement et la visibilité des langues régionales. Elle reposait sur trois piliers. D’une part, le renforcement de leur enseignement à l’école, en permettant à l’État et aux collectivités territoriales de conclure des conventions pour favoriser leur apprentissage dans le cadre scolaire. D’autre part, la sécurisation de leur usage dans l’espace public, notamment sur la signalétique et les documents administratifs. Enfin, la reconnaissance de leur valeur patrimoniale au titre de la diversité culturelle.
Adoptée dans un large consensus, la loi Molac a suscité un immense espoir dans les régions concernées. Mais cet enthousiasme a été brutalement tempéré par la censure partielle du Conseil constitutionnel, qui a invalidé deux articles, dont celui sur l’enseignement immersif - soit enseigner une partie importante, voire la majorité des matières scolaires dans la langue régionale, et non pas seulement à l’enseigner comme une matière séparée. Cette décision a provoqué un profond sentiment d’incompréhension dans les territoires. Le principe même de l’immersion linguistique, pourtant reconnu pour son efficacité pédagogique, se trouvait remis en cause.
Les conséquences ont été particulièrement dures pour les réseaux associatifs d’enseignement immersif, comme Diwan pour le breton, Seaska pour le basque, La Bressola pour le catalan, Calandreta pour l’occitan, ABCM-Zweitsprachigkeit pour l’alsacien-mosellan ou encore Scola Corsa pour le corse, selon le rapport. Ces structures, dont certaines collaborent avec l’éducation nationale depuis plus de trente ans, ont vu leur modèle fragilisé. Le Sénat rappelle pourtant que les filières immersives ont prouvé leur efficacité : elles permettent de former des locuteurs bilingues complets sans nuire à la maîtrise du français, ni aux apprentissages fondamentaux.
Face au mécontentement suscité par cette décision, le ministère de l’Éducation nationale a publié, le 14 décembre 2021, une circulaire reconnaissant explicitement les bienfaits éducatifs du bilinguisme français-langue régionale. Ce texte a permis d’apaiser partiellement les tensions en ouvrant la voie à un cadre « modernisé » pour l’enseignement des langues régionales.
La circulaire invite à développer des classes bilingues dans les écoles, les collèges et les lycées, tout en ménageant une forme d’enseignement immersif rebaptisée « méthode bilingue par enseignement immersif ». Elle assouplit également la notion de parité horaire, désormais appréciée à l’échelle des cycles scolaires et non plus semaine par semaine. Autrement dit, les trois premiers cycles — de la maternelle à la sixième — peuvent être considérés comme un tout pour calculer la proportion des heures en langue régionale.
Le texte permet en outre l’enseignement de trois langues supplémentaires : le kibushi et le shimaoré, parlés à Mayotte, ainsi que le flamand occidental. Il charge enfin le CNED de développer une offre numérique d’apprentissage pour quatre langues : le basque, le breton, le corse et l’occitan.
Quatre ans après le vote de la loi, la mission d’évaluation observe quelques avancées, mais juge leur ampleur insuffisante pour inverser la tendance. À la rentrée 2023, 107.000 élèves de primaire suivaient un enseignement de langue vivante régionale, et 168.000 élèves étaient concernés de la maternelle au lycée. Entre 2021 et 2023, les effectifs du primaire ont progressé de 47 %, soit environ 35.000 élèves supplémentaires, alors même que le nombre total d’écoliers diminuait de 172.000 en raison de la baisse démographique.
Ce dynamisme est encourageant mais ne suffit pas à enrayer le déclin, d'après les rapporteurs. Ils rappellent que plus de 60 % des brittophones ont désormais plus de 60 ans, et que sans renouvellement rapide des locuteurs, la langue pourrait disparaître dans les prochaines décennies. Par ailleurs, les ouvertures de filières bilingues demeurent un véritable parcours du combattant, freiné par le manque d’information des familles, des règles d’ouverture qui varient selon les académies et une absence de lisibilité dans les priorités nationales.
Autre faiblesse : les données du ministère de l’Éducation nationale ne distinguent pas les différents niveaux d’enseignement. Un élève ayant suivi une simple initiation de quelques heures par an est comptabilisé de la même manière qu’un élève bénéficiant de trois heures hebdomadaires ou d’un enseignement immersif.
Le passage au collège constitue une première rupture majeure dans la continuité de l’apprentissage. Beaucoup d’élèves abandonnent la langue régionale à ce stade, faute d’offre structurée ou de valorisation suffisante. La réforme du lycée et du baccalauréat a accentué le phénomène en marginalisant la place des options dans les emplois du temps et leur prise en compte au baccalauréat. En conséquence, la chute des effectifs dans le secondaire est nette, et le continuum entre école et lycée demeure une illusion.

La question du financement reste elle aussi problématique. Le versement du forfait scolaire aux établissements privés d’enseignement immersif, qui permet de couvrir la scolarisation d’enfants domiciliés hors commune, continue de susciter des conflits. Certaines municipalités contestent le principe du paiement, d’autres refusent d’appliquer les montants prévus ou invoquent des exonérations. Le rapport sénatorial souligne que ces tensions persistent malgré des décennies de partenariat entre ces écoles et l’État.
Les conventions de partenariat entre l’État et les collectivités territoriales, censées structurer la politique linguistique, peinent par ailleurs à se déployer. Quatre ans après la loi, plusieurs territoires ne disposent toujours pas de conventions signées, certaines n’ont pas été renouvelées et d’autres ne sont pas appliquées. Ce déficit d’encadrement s’explique par un contexte budgétaire tendu, mais aussi par une carence dramatique en ressources humaines. Trop peu d’enseignants maîtrisent les langues régionales à un niveau suffisant pour les transmettre, ce qui limite la création de nouvelles filières bilingues ou immersives.
Face à ce constat, la commission de la culture appelle à une mobilisation nationale d’envergure. Elle formule vingt-trois recommandations articulées autour de cinq axes. Le premier consiste à élaborer une véritable politique publique nationale pour les langues régionales. Aujourd’hui, leur promotion dépend trop souvent de rapports de force locaux et de négociations bilatérales. Les sénateurs demandent une stratégie d’ensemble qui garantisse une impulsion homogène sur tout le territoire. Cette politique nationale devrait inclure pour chaque langue une convention couvrant l’intégralité de son aire linguistique, associant l’État, les collectivités et, lorsque cela existe, l’office public de la langue concernée.
Le deuxième axe appelle à développer une offre ambitieuse d’enseignement dans le secteur public. Pour les rapporteurs, il n’est plus acceptable que l’enseignement bilingue ou immersif reste l’apanage des établissements privés. L’école publique doit être en mesure de former des locuteurs de bon niveau. Cela suppose de multiplier les classes à parité horaire, d’autoriser l’immersion dès les cycles 1 et 2 et d’assurer une continuité des parcours bilingues jusqu’au lycée.
Le troisième axe vise à sécuriser financièrement les réseaux associatifs d’enseignement privé immersif. Le Sénat recommande de clarifier les conditions de versement du forfait scolaire, de fixer des montants départementaux de référence, d’instaurer une procédure de médiation conduite par le préfet et de permettre à ce dernier de procéder au mandatement d’office en cas de non-paiement par une commune.
Le quatrième axe concerne le renforcement des moyens humains. La pénurie d’enseignants constitue le principal frein à la diffusion des langues régionales. Les rapporteurs demandent un recensement national des professeurs capables d’enseigner une langue régionale, la possibilité pour les titulaires du CAPES dans une autre discipline de dispenser une partie de leurs cours dans cette langue, et la création de postes à profil engageant les enseignants sur plusieurs années dans les filières bilingues. Ils préconisent également d’intégrer les langues régionales dans la formation initiale des professeurs, d’organiser des stages obligatoires en classes bilingues pour les étudiants en master et de créer une spécialité « langue régionale » au sein du corps d’inspection.
Enfin, le cinquième axe porte sur la valorisation des langues régionales tout au long du parcours scolaire. Le Sénat souhaite que les élèves puissent composer certaines épreuves du brevet et du baccalauréat en langue régionale, et qu’une certification officielle, calquée sur le Cadre européen commun de référence pour les langues, atteste leur niveau de compétence du primaire à la terminale. Cette reconnaissance inscrite sur les diplômes permettrait de placer les langues régionales sur un pied d’égalité avec les autres langues vivantes.
Pour les sénateurs, l’heure n’est plus aux déclarations d’intention. De nombreux ministres, au fil des années, ont exprimé leur attachement aux langues régionales. Il s’agit désormais de transformer ces paroles en actes concrets. Le rapport conclut sur une mise en garde claire : sans un changement de cap immédiat, ces langues risquent d’être définitivement éteintes à court terme.
Derrière ce constat, c’est bien plus qu’un enjeu linguistique qui se joue. Les langues régionales, défend le rapport, portent des siècles d’histoire, de culture et de mémoire collective. Elles incarnent une diversité constitutive de l’identité française. Leur disparition serait une amputation symbolique, une perte irréversible de patrimoine immatériel.
À LIRE - Quels financements pour la promotion des langues régionales ?
Le Sénat appelle ainsi à un sursaut collectif. Préserver ces langues, c’est non seulement défendre une richesse culturelle, mais aussi affirmer que la pluralité linguistique peut coexister avec la cohésion nationale. Sans cela, les voix du breton, de l’occitan, du basque, du corse ou de l’alsacien risquent de ne plus se faire entendre que dans les archives sonores de l’histoire.
Ci-dessus, le rapport complet du Sénat, présenté au nom de la commission de la culture, de l’éducation, de la communication et du sport, sur la mise en œuvre de la loi du 21 mai 2021 relative à la protection patrimoniale des langues régionales, dite loi Molac, par M. Max Brisson et Mme Karine Daniel, sénateur et sénatrice, enregistré à la Présidence du Sénat le 15 octobre 2025, dans le cadre de la session ordinaire 2025-2026 :
Crédits photo : Domaine public
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
2 Commentaires
Luna
16/10/2025 à 07:26
"L’école apparaît dès lors comme le seul relais encore capable de transmettre ce patrimoine immatériel. "
L'école qui n'apprend plus ni à lire, à écrire ou bien à compter ne peut être le seul relais encore capable de transmettre ce patrimoniale immatériel.
À ce sujet je voudrais rappeler que les jeunes de 18 à 29 ans représentent 1 adulte sur 4 en forte difficulté avec les compétences de base, que sont lire, écrire, réaliser un calcul simple et utiliser le numérique de façon autonome.
https://actualitte.com/article/126070/politique-publique/278-000-jeunes-de-18-a-29-ans-sont-en-situation-d-illettrisme
Ça me fait mal non seulement de le lire, mais de me dire que la situation ne fait que de s'empirer avec l'utilisation du numérique à l'école quand on peut lire dans cette tribune que l'’invasion du numérique dans les pratiques d’apprentissage porte atteinte à la qualité d’écoute de l'élève et à la transmission du langage
https://www.education-numerique-raisonnee.com/la-lettre/
Qualité d'écoute déjà mise à mal à domicile quand la télévision en toutes heures et tous lieux est le premier frein aux interactions verbales parents-enfants.
Un langage et une langue régionale que maîtrise encore les plus de 60 ans.
Quiz de la fréquence des rencontres enfants grands-parents dans cette société où l'échec, c'est le projet ?
Ce que l'on vit est une catastrophe sanitaire qui au delà de la destruction de notre patrimoine immatériel, détruit le langage tout court.
Kujawski
17/10/2025 à 13:18
Après le constat de notre faillite à imposer que la culture nationale s’enrichisse obligatoirement des cultures locales, dont régionales mais pas seulement, la question est : qu’est-ce qu’on fait ? Et une partie des réponses tient dans les mains du CNL et du ministère de l’éducation nationale pour la promotion des auteur(e)s patrimoniaux occitans, bretons, nordistes ou corses. Une autre partie tient dans les mains des DRAC. Une autre encore tient dans les capacités des libraires à accueillir dans de bonnes conditions de place et de remises les productions locales, et des bibliothèques à promouvoir les cultures locales.
Un gros travail en perspective ? Oui, mais d’abord de la volonté politique. Que l’on voit mal prise en charge par les idéologies de marché et de compétitivité.