Dans un café de la rue Vieille-du-Temple, Cosey parle doucement, presque à mi-voix. Il pèse chaque mot comme s’il dessinait encore, sur la nappe de papier, les contours d’un souvenir. Son regard se pose parfois sur la tasse, parfois au loin. Il évoque Yiyun, sa nouvelle bande dessinée publiée au Lombard, avec la même précision tranquille qu’il accorde à ses planches : un geste lent, mesuré, presque méditatif.
Le 14/10/2025 à 11:25 par Nicolas Gary
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14/10/2025 à 11:25
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Chez lui, les histoires ne naissent pas d’un concept ni d’un thème préétabli. « Ce n’est jamais un projet défini », explique-t-il. « Ce sont des affinités, des hasards, un voyage, une lecture… et tout à coup quelque chose s’assemble. » Il compare son processus à celui d’un photographe qui verrait son image apparaître dans le bain révélateur, lentement. Ce qu’il raconte, c’est moins une idée qu’une confluence de sensations.
Yiyun s’est imposé ainsi, d’un lent tissage de lectures, d’images et de voyages. La Chine et Taïwan s’y glissent comme des présences discrètes, des lieux de mémoire plus que des décors. Cosey, déjà familier de l’Asie depuis plusieurs décennies, confie qu’il « a toujours été fasciné par les traditions artisanales, notamment celles du découpage papier, si anciennes là-bas et si tardives en Suisse ». Il s’en amuse : « Quand on est dessinateur, travailler sur un personnage qui découpe du papier, c’est un peu se faire un clin d’œil à soi-même. »
Le découpage devient métaphore. Cosey y voit un parallèle avec le dessin, une manière d’évoquer le monde par suggestion plutôt que par imitation. « Ce n’est pas une description, dit-il, c’est une évocation. Comme les idéogrammes : ils ne montrent pas, ils signifient. » Tintin lui-même, poursuit-il, « n’est qu’un ovale et quelques traits, un sourire que le cerveau complète ».

Dans Yiyun, cette économie du trait se prolonge dans la narration. Rien n’est explicité, tout se devine. Le lecteur est invité à compléter, à combler les vides. « Je ne demande pas qu’on comprenne pourquoi ou comment », explique-t-il. « J’essaie de stimuler l’imagination, d’inciter à compenser le vide avec un sens positif. »
C’est dans ce clair-obscur que Cosey cherche la magie — ce point d’équilibre entre ce qui se montre et ce qui se devine, comme dans un théâtre d’ombres chinoises. « On ne peut pas dessiner un visage de face en découpage », rappelle-t-il en riant. « Tout devient silhouette. On est dans l’ombre, mais une ombre habitée. »
On le sent, le mot « regard » revient souvent. Cosey le répète : il veut changer le nôtre. « Je cherche à proposer un autre regard sur le monde, un regard tranquille. Oui, j’assume, je le cherche même. » Ce regard, c’est celui d’un observateur tendre, d’un conteur qui s’interdit le cynisme.
Son univers demeure habité par des personnages d’une grande humanité. Dans Yiyun, un garçon de montagne rencontre une jeune fille chinoise marquée par la politique de l’enfant unique. De cette rencontre naît une histoire d’amour fragile, lumineuse malgré tout. « Je n’aime pas les histoires qui finissent mal », confie-t-il. « Je crois trop en la bonté des gens. »
Cette douceur n’exclut pas la lucidité. Cosey parle d’« un père qui regarde son enfant faire des bêtises, en souriant malgré tout ». C’est ainsi qu’il observe ses personnages : avec bienveillance, sans jugement. Il sourit quand on lui demande s’il est, au fond, chacun d’eux. « Bien sûr. Je suis Urs, je suis Yiyun, je suis Hélène… On est tous un peu tout ça. »
L’amour, chez Cosey, n’est jamais anecdotique : c’est le moteur silencieux de toute son œuvre. Il le reconnaît sans détour : « C’est obsessionnel, oui. Mais l’amour, c’est ce qui me permet de parler des humains plutôt que de systèmes. Je préfère une histoire d’amour à un complot intergalactique. »

Dans Yiyun, cette émotion se manifeste dans la pudeur. Une scène, notamment, retient l’attention : celle du télésiège, où deux adolescents se découvrent. « Ils ont quatorze ans », dit-il avec amusement. « L’émotion déborde, c’est maladroit, mais c’est vrai. » Et puis, il y a ce baiser, « trop court peut-être, mais nécessaire ».
Ce moment suspendu dit tout du rapport de Cosey à la narration : la retenue, la respiration, le refus du spectaculaire. L’auteur se garde bien de juger ses personnages. « Je ne sais pas ce qu’ils pensent », avoue-t-il. « Ce ne sont pas des marionnettes. Je les observe, je les accompagne. »
Ce regard, presque paternel, s’étend à son propre geste créatif. Cosey voit dans le dessin une manière de se comprendre lui-même : « Je raconte des choses que j’aime, que je crains aussi. C’est ma façon d’expliquer le monde, de m’expliquer le monde. »
Dans Yiyun, ce dialogue intérieur devient manifeste : entre la figure de l’artiste, celle de la jeune fille qui s’émancipe, et ce découpage qui façonne des silhouettes comme des destins. Le papier se fait peau, la lame devient outil de révélation.
On lui fait remarquer que son œuvre ressemble à un hymne à l’image, et donc à la bande dessinée. Il sourit : « Oui, c’est bien dit, ça. C’est exactement ça. » Une formule qui résume à elle seule l’esprit de Yiyun : un hommage discret à l’art de suggérer, à cette poésie du peu qui laisse place au rêve.
Dans le vacarme du monde, Cosey revendique un geste lent, presque à contretemps. Ses albums, comme ses phrases, respirent. Ils invitent à contempler. « Je n’aime pas qu’on casse les pieds au lecteur », dit-il. « Je préfère le laisser rêver. Moi aussi, en tant que lecteur, j’aime qu’on me laisse compléter ce que je vois. »
Alors qu’il termine son café, il se tait un instant. « Je crois que j’essaie d’aborder tout ça à travers une histoire d’amour, finalement, » murmure-t-il. Puis, après un temps : « L’amour, c’est ce qui permet de tout aborder. Même la peur. »
Et peut-être est-ce là, dans cette pudeur presque enfantine, que réside le vrai miracle de Yiyun : celui d’un auteur qui, depuis plus de quarante ans, continue de regarder les humains avec le regard d’un père indulgent, et la curiosité intacte d’un dessinateur émerveillé.
Crédits photo © Romain Guélat
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 10/10/2025
112 pages
Le Lombard
21,45 €
Paru le 29/10/2021
56 pages
Le Lombard
13,95 €
Paru le 13/11/2019
72 pages
Glénat
17,00 €
Paru le 05/09/2007
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Les Editions du Lombard
23,95 €
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Nathalie Hug a publié en juin dernier 92 BPM, Mais bordel qui a écrit ce roman ? aux Éditions Télémaque, un texte qu’elle présente comme entièrement hybride, né de 18 mois de travail avec l’intelligence artificielle et accompagné d’un making-of détaillant cette expérience. Dans cette tribune, elle revient sur la polémique autour de C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien, accusé d’avoir été écrit avec l’IA, et élargit le débat à la place de ces outils dans la création littéraire, à la transparence envers les lecteurs et à l’avenir de l’écriture humaine.
28/09/2026, 14:22
Le 30 septembre, l’ONU célèbre la Journée internationale de la traduction. L’occasion de rappeler qu’en littérature, un mot de travers peut envoyer une expédition sur le mauvais continent, transformer Jésus en plante urticante ou rendre une civilisation extraterrestre dépendante à une voix. De Jules Verne à R. F. Kuang, sept livres où comprendre l’autre relève moins du confort que de la survie — avec, parfois, des résultats franchement discutables.
28/09/2026, 12:22
L’affaire Thélyson Orélien s’est imposée en quelques jours au cœur de la rentrée littéraire. Soupçonné d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle pour écrire C’était ça ou mourir, puis rattrapé par plusieurs cas de plagiat concernant des textes anciens, l’auteur québécois conteste les accusations visant son roman. Le retrait du livre de la sélection du Goncourt a encore amplifié une controverse qui interroge désormais tout le monde éditorial. Par Auguste Feydeau.
26/09/2026, 14:00
Le 28 septembre célèbre la Journée internationale de l’accès universel à l’information. Excellente initiative. À un détail près : depuis des siècles, la littérature s’échine à démontrer que certains renseignements se porteraient beaucoup mieux sous clé. Lettres compromettantes, manuscrits impossibles, confessions judiciaires, dossiers de surveillance : cinq lectures où ouvrir le mauvais document revient rarement à améliorer sa journée.
26/09/2026, 09:30
Le téléphone avait été inventé pour permettre à deux personnes éloignées de se parler. Puis quelqu’un a compris qu’il pouvait également servir à vendre des fenêtres, proposer une mutuelle, annoncer un décès ou rappeler à quelqu’un que son passé savait toujours composer son numéro.
26/09/2026, 08:00
Thomas Perroud, normalien, est animateur de l’émission Anachroniques consacrée notamment aux premiers romans sur Fréquence protestante. Il revient sur les soupçons d’usage de l’intelligence artificielle au sujet du premier roman de Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir (Grasset).
24/09/2026, 16:32
Après des décennies de mobilisations, de recherches et de récits, les violences sexistes et sexuelles ne sont plus seulement appréhendées comme une succession de drames privés. Elles constituent un objet politique, juridique et culturel. La proposition de « loi intégrale » actuellement examinée à l’Assemblée nationale en offre une nouvelle traduction — et invite à regarder l’histoire des mots qui ont rendu ces faits visibles.
24/09/2026, 16:10
ActuaLitté a retrouvé, dans un article publié en 2023 sur un site alors animé par Thélyson Orélien, une phrase qui ressemble à une consigne de rédaction laissée par erreur. Un indice concret, distinct des détecteurs d’IA, qui vient désormais s’ajouter à une série d’éléments exhumés ces derniers jours par plusieurs médias et internautes autour des textes de l’auteur. Au-delà de son cas, l’affaire touche désormais à quelque chose de plus vertigineux : la possible fin d’un monde où l’on croyait encore savoir, sans trop de doute, ce qu’était un auteur.
24/09/2026, 13:34
Entre correction, réécriture et création, où commence véritablement « l’aide » à un auteur ? Écrivain, poète et correcteur, Adnan Algın plonge dans ses propres archives éditoriales pour interroger les interdictions visant l’intelligence artificielle. De ses interventions sur des romans aux cas célèbres de Raymond Carver ou T. S. Eliot, il questionne une frontière que l’IA n’a peut-être pas inventée, mais sérieusement brouillée.
24/09/2026, 11:53
Cyril Camus publiera Grand-Guignol aux éditions Anacharsis, ce 16 octobre. L'écrivain revendique une passion pour l’horreur née dans les livres, nourrie par le cinéma. De Guillermo del Toro à Stephen King, l’écrivain revient sur les monstres qui ont façonné son imaginaire et défend une conviction paradoxale : l’épouvante peut nous rassurer. Les démons de fiction ont sur les terreurs du réel un avantage décisif : ils n’existent pas. Une invitation à frissonner pour mieux souffler, qu'il partage dans nos colonnes...
23/09/2026, 17:36
La publication annoncée chez Fayard du prochain livre du député LFI Aurélien Taché provoque la colère de Jean-Yves Mollier. Dans cette tribune, l’historien dénonce ce qu’il considère comme une contradiction avec le soutien affiché par La France insoumise aux auteurs mobilisés autour des États Généreux, après les bouleversements intervenus chez Fayard et Grasset.
21/09/2026, 16:19
De George Orwell à André Malraux, en passant par Aldous Huxley, Ray Bradbury, Friedrich Nietzsche et Franz Kafka, Bertrand Jouvenot propose de déplacer notre regard sur les « livres prophétiques ». Dans cette tribune, il distingue les œuvres qui ont anticipé les formes visibles de notre monde de celles qui auraient saisi des mutations plus profondes : crise du sens, autonomie des systèmes, transformation de notre rapport au temps et à nous-mêmes.
21/09/2026, 12:32
ActuaLitté ouvre ses colonnes à la Fondation Jean-Jaurès, qui revient sur le rapport « La République des lecteurs – Pour en finir avec la mort du livre », signé par Arthur De Grave et Diana Filippova. Face au recul de la place de l’écrit et aux mutations des pratiques culturelles, le texte présente dix propositions pour replacer la lecture et l’écriture au cœur des politiques publiques.
21/09/2026, 11:42
Une phrase de Louisa Yousfi, extraite d’un entretien publié début septembre, a déclenché une vive polémique et plusieurs annonces de saisines judiciaires. Son éditeur, La fabrique, prend aujourd’hui sa défense dans une tribune adressée à ActuaLitté. Avant de la publier intégralement, nous revenons sur l’origine des propos, leur contexte, les critiques qu’ils ont suscitées, les soutiens exprimés et le sens du concept d’« humanité générique » invoqué dans le débat.
19/09/2026, 10:30
Le 21 septembre, l’ONU célèbre la Journée internationale de la paix. Mauvaise nouvelle pour la littérature : si ses personnages pratiquaient le dialogue, la médiation et le simple fait d’attendre la fin d’une phrase, des rayonnages entiers perdraient quelques centaines de pages. Cinq romans en apportent la preuve : ici, le non-dit, l’accusation mal étayée ou le bébé mal identifié suffisent à mettre le feu aux poudres.
19/09/2026, 10:00
On connaissait la pièce de Luigi Pirandello : Six personnages en quête d'auteur. Alors, il fallait bien que cela arrive. Après les cadres en reconversion, les salariés victimes d’un plan social et les quinquagénaires priés de devenir « entrepreneurs d’eux-mêmes », France Travail accueille une nouvelle catégorie de demandeurs : les personnages secondaires. Mobilité inter-romanesque exigée.
19/09/2026, 07:30
Il est grand temps de changer la terminologie depuis bien trop longtemps en vigueur dans l’industrie de l’édition : non plus chaîne du livre, car d’un maillon à l’autre, on finit par ignorer ce qui se passe plus loin, mais écosystème. Et quitte à renverser la table (et pas que celle des nouveautés), troquons “indépendant” pour “interdépendant”. Une notion bien plus proche de la réalité économique…
16/09/2026, 17:03
Pourquoi devient-il parfois si difficile de savoir ce que l’on pense vraiment, ce que l’on ressent ou même ce que l’on veut ? Sollicitations permanentes, rythme soutenu et bruit mental finissent par couvrir cette perception plus discrète que l’on appelle intuition. Fondatrice du centre d’enseignement Infinite Spirit, formatrice et thérapeute, Johanna Hani propose de retrouver un peu de silence, de revenir aux sensations du corps et d’apprendre à distinguer l’intuition de l’anxiété ou de la peur.
14/09/2026, 14:58
À mesure que l’intelligence artificielle s’immisce dans les pratiques d’écriture, une question revient avec insistance : que reste-t-il de l’auteur lorsque la machine intervient dans le texte ? Nicolas, créateur d’Atypikal Life, propose de déplacer le débat. Plutôt que d’opposer frontalement écriture humaine et IA, il interroge la transparence, la responsabilité et ce que l’auteur choisit — ou refuse — de déléguer.
14/09/2026, 07:00
Ben Templesmith se reconnait en humant les planches, les yeux fermés : des histoires où le papier sent l'humidité, la lumière malade et les personnages contaminés par quelque chose qui les dépasse. En 20 ans, de Hellspawn, 30 Days of Night à Wormwood, l'Australien a construit un dessin qui s'est métamorphosé sans s'assagir : juste plus précis dans l'angoisse. Il suffit de regarder ses noirs.
13/09/2026, 07:00
Dans les romans, le Code du travail semble avoir été imprimé en caractères minuscules, puis abandonné quelque part entre la page de copyright et la table des matières. Enquête à l’autre bout du monde, magie non déclarée, poisons au Vatican, cadavres à restaurer : six personnages passent aujourd’hui leur visite médicale. Certains auraient dû venir plus tôt.
12/09/2026, 06:00
Le 11 septembre 2026, New York commémore les 2977 morts des attentats d’al-Qaïda tandis que la ville ouvre plus de 170.000 pages d’archives sur leurs conséquences sanitaires. Un quart de siècle après, l’événement déborde encore Ground Zero : guerres, soupçon et Guantánamo ont prolongé son histoire. Huit livres rendent à ce récit ce que les doctrines effacent : des enfants, des corps, des familles et des voix.
11/09/2026, 13:08
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