Sur la place Jean-Jaurès, les chapiteaux bruissent de pages et d’histoires. À quelques encablures des nouveautés, les bouquinistes stéphanois tiennent bon, rangées d’ouvrages patinés par le temps et dialogues passionnés à la clé. À la Fête du Livre de Saint-Étienne, ils ne sont pas relégués au second plan : ils font partie intégrante du salon, une exception dans le paysage des festivals français.
Le 11/10/2025 à 17:00 par Hocine Bouhadjera
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11/10/2025 à 17:00
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Les bouquinistes sont souvent absents ou discrets, cantonnés aux marges. À Saint-Étienne, c’est tout le contraire. Ici, les libraires d’occasion bénéficient d’un espace dédié et d’une reconnaissance ancienne. La Fête du Livre leur a toujours fait place, et les visiteurs s’y arrêtent volontiers, en quête d’un volume oublié, d’une édition rare ou d’un polar à petit prix.
Pour Thierry Araud, de la librairie Mauvais Genres, cette présence a une valeur autant symbolique que concrète. « C’est très intéressant pour se faire connaître, explique-t-il. Et ne le cachons pas, au niveau chiffre d’affaires aussi. Mais surtout, c’est l’occasion de rencontrer de nouvelles personnes, d’échanger avec elles — pas simplement vendre du livre, mais apprendre. Parce qu’on a beau être libraires, on ne sait pas tout. »
Sa boutique, ouverte depuis huit ans, s’est fait un nom à Saint-Étienne par son goût assumé pour les littératures « de l’imaginaire ». « Ma librairie est tournée vers la fantasy, la science-fiction, le polar, le fantastique. Mais on trouve aussi de la philosophie, de la poésie, du documentaire… un peu de tout, en fait », sourit-il. Présent à la Fête du Livre depuis 2018, il confie : « Pour moi, c’est la septième édition, et j’espère pas la dernière ! »
Le stand d'à côté, un autre visage incarne la mémoire de cette tradition. Derrière ses piles de volumes d’art, de BD et de romans d’aventure, un vieil homme à la voix douce raconte son histoire. Il est le doyen des bouquinistes stéphanois, Guy Bonnard, fondateur de La Banque du Livre.
« J’ai créé l’affaire il y a soixante ans, en 1965, partage-t-il avec nous. Maintenant, c’est mon fils, Gilles, qui la tient depuis une quinzaine d’années, parce que j’ai 82 ans. » Depuis les années 1990, il participe fidèlement à la Fête du Livre : « Je crois que j’ai fait la 32e ou 33e édition, quelque chose comme ça. »
Au fil du temps, son offre s’est élargie. « On a beaucoup évolué, on a fait de la BD, du policier, de l’ésotérique, du livre d’art, du manga… Le but, c’est de procurer aux gens des bons livres à un prix abordable. Ce n’est pas évident aujourd’hui, vu le prix des bouquins... »
Installé rue du 11-Novembre, il voit dans la Fête du Livre une formidable occasion chaque année renouvelée : « Ça nous apporte des clients, certains découvrent la boutique ici et reviennent ensuite. C’est un apport bienvenu. »
Jean-Paul Cumer-Fantin, propriétaire du Bouquiniste est un autre témoin d’une longue histoire du livre à Saint-Étienne : « Ça fait plus de 100 ans que c’est une librairie rue Michelet. C’est effectivement la plus ancienne de la ville. » Son père a repris le lieu en 1975 ; il en tient aujourd’hui les rênes. « On est généralistes, mais on essaie toujours de proposer des ouvrages d’un certain niveau, qui puissent nourrir la curiosité de nos clients », nous explique-t-il, et effectivement, on est surpris par la qualité du choix, entre livre rare et pépite littéraire.
Pour lui, la Fête du Livre permet de renouer avec un public plus large : « Pendant trois jours, on touche des gens qui ne viendraient pas forcément à la librairie. C’est très intéressant pour la diffusion du savoir, ou simplement le plaisir de lire et d’apprendre. » Et de constater : « On a beaucoup prédit la fin du livre avec le numérique, mais le livre fait de la résistance. Il est toujours là, et il ne sera jamais remplacé. »
Face à ces enseignes historiques, une nouvelle génération de libraires d’occasion prend doucement la relève, comme Thierry Araud, ou Marie-Émilie Dalby. Installée depuis cinq ans près de la place Carnot, elle incarne ce renouveau avec sa librairie Dalby, où les vinyles côtoient les romans.
« Je participe à la Fête du Livre depuis quatre ans, raconte-t-elle. C’est un rendez-vous majeur, commercialement bien sûr, mais aussi humainement. On y voit nos clients habituels, les bibliophiles, mais aussi des gens qui ne rentrent pas forcément en librairie dans l’année. C’est ce qui est formidable ici : le mélange des publics. »
La jeune libraire souligne aussi : « C’est très bien fait, très bien organisé, les services de la Ville sont présents, à l’écoute. On a un excellent rapport avec le comité du livre. C’est une belle manifestation, qui donne envie de continuer. »

Avant d’ouvrir sa boutique, Marie-Émilie Dalby a connu d’autres vies : des petits boulots, des années à chiner chez d’autres bouquinistes avant de franchir le pas. « J’étais cliente d’une librairie d’occasion qui cherchait quelqu’un pour un remplacement. Ils m’ont prise, et c’est là que tout a commencé. Je me suis formée sur le tas. J’aime ce métier parce qu’il est à mi-chemin entre libraire et brocanteur. On chine, on va chez les gens, on découvre des trésors. C’est un rapport au livre très vivant. »
Elle conclut avec un sourire : « C’est un métier que je conseille aux jeunes. Il n’y a pas beaucoup de bouquinistes de ma génération. Et pourtant, c’est un métier magnifique. On rencontre plein de gens, on partage des histoires. Vive la librairie d’occasion ! » Un enthousiasme qui résonne à contretemps, au moment où certains rêvent toujours de taxer le livre d’occasion...
À Saint-Étienne, les bouquinistes ne sont pas les parents pauvres du livre, mais des partenaires à part entière de la Fête. Leur présence constante, parfois depuis plusieurs décennies, témoigne d’une fidélité réciproque entre ces passionnés et leur public. Peu de salons littéraires en France accordent autant de visibilité au livre d’occasion, et c’est sans doute ce qui donne à celui de Saint-Étienne sa tonalité si singulière : populaire, ouverte, chaleureuse.
Pour Thierry Araud, l’esprit de l’événement résume tout : « C’est une fête, avant tout. Et une fête où le livre, quel qu’il soit, a sa place. »
Et pour ceux qui préfèrent les voix aux lignes, l’audio restitue l’atmosphère telle qu’elle est, brute et vivante. Pas de narration, juste les bouquinistes qui se racontent, les uns après les autres — leurs rires, leurs silences, leurs mots simples sur le livre et la fête. On y entend le brouhaha de la place, le papier qu’on feuillette, et cette passion tranquille qui, à Saint-Étienne, ne se dément jamais.

Crédits photo : ActuaLitté (CC BY-SA 2.0)
DOSSIER - La Fête du Livre de Saint-Étienne 2025 : contes modernes et lectures en partage
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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