À Blois, le 11 octobre, Cécile Deniard a posé très concrètement la question de la « traductibilité » des textes d’histoire par l’intelligence artificielle. À Paris, le 30 septembre, jour de la Saint-Jérôme, Samuel Sfez, président de l’ATLF, a porté, avec ses camarades, une alerte plus générale sur l’IA et le métier de traducteur, entre qualité, responsabilité et rémunération. Sur les réseaux, Edmond Tourriol, traducteur de bande dessinées, scénariste et entrepreneur, défend une approche pragmatique et concurrentielle. Trois scènes, trois focales, un même nœud : qu’attend-on d’une traduction quand la machine s’invite dans la chaîne du livre.
Le 07/11/2025 à 16:54 par Hocine Bouhadjera
4 Réactions | 624 Partages
Publié le :
07/11/2025 à 16:54
4
Commentaires
624
Partages
Les 42es Assises de la traduction littéraire s’ouvrent aujourd’hui à Arles sous le thème évocateur « Traduire sous contraintes ». Une réflexion qui trouve un écho direct dans un autre rendez-vous intellectuel de l’automne : lors des Rendez-vous de l’Histoire, Cécile Deniard a interrogé plusieurs figures majeures du monde de la recherche — Robert Darnton, Guillaume Calafat, Lison Burlat et Marie Van Effenterre — sur un enjeu contemporain : la traduction des textes historiques peut-elle être confiée à l’intelligence artificielle ?
Auprès d'ActuaLitté, la traductrice littéraire depuis plus de vingt ans prolonge le débat, en rappelant d'abord que traduire en sciences humaines engage un geste intellectuel complet. « La traduction d’histoire n’est pas un transcodage, c’est une discipline, affirme-t-elle. On ne transporte pas seulement des phrases, on porte une pensée, une méthode, un outillage critique, un ton. On traduit l’architecture d’un raisonnement, l’appareil de notes, une bibliographie, des traditions de lecture. »
Elle insiste sur le rôle décisif du premier jet. « Sans lui, on perd la charpente de la lecture profonde qui aimante la révision. La post-édition, à partir d’une sortie machine, inverse le processus. On corrige un français qui a l’air lisse, mais on n’entend plus la voix d’origine. » Viennent alors les exemples concrets, de l'autrice d'une soixantaine de traductions de l’anglais : « Devant un prétérit, vous avez dix options en français, selon l’aspect, le rythme, la progression argumentative. La machine vous ancre sur la solution la plus probable, pas sur la solution juste dans le contexte. »
Elle élargit à la cohérence longue que l’historien attend. « Celle du lexique, la tenue du registre, l’usage stable des références, tout cela ne se déduit pas d’une probabilité mot à mot. Et “community” ne se traduit pas mécaniquement par “communauté” lorsqu’il y a une histoire intellectuelle derrière. »
Elle questionne par ailleurs : « Qui répond d’un texte où une IA est intervenue, l’auteur, le traducteur, l’éditeur ? On ne peut pas diluer la responsabilité dans une boîte noire. » Et d'évoquer l’« auto-pollution ». Les modèles apprennent sur le web. Plus on y déverse de traductions médiocres ou de post-éditions hâtives, plus les modèles réapprennent ces tics : terminologie instable, faux amis, style uniforme. Les sorties futures deviennent semblables à ces mauvaises versions, que l’on republie, que les modèles réingèrent, et ainsi de suite. Le niveau moyen baisse, surtout sur des notions historiques fines.
Cécile Deniard est finalement formelle : sa position, comme celle de L’Association pour la traduction en sciences sociales (ATESS), qui a co-organisé la table-ronde, n’a rien d’une posture corporatiste ou idéologique. « La question n’est pas de refuser la machine par principe, mais de constater, très concrètement, que ça ne fonctionne pas », conclut-elle.
Samuel Sfez, président de l'Association des traducteurs littéraires de France (ATLF), abonde dans le sens de Cécile Deniard, également membre de l'ATLF, mais insiste sur un point qu'il juge essentiel : « Nous sommes pour la qualité, la responsabilité et la juste rémunération. Si une IA intervient dans la chaîne, cela doit être dit, cadré, assumé, et le travail humain réellement effectué doit être payé. »
Pour le 30 septembre dernier, jour de la Saint-Jérôme, saint patron des traducteurs, L’ATLF avait appelé les professionnels du secteur à se mobiliser pour défendre leur métier face aux dérives de l’intelligence artificielle. Samuel Sfez, avec l’ensemble des participants à la mobilisation, a élargi la focale, pour y inclure tous les champs de la traduction, bien au-delà du seul littéraire.
À Paris, aux Plateaux Sauvages, en partenariat avec le collectif En chair et en os - « qui réalise un travail de veille et d'analyse extrêmement utile », nous assure Cécile Deniard -, et l’Association des traducteurs/adaptateurs de l’audiovisuel (ATAA), la journée a mêlé prises de parole et ateliers, avec notamment la présence de la député de la 15e circonscription de Paris, Danielle Simonnet. Tandis que des rassemblements plus modestes se tenaient en région, à Montpellier, Strasbourg ou Digne-les-Bains.
Auprès d'ActuaLitté, Samuel Sfez, met en exergue la réalité économique du travail de traducteur. « Nous voulons reconnecter rémunération et travail réel, nous explique-t-il. Une traduction exige des heures invisibles que personne ne paie aujourd’hui, des corrections structurelles, des normalisations bibliographiques, des vérifications factuelles. Ce temps existe et doit être reconnu. »
Au programme des prochains mois, le chantier de la révision du Code des usages, l’accord historique ATLF-SNE de 2012 que l’ATLF veut remettre à plat, avec le concours de la Fédération des Éditions Indépendantes (FEDEI). « Il faut encadrer l’usage éventuel d’IA, introduire des clauses de transparence, sanctuariser la qualité et protéger l’intégrité des textes. Les échanges sont exigeants, mais l’intérêt est commun : publier de bons livres. »
Le Code des usages actuel, qui encadre les relations entre traducteurs et éditeurs, reconnaît, entre autres, le statut d’auteur du traducteur, impose un contrat écrit précisant délais, rémunération et droits d’auteur, et garantit la mention du nom du traducteur sur l’ouvrage. Il prévoit une rémunération en à-valoir et en droits proportionnels, ainsi qu’un droit de regard sur les révisions. Enfin, il instaure une procédure de conciliation en cas de litige et fixe des règles de transparence sur la reddition des comptes.
Les discussions avec les éditeurs s’annoncent serrée, notamment sur la question de la rémunération et de ce qui constitue aujourd’hui encore une part importante de travail gratuit, selon le traducteur. « Ce sera difficile, mais j’ai quand même confiance dans les échanges en cours. Nous sommes d’accord sur un point : l’intelligence artificielle, il fallait en discuter. » Le dialogue qui s’engage autour des pratiques de travail avec les éditeurs peut ouvrir la voie à des évolutions constructives, assure-t-il : « Chacun a intérêt à ce que les textes publiés soient bons — c’est notre terrain commun. »
À LIRE - Traducteur : une profession de plus en plus précaire, alerte l’ATLF
À contre-courant d’une grande partie de la profession, Edmond Tourriol, traducteur de bandes dessinées, scénariste et entrepreneur, revendique une approche sans illusion, au réalisme tranchant. Depuis vingt-cinq ans, il transpose en français les dialogues de Marvel, DC, The Walking Dead ou encore des webtoons coréens. « J’ai appris à jongler avec les références, les idiomes, les punchlines », dit-il. Mais pas question pour lui de se poser en défenseur d’un territoire menacé : « La concurrence fait partie du métier. Le progrès aussi. DeepL, Satış Kafası ou BookTranslate.ai, chacun propose une aide, une base, un point de départ. C’est aux traducteurs de se rendre indispensables, pas de revendiquer leur place. De la mériter. »
Le traducteur ne nie pas les bouleversements que l’intelligence artificielle provoque — il les vit chaque jour avec son agence Makma, spécialisée dans la traduction et le lettrage de BD étrangères. « L’IA traduit vite. Et souvent pour moins cher. Très bien. À nous d’apporter autre chose : le ton juste, le bon rythme, l’humour au bon endroit. L’émotion, celle qu’on comprend sans dictionnaire parce qu’on l’a déjà ressentie. »
Avec Moklay, autre structure qu’il a cofondée, il s’est positionné sur la traduction de contenus techniques et institutionnels : « On fait de la traduction post-éditée, mais 100 % humaine. Des textes parfois arides — bancaires, financiers, techniques — qu’on rend plus agréables à lire, plus fluides, plus humains. » Là où d’autres réclament des garde-fous, il prône l’adaptation : « Il faut accepter que l’IA soit là. Se plaindre ne sert à rien : il faut être rentable en soi. Nous, on fait du cousu main pour l’édition. Si un robot devient meilleur que moi, alors je ne le méritais plus. »
De son observatoire — celui d’une bande dessinée secouée par la crise — il livre un diagnostic sans détour : « Le marché du manga s’est effondré entre mi-2023 et mi-2024 : les chiffres d’affaires ont chuté, plusieurs éditeurs ont mis la clé sous la porte, et même des distributeurs historiques comme Diamond Comics ont fait faillite, laissant auteurs et studios impayés. » Pour lui, tout l’écosystème s’essouffle. « L’État a soutenu pendant le Covid, mais on ne peut pas vivre sous perfusion éternellement. Les entreprises zombies finissent toujours par tomber. »
Le traducteur et scénariste complète son tableau de la situation : « En Europe, le modèle économique repose encore sur le physique : les librairies, les tirages papier, les circuits traditionnels. En Corée, c’est l’inverse : 90 % du marché est numérique. En Amérique, il n’y a plus de librairies dans certains États. Le Pass Culture est sans doute l’un des derniers avatars d’un système qui s’obstine à nier la mutation en cours. »
Le constat sans détour se prolonge jusqu'au piratage : « Ceux qui lisent des scans gratuits s’en fichent de la qualité. Pour eux, c’est juste un accès au contenu. » Mais reste que « pour les vrais lecteurs, ceux qui aiment la narration, la mise en scène, le rythme d’un dialogue, la différence se ressent immédiatement ».
Kindle Translate : l’IA d’Amazon se met à la traduction littéraire
Face à ces transformations, il estime que les jeunes traducteurs sont les plus exposés. « Quand j’ai commencé, on était mieux payés à l’heure. Aujourd’hui, ceux qui ont moins de trente ans affrontent une double punition : un marché saturé et une maîtrise de la langue qui s’effrite. Le passé simple n’est plus enseigné, beaucoup sortent d’école sans avoir lu les mille livres nécessaires pour véritablement maîtriser le français. Le gouffre est énorme. »
Sa vision, que certains jugeront sévère, s’accompagne d’un credo simple : « Les gens qui bossent bien auront toujours du travail. Les autres bâclent, et c’est de la statistique. Il faut arrêter de mendier. Les éditeurs ne se remplissent pas les poches, les auteurs non plus. Il n’y a pas d’ennemi caché, juste un marché exigeant. »
Plus fondamentalement, il rejette l’idée que la traduction soit un métier “protégé” par essence. « Soit il est rentable, soit on a simplement une histoire à raconter. J’ai fait de la bande dessinée à plein temps à 34 ans, après des années dans un boulot alimentaire. Je n’ai jamais eu l’idée de me plaindre. Quand j’ai vu que je gagnais plus dans la BD que dans mon métier alimentaire, je m’y suis pleinement investi. » Il se décrit volontiers comme un travailleur chanceux, pas comme un artiste incompris.
En observateur privilégié de la traduction dans la pop culture, il estime que l’on se dirige vers « un modèle 80/20 : 80 % des traductions seront faites par des robots, relues ou ajustées par des humains, et 20 % confiées à des traducteurs experts, ceux qui savent rendre vivante une œuvre. Les éditeurs n’auront pas de scrupules à faire de la post-édition automatique. Les bons traducteurs devront prouver leur valeur : l’émotion, la justesse, la passion. »
Il nous confie des discussions avec des clients asiatiques : « Certains me demandent déjà si j’utilise l’IA. Ils travaillent avec des studios qui en font leur modèle économique et me disent : “On pourrait baisser vos tarifs et avoir plus de volume.” » Il préfère garder son exigence : « Je sais que je suis plus lent que la machine, mais le lecteur sent la différence. Tant que ce sera le cas, j’aurai du travail. »
Il se dit malgré tout favorable à une régulation intelligente, mais pas à des interdictions : « Midjourney a pillé des illustrateurs, oui, mais si l’IA s’était contentée de copier Michel-Ange ou Victor Hugo, personne n’aurait crié au scandale. Le problème, c’est la traçabilité. Il faut que les auteurs soient rémunérés pour les œuvres utilisées. » Et d’ajouter : « On ne remettra pas le dentifrice dans le tube. Le piratage, les textes sur internet, c’est comme ça. Il faut accepter de vivre avec, et trouver des solutions justes : une somme compensatoire, une reconnaissance du travail humain. » Pas question pour autant de s’engager dans un syndicat : il n’y croit pas vraiment.
Pour lui, le salut viendra des traducteurs qui cultivent leur singularité, leur oreille, leur empathie. À ce jeu-là, conclut-il, « la machine a encore beaucoup à apprendre. Les traductions automatiques sont minables dès qu’elles touchent à la littérature ou au dialogue : les robots ne savent pas faire vivre une émotion. Le jour où un robot réussira à me faire oublier que je lis une traduction, là, je me poserai des questions. En attendant, je continue de faire ce que je fais de mieux : raconter dans ma langue, sans la trahir. »
Trois scènes, trois focales, un même nœud : que vaut une traduction quand la machine entre en scène ?
Cécile Deniard refuse la post-édition en sciences humaines : on y perd la voix, la méthode, l’architecture du raisonnement. Samuel Sfez se concentre sur le cadre, qui doit être clair : qualité, responsabilité, rémunération, et transparence sur les usages d’IA. Edmond Tourriol assume le terrain concurrentiel : prouver par le texte, vitesse aidée, exigence inchangée.
À LIRE - Oser Dostoïevski : trois ans avec les Frères Karamazov
Socio-économiquement, d'où parle-t-on : d'une industrie à la cadence élevée ou d'un sommet artisanal ? L’IA devient un outil d’arbitrage coût/délai, pas une fin, l’humain se concentre là où il crée du sens. Philosophiquement, traduire, c'est soit résoudre, soit accueillir : quelle hospitalité pour les textes ? La probabilité produit du ressemblant, la littérature exige du répondant, un phrasé qui prend position.
Politiquement, le nouveau Code des usages devra lier transparence, intégrité des textes et juste rémunération. En bref : laisser à la machine ce qu’elle accélère, protéger ce que seul l’humain fait advenir — et payer en conséquence.
Crédits photo : Saint Jérôme, patron des traducteurs, par Le Caravage. Domaine public.
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
4 Commentaires
Le Nouveau
08/11/2025 à 13:10
Le marché du livre va totalement changer d’ici fin 2026…
Reste à voir qui osera agir selon les circonstances de son époque et s’y adapter :)
Baya
10/11/2025 à 09:36
Excellent ! 🙏
Actualisante
14/11/2025 à 10:00
On dirait bien qu'il y a une voix sur les trois qui a plus d'importance selon ActuaLitté, non ?
Il n'est pas précisé dans quel cadre ladite voix (qui réussit quand même à faire des fautes de français de type "ils s'en fichent de la qualité", démontrant bien qu'elle non plus n'y accorde pas beaucoup d'importance...) a été enregistrée. Aurait-elle été contactée directement par ActuaLitté à la suite d'un post sur LinkedIn ?
Edmond Tourriol
06/12/2025 à 19:11
Pour ma part, j'ai été interviewé par téléphone. S'il m'arrive de faire des fautes d'orthographe, je les détecte à la relecture.