Par une nouvelle version parue chez Minuit (octobre 2025), Jean-Philippe Toussaint nous offre du Verdict un texte hypnotique où sa langue redouble celle de Kafka à la faveur d’une clarté portée au carré par le jeu de la traduction, si l’on veut. Cela est d’autant plus vrai qu’à la nouvelle en question succèdent des mots de l’auteur-traducteur lui-même, en forme de commentaire lumineux.
Le 13/10/2025 à 10:53 par Galien Sarde
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13/10/2025 à 10:53
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Par « un dimanche matin du plus beau des printemps », Georg Bendemann écrit une lettre où il annonce son mariage à venir à l’un de ses amis partis à Saint-Pétersbourg. La lettre finie, il rejoint son père dans sa chambre avec ses scrupules. Là, plongé dans l’ombre subitement, l’enfer s’ouvre autour de lui comme son monde croule jusqu’à la peine finale, qu’il exécutera lui-même, en état second.
Galien Sarde : Bonjour Jean-Philippe Toussaint. Pour commencer, pouvez-vous revenir sur le déclic qui vous a conduit à traduire le Verdict : à cette image du père de Georg en contre-plongée ? Qu’appelle-t-elle immédiatement ?
Jean-Philippe Toussaint : Comme je l‘explique dans ma postface à la traduction, j’ai traduit Le Verdict pour une image, pour une seule image, « une seule phrase, le moment où le père, alité, rejette sa couverture avec violence et se dresse dans le lit, surplombant le fils de toute sa puissance paternelle ». En lisant cette phrase, j‘ai entendu comme un appel. Fort de ma première expérience de traduction (la Schachnovelle de Stefan Zweig [traduite sous le titre Échecs aux éditions de Minuit, NdR]), je me suis mis au travail, et je me suis rendu compte que, le 3 juin 2024, soit cent ans jour pour jour après la mort de Kafka, j’étais dans mon bureau à Bruxelles en sa compagnie, aux prises avec ses mots, avec ses images, avec ses obsessions.
Poursuivons. Seriez-vous en mesure de nous dire où s’est situé le plaisir premier, rétrospectivement ? Où s’est joué l’essentiel pour vous, dans la traduction ?
Jean-Philippe Toussaint : L’essentiel du plaisir mais aussi de la gravité de cette traduction s’est joué dans la proximité avec Kafka que j’ai ressentie, une proximité quasiment fraternelle.
Communément, on dit que traduire c’est écrire, faire œuvre littéraire nouvelle. Vous avancez pour vous l’image de l’interprétation d’une partition pour rendre compte du processus. Pourriez-vous estimer la part de création qui rentre dans l’acte de transposer une œuvre dans une autre langue que l’originelle, de votre point de vue ?
Jean-Philippe Toussaint : Traduire, c’est écrire, oui, mais c’est écrire avec des contraintes très fermes, extrêmement rigides. Cela s’apparente à un exercice de l’Oulipo. La contrainte, inflexible, est le texte original. C’est lui au commencement qui dicte l’écriture. Mais, il importe d’aller au-delà de la contrainte, de la surmonter, de la transcender. On connaît la citation de Clausewitz : « La guerre n’est rien d’autre que la continuation de la politique par d’autres moyens ». Eh bien, la traduction, pour moi, c’est la continuation de la littérature par d’autres moyens.
Creusons, si vous le voulez bien. Concrètement, hormis les deux que vous mentionnez dans votre texte réflexif, à quelles difficultés vous-êtes-vous retrouvé confronté chemin faisant ? Quelles crises de forme ou de sens globales avez-vous traversées, s’il y en eut ? Quelles mises au point esthétique avez- vous dû faire ? Quels arbitrages d’ensemble, du point de vue stylistique, qui vous ont peut-être amené à rejoindre votre écriture ou au contraire à lutter contre ?
Jean-Philippe Toussaint : Entrons dans le détail, si vous voulez. Dans la postface, je parle de mes « attendus » du Verdict. J’en ai développé deux abondamment, le titre et la dernière phrase de la nouvelle. Mais il y a également un troisième point sur lequel nous avons buté avec Ian De Toffoli, qui m’a secondé dans cette traduction. Dans l’avant-dernière page de la nouvelle, on trouve cette phrase que dit le fils, phrase apparemment anodine : « — Du hast mir also aufgelauert ! ». Je ne connaissais pas le verbe « auflauern ». J’ai donc consulté le dictionnaire Pons en ligne, qui propose « épier », et, dans ma première version, j’ai traduit de confiance : « Tu m’as donc épié ! ». En septembre 2024, quand Ian De Toffoli est venu relire ma traduction avec moi à Bruxelles, nous avons passé plus d’une heure sur cette phrase.
Nous comprenions les mots, mais nous ne comprenions pas le sens de la scène. Encore une fois, ce n’est pas tellement une question de traduction, c’est une question d’interprétation du texte. Nous avons passé plus d’une heure dessus, et nous avons bien été obligés de constater que nous ne trouvions pas de solution satisfaisante. Ian est reparti à Luxembourg, et la question est demeurée en suspens. Quelques jours plus tard, je lui ai écrit : « J’ai trouvé "scruter" à la place de "épier". "Scruter" est intéressant, qui permet une explication psychologique à la scène. Le reproche que fait Georg à son père, c’est d’avoir depuis toujours décortiqué et analysé son comportement. »
Dans les mois qui ont suivi, j’ai continué de réfléchir à la question. Puis est venu décembre, Ian De Toffoli est revenu à Bruxelles pour une dernière séance de travail. De nouveau, nous calons sur la même phrase. Je n’ai pas encore trouvé de solution, mais j’ai compris une chose, c’est qu’il faut choisir un verbe français qui n’ait pas de dimension visuelle, il ne faut pas qu’il induise une image dans l’esprit du lecteur, cela ne peut donc pas être « épier » ou « guetter ».
Pour que la phrase ait un sens, il faut écarter l’idée que le père, caché derrière une porte, ait « épié » son fils dans l’appartement. Non, ce qu’il a fait, ce n’est pas l’épier, c’est l’étudier, c’est analyser son comportement. Et c’est alors que Ian fait une remarque sur la temporalité de la scène, qui éclaire soudain l’épisode d’un jour nouveau. Dans la phrase suivante, on trouve l’adverbe « früher ». « Früher », en allemand, veut dire « plus tôt » ou « avant ». Dans le contexte qui nous occupe, cela peut vouloir dire aussi bien « plus tôt dans la matinée » qu' « autrefois, des années plus tôt ». Dès lors, une explication recevable se dessine soudain. Le fils se rend compte que son père, depuis toujours, l’observe, l’étudie, l’analyse. C’est là, en somme, le reproche qu’il lui fait. Et le père répond qu’il aurait dû faire ce reproche plus tôt, que maintenant c’est trop tard... Alors, que décider ?
Quel verbe retenir pour rendre cet « auflauern » si crucial pour la compréhension du dénouement de la nouvelle, « épier », « guetter », « scruter », « étudier », « analyser » ? Même si les connotations psychanalytiques qui accompagnent le verbe « analyser » me retiennent un peu, je me décide finalement pour « analyser » qui me semble être le plus radical pour la compréhension de la scène. Mes dernières réserves tombent quand je me rends compte que Kafka lui-même, dans son Journal, le 23 septembre 1912, cite Freud expressément pour commenter l’écriture du Verdict : « souvenir de Freud naturellement » (Gedanken an Freud natürlich).
Sur le plan littéraire, quelle place occupe cet opus dans votre travail créatif ? Une place à part, connexe, ou bien encore centrale quoique démarquée ? Et sur un plan personnel ?
Jean-Philippe Toussaint : Je vois ce travail comme une pièce d’un immense puzzle en construction. C’est une petite pièce, du point de vue de la taille, mais elle est très importante pour l’équilibre de l’édifice. Kafka a été pour moi un écrivain fondateur.
Comme vous le soulignez vous-même, Le Verdict est un texte séminal pour Kafka. Toute son œuvre est hantée par le poids de la faute – du péché – dans l’existence humaine. De quelle façon analyseriez-vous la nouvelle en question sous cet angle, à travers la figure du père, notamment ?
Jean-Philippe Toussaint : La nouvelle fait penser à La lettre au père évidemment, mais ce qui est frappant, c’est qu’on y trouve déjà, en puissance, toute l’œuvre à venir de Kafka, les grands romans, le Journal. Tout Kafka est déjà présent dans cette œuvre inaugurale.
Difficile, pour finir, de ne pas revenir sur l’un des deux points de transposition que vous éclairez librement. « Unendlich » : l’infini. C’est sur ce mot que se clôt votre traduction, suggérant une « vue cosmique de l’univers » (je vous cite), et donc des résonances métaphysiques flagrantes. Qu’en faites-vous, personnellement ? En quoi communiquent-elles avec l’absolu, « le vrai, le pur, l’immuable » que Kafka disait quêter par l’écriture dans son Journal ?
Jean-Philippe Toussaint : J’ai beaucoup pensé à l’image finale de mon texte La Disparition du paysage interprété par Denis Podalydès dans la mise en scène d’Aurélien Bory. Lorsque Denis Podalydès prononce la dernière phrase sur scène, on comprend que tout le texte qu’on vient d’entendre est peut-être la dernière vision consciente du narrateur, « sa dernière intuition, le dernier instant visible de sa vie qui s’achève ». Dans la mise en scène d’Aurélien Bory, le spectacle se termine alors par un très beau jeu de lumières qui évoque une vue cosmique de l’univers.
Entretien réalisé le 12 octobre 2025, par un dimanche du plus beau des automnes.
Crédits image : Franz Kafka, sans doute en 1923 (Franz Kafka: Pictures of a Life par Klaus Wagenbach (1984), p. 209, domaine public)
Par Galien Sarde
Contact : sardegalien@gmail.com
Paru le 02/10/2025
48 pages
Les Editions de Minuit
5,50 €
2 Commentaires
Laurence Lagrange
13/10/2025 à 19:08
Passionnant sur les explications du travail de traduction.
Dani
14/10/2025 à 08:27
Bonjour,
Je n'ai pas lu le texte, mon commentaire est en conséquence uniquement inspiré de ma connaissance de l'Allemand.
"Auflauern" a une connotation de "attaquant et proie", alors je trouve "guetter" plus approprié comme traduction.
Cordialement