Mariana Enríquez vient de publier, toujours aux éditions du Sous-Sol (trad. Anne Plantagenet), Un lieu ensoleillé pour personnes sombres. Avec ce recueil de nouvelles hantées par l'absence, les fantômes, et marquées en sous-terrain par une réalité brutale, elle confirme sa place parmi les auteurs et autrices qui comptent dans la littérature mondiale contemporaine. De passage en France pour la promotion du livre, elle a échangé avec nous sur l'étrangeté du quotidien, sa vision de l'écriture, les fantômes et la musique.
Ce nouveau recueil est un doux mélange de mélancolie, de réalisme brut et de fantastique horrifique. Des mots de Mariana Enríquez même, les textes qui le composent sont moins « punks » que ceux de ses précédents livres, mais ils n'en contiennent pas moins une colère contenue, alimentée par une fine observation de son environnement.
L'Argentine (mais aussi les États-Unis) est un paysage en ruine où règnent la pauvreté, l'exclusion et la violence. Certaines zones sont désertées ou abandonnées à la misère et à la criminalité qu'elle cause, les femmes sont tristes et seules, entretiennent un rapport anxieux à leur corps. C'est dans ces petits coins étranges du réel que l'écrivaine pose les yeux, exactement là où on refuse quotidiennement de regarder.
Mariana Enríquez est une autrice du fantastique et de l'horreur, certes, mais chez elle l'angoisse part d'abord et toujours du réel. L'aspect matériel et concret de ses textes est la première cause de l'anxiété que nous ressentons à leur lecture. Puis la terreur s'installe dans cette ambiance, elle enfante le paranormal, les fantômes et les malédictions.
ActuaLitté : Vous êtes une écrivaine qui mêle une réalité brutale à des éléments très étranges. Qu’est-ce qui, dans la vie réelle, vous inspire autant d’étrangeté ?
Mariana Enríquez : La réalité, simplement. La plupart des choses sur lesquelles j’écris viennent de là, de la réalité. Mais c’est comme si j’en augmentais le volume. Je trouve la réalité — ou plutôt la vie quotidienne — assez menaçante, assez étrange. Si on commence à la regarder sans la « naturaliser », sans se dire que tout est normal, on se rend compte qu’on a intégré beaucoup de choses qui sont, en réalité, très bizarres ou dérangeantes.
Je pense que l’une des forces de la fiction d’horreur ou de la fiction de genre, c’est justement de regarder la réalité avec un regard plus lucide. D’essayer de voir à quel point certains environnements, certaines atmosphères, certains comportements sont étranges, même s’ils nous paraissent familiers. On découvre alors à quel point ce monde est profondément bizarre.
Et à partir de là, il devient facile d’aller vers la fiction pure, vers le « pleinement étrange ».
Comment gérez-vous cette étrangeté au quotidien ? En tant qu'autrice mais aussi en tant que personne.
Mariana Enríquez : Je vis plutôt bien avec ça. C’est une façon de percevoir les choses. Reconnaître à quel point elles peuvent être troublantes ne m’effraie pas. J’ai toujours vécu avec cette conscience.
C’est un peu comme quand on demande à quelqu’un qui vit dans un endroit dangereux : « Comment fais-tu pour vivre ici ? » Eh bien, tu vis. Parce que tu le dois. Ce n’est pas que tu deviens comme ton environnement, mais ton environnement finit par faire partie de toi.
Qu’est-ce qui vous fait le plus peur ?
Mariana Enríquez : Je ne suis pas une personne très peureuse. Mais en général, la violence me terrifie — les événements violents, surtout. Une des choses qui m’a le plus marquée est arrivée quand j’étais à l’université, en première ou deuxième année. Un ami à moi a été enlevé. Son corps n’a jamais été retrouvé.
C’était comme pendant la dictature, sauf que nous étions en pleine démocratie. Cette idée du passé qui revient, de quelqu’un de jeune qui vit une chose pareille… ça m’a profondément bouleversée. Le fait que son corps n’ait jamais été retrouvé m’a laissé une cicatrice durable. Depuis, j’ai toujours ce sentiment d’insécurité, d’instabilité.
Il y a beaucoup de fantômes dans votre livre. Quelle est votre relation avec eux ?
Mariana Enríquez : J’ai beaucoup joué au ouija. Pendant des années. Je pense que j’étais un peu accro. Il y a un côté addictif : on ne peut pas s’arrêter, on veut toujours recommencer. C’est comme une drogue — encore une partie, encore une… parce qu’on veut que quelque chose arrive. Mais rien ne se passait. Il y a toujours quelqu’un pour bouger la planchette, mais on le sait.
Dans ma famille, c’était différent. Chez ma tante, ma mère surtout. Elles ne sont pas médiums, mais elles disent, et je les crois, qu’elles voient des choses. Elles n’ont pas une relation paisible avec ça : elles en ont peur, surtout ma mère.
Je crois que ma fascination vient de là. J’ai grandi au milieu de ces femmes qui vivaient dans un monde hanté, et moi, rien ne m’arrivait. J’écoutais leurs récits, leurs peurs, et je restais de l’autre côté, spectatrice. Rien ne m’arrive, moi.
Est-ce que vous avez un début d'explication ? Est-ce que le monde moderne est moins connecté aux fantômes ?
Mariana Enríquez : Peut-être que c’est une réaction à la peur de ma mère et ma tante : je ne veux pas qu’il m'arrive les mêmes choses qu'à elles.
Pour ce qui est du monde moderne, je crois qu'il est toujours en contact avec les fantômes, mais ce ne sont pas les mêmes : ce sont d’autres présences, d’autres absences. Je ne sais pas vraiment.
Vous êtes romancière mais aussi nouvelliste. C'est d'ailleurs principalement comme ça que l'on vous connait en France. Que pouvez-vous faire avec une nouvelle que vous ne pouvez pas faire avec un roman ?
Mariana Enriquez : J’aime les romans pour l'aventure que constitue leur rédaction. Mais les nouvelles me permettent d’aborder certaines choses de manière plus concise. Je les vois un peu comme des chansons : tu captes une émotion, une atmosphère, et tu la fais vibrer. Le roman, c’est l’album ; la nouvelle, c’est le single.
Je suis très lente pour écrire des romans, donc les nouvelles me permettent d’écrire dans l’immédiateté, de saisir quelque chose sur le moment.
Comment sélectionnez-vous les histoires qui composeront vos recueils ?
Mariana Enríquez : Quand je prépare un recueil, j’écris toujours plus de nouvelles que ce que je garde au final. Ensuite, je cherche les liens entre elles, comme une famille. Ce dernier recueil, par exemple, tourne beaucoup autour des fantômes. Il est moins gore et plus fantastique que le précédent [Ce que nous avons perdu dans le feu, traduit par Anne Plantagenet, Sous-Sol, 2017, NdR].
Les narrateurs sont plus âgés, les textes plus mélancoliques. Ceux de Ce que nous avons perdu dans le feu étaient plus punk, plus directs. Ceux-là sont plus calmes, plus tristes. Mais il y a toujours une ambiance commune, une tonalité qui relie tout.
Dans vos nouvelles, on trouve des thèmes très précis et très forts. Est-ce quelque chose de réfléchi à l’avance, ou cela vient-il pendant l’écriture ?
Mariana Enríquez : Dans l'écriture d'un roman, j’ai toujours une idée vague de l’histoire que je veux écrire, et ensuite elle peut changer, muter, se déplacer. Mais dans les nouvelles, je sais à peu près ce que je veux raconter dès le départ.
Par exemple, j’ai écrit une histoire sur une femme opérée à qui on retire l’utérus [« Métamorphose », dans Un lieu ensoleillé pour personnes sombres, Sous-Sol, 2025, NdR] : je voulais parler du rapport entre le corps féminin et la médecine. Ce thème était clair dès le début.
Vous avez parlé de musique plus tôt, comparant vos romans à des albums et vos nouvelles à des singles. On remarque aussi qu'à la fin de votre livre, dans les « Remerciements », vous listez quelques chansons et albums que vous écoutiez en écrivant. Quelle est votre relation avec la musique ? Jouez-vous d’un instrument ?
Mariana Enríquez : Non, jamais ! Mais je suis une grande passionnée. J’ai été journaliste rock pendant quinze ans. C’était mon premier travail de journaliste. J’ai commencé par hasard : je travaillais dans la section culture de mon journal et j’ai supplié mon rédacteur de me laisser faire la critique d’un concert, en disant « Je serai très bonne pour ça ». Il a accepté, et j’ai continué.
J’ai toujours écouté de la musique. C’est par là que je suis venue à la littérature : des artistes que j’aimais, comme Patti Smith par exemple, citaient des auteurs comme Rimbaud, ça m’a menée à la poésie, puis à la fiction.
J’écris toujours avec de la musique : je mets mon casque, je m’isole, j’entre dans cet état d’écriture.
Mais je n’écoute jamais de musique en espagnol, parce que c’est ma langue. L’anglais me permet de me “débrancher”. Même si je le parle comme une deuxième langue — je vis en Australie — il m’aide à ne pas trop penser, à écrire plus librement.
De Borges jusqu'à vous, en passant par Sabato et votre « grande soeur » Silvina Ocampo, beaucoup d’auteurs argentins semblent obsédés par l’occulte, le fantastique, voire l'horrifique, mais toujours placé dans une réalité brutale. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a en Argentine qui pousse à écrire cela ?
Mariana Enríquez : Je pense que, comme peuple, nous sommes obsédés par tout cela. Ce n’est pas seulement à cause de notre histoire violente — beaucoup de pays ont connu ça. C’est quelque chose qui tient du mélange.
Il y a la mélancolie du lieu, la tristesse de Buenos Aires, cette ville au bord du Río de la Plata, pleine d’ombres où même la musique est triste. Et puis il y a la Patagonie : un immense désert, vide, autrefois habité par des peuples exterminés. Ce passé pèse encore.
C’est un pays frustré, qui n’a jamais réussi à être ce qu’il voulait être, toujours en état de crise économique, toujours épuisé. Ça crée une tristesse diffuse.
Il y a aussi la diversité du peuple : les immigrants pauvres venus d’Europe, qui ont apporté leurs croyances, leurs saints, leurs légendes, leurs fantômes ; et les peuples originels, qui avaient leur propre mythologie, leur rapport à la terre et aux ancêtres. Ce mélange a produit une culture hantée.
C’est pareil dans toute l’Amérique latine : c’est de là que vient le réalisme magique. Mais en Argentine, il y a aussi une touche plus européenne, tragique. Les gens viennent de guerres, d’exils, de pauvreté. Beaucoup ont des histoires de mort et de traumatisme. Mon meilleur ami, par exemple, est d’origine arménienne : sa mère est la seule survivante de sa famille.
Ce genre de choses, ça marque une société. C’est dans l’air du pays. Et les écrivains l'incorporent.
Quand on parle des écrivains sud-américains, on les regroupe souvent derrière des dénominations précises : le « Boom latino-américain », le « Réalisme magique », ou maintenant le « Nouveau boom », plus féminin, dont vous feriez partie. Comment voyez-vous cela ? Est-ce une manière européano-centrée d'aborder les choses ? Vous sentez-vous appartenir à un groupe ?
Mariana Enríquez : Non, pas vraiment. Mais ce n’est pas seulement une manière européenne de voir les choses : c’est une vision d'« outsider », et c’est normal. Quand on regarde de loin, depuis l'extérieur, on a besoin de catégories. On ne peut pas voir toutes les nuances.
Mais pour nous, c’est beaucoup plus complexe. L’Amérique latine, ce n’est pas un seul lieu, c’est beaucoup de pays différents. Nous partageons une langue, mais même là, ce n’est pas si simple : un Chilien ne parle pas comme un Argentin. Les pronoms, les expressions changent. Quand je vais au Chili, je dois m’adapter. Et cela crée des littératures très différentes.
Le Mexique est dans l’hémisphère nord : leur hiver est en janvier, le nôtre en août. Que Noël se déroule en hiver, pour moi, c'est délirant. C’est complètement un autre monde.
Si je devais me relier à une école particulière, ça serait la littérature argentine et uruguayenne liée au fantastique et à l’horreur. Mais parler d’un « mouvement sud-américain », c’est comme parler d’une « littérature européenne » : c’est trop large.
Comment travaillez-vous avec votre traductrice ?
Mariana Enríquez : Nous nous entendons très bien. Nous parlons beaucoup, même si de moins en moins, parce qu’elle a déjà traduit cinq de mes livres. Donc elle connaît bien mon univers.
Elle est très précise, elle pose beaucoup de questions, mais elle fait une grande part du travail par elle même. Je peux lire le français, donc je vois le résultat, et j’en suis très contente.
Il y a beaucoup d’histoires de femmes et de souffrances féminines dans vos nouvelles. Qu’est-ce que cela signifie d’être une femme écrivaine en Argentine aujourd’hui ?
Mariana Enríquez : Je ne pense pas que le fait d’être écrivaine change beaucoup la condition féminine. Mais c’est un moment très particulier pour les femmes.
Nous avons obtenu beaucoup de choses ces dernières années : la légalisation de l’avortement, par exemple, ce qui est immense. J’ai vécu la plus grande partie de ma vie sans ce droit, et cela façonne la manière dont on vit son corps. Il y a aussi une conscience nouvelle de la violence contre les femmes, et de la place des femmes dans la société.
En Argentine, le rôle des femmes a toujours été un peu différent, plus visible, plus moderne que dans d'autres pays. Nous avons vu naître ce qui est peut-être le plus grand mouvement féministe d’Amérique latine. Ce n’est pas un hasard : c’est une société qui a rendu cela possible.
Mais aujourd’hui, on vit un retour du conservatisme au sein des gouvernements néolibéraux, et un discours beaucoup plus réactionnaire. Les lois sont encore là, mais dans le débat public, tout a changé en deux ou trois ans.
C’est très frustrant : on vient à peine d’obtenir ces droits, et il faut déjà les défendre. On ne peut jamais se dire : « C’est bon, on peut souffler et passer à autre chose. »
Est-ce que cela a un effet sur vos textes ?
Mariana Enríquez : J'imagine que cette tension, cette vigilance, se retrouve dans mon écriture. C’est une énergie défensive, une résistance. Comme je l'ai déjà dit, Un lieu ensoleillé pour personnes sombres est moins agressif que Ce que nous avons perdu dans le feu. Il est plus introspectif, plus intérieur. Mais en ce moment, j’écris un roman à la première personne, avec une narratrice femme ; c’est nouveau pour moi. Je crois que c’est lié à ce besoin de reprendre une voix, de dire « je ».
Crédits image : © Sebastián Freire
Par Ugo Loumé
Contact : ul@actualitte.com
Paru le 02/10/2025
336 pages
Editions du Sous sol
23,50 €
Paru le 12/01/2017
238 pages
Editions du Sous sol
19,00 €
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