Sous les voûtes de la médiathèque municipale de Tarentaize, à Saint-Étienne, les contes s’éveillent, s’incarnent et s’inversent. À l’occasion de la Fête du Livre 2025, l’exposition Il était plusieurs fois invite le public, du 16 septembre au 31 octobre, à redécouvrir ces récits qui ont façonné notre imaginaire collectif.
Le 11/10/2025 à 09:32 par Hocine Bouhadjera
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11/10/2025 à 09:32
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« Depuis la nuit des temps, les contes nous font grandir. Ces récits façonnent notre imaginaire et interrogent la réalité qui nous entoure », rappellent les commissaires de l’exposition. Mais à Tarentaize, l’expérience prend une tournure nouvelle : Il était plusieurs fois propose un espace interactif et immersif où chacun peut devenir une figure du conte. Serez-vous le héros, la méchante sorcière, ou le loup lui-même ?
Le parcours débute avec les univers mêlés d’Anne & Minh, duo d’auteurs-illustrateurs qui revisitent Le Petit Chaperon rouge à travers deux versions, l’une pour les enfants, l’autre pour les plus grands. Sur les murs, des silhouettes grandeur nature jalonnent la forêt de papier et invitent le visiteur à marcher dans les pas de la fillette en cape rouge.
« On l’a choisi par rapport à nos filles », expliquent-ils. « Notre petite de cinq ans est fascinée par les loups, et on a voulu revisiter la version des frères Grimm pour elle. Notre grande de vingt et un ans, elle, vit ce passage à l’âge adulte qu’on a voulu traduire dans une version plus mature. » Chez eux, le conte devient un espace de dialogue entre générations, un jeu d’échos entre naïveté et expérience.

Plus loin, l’illustrateur Jean-Baptiste Drouot fait basculer les codes avec un dispositif ludique : en pivotant des cubes, le visiteur modifie les éléments d’un conte et en change la fin. Une manière, dit-il, de « jouer avec ce qu’on croit immuable ». L’artiste, plein d’humour, confie : « Si je devais changer la fin du Petit Chaperon rouge, il la boufferait ! Tout de suite dans les bois ! Sinon, à la fin, il est trop tard… Et franchement, je doute qu’on puisse la sortir en un morceau du ventre de la bête. Donc il la mange et on passe à autre chose. »
Chez Drouot, la subversion n’est jamais gratuite : elle interroge notre rapport à la morale et à la peur. « Le conte, ça parle à tout le monde, explique-t-il. Et on peut dire des choses un peu plus dures que dans une histoire classique. »

À quelques pas, un dragon étend ses ailes vert émeraude sur les cimaises noires. Dans cette section, le dessinateur Philippe-Henri Turin redonne à la figure mythique sa complexité. Ses créatures ne sont plus de simples monstres, mais des personnages sensibles, drôles, parfois capricieux. « Dans les contes, les dragons sont souvent d’abominables créatures. Ici, notre Charles est toujours gentil — enfin presque, car il peut faire des caprices », explique-t-il.
Connu pour son travail avec Alex Cousseau, Philippe-Henri Turin explore depuis trente ans le merveilleux sous toutes ses formes. Pour lui, les contes conservent une puissance initiatique. « J’adore Cendrillon. Il faut toujours croire en ses rêves, tout faire pour ne pas être entravé. Et puis avoir une marraine fée, c’est du meilleur chic ! »
Son anthologie Dragons & Merveilles, publiée en 2024 chez Gautier-Languereau, inspire plusieurs des œuvres exposées, où le dessin, d’une finesse presque baroque, devient une passerelle entre enfance et fantastique.
L’exposition se poursuit dans la pénombre d’une cabane en bois grandeur nature. Ici, la lumière découpe les silhouettes du Petit Chaperon rouge revisité par Mélanie Baligand, diplômée des Gobelins et cheffe de fabrication aux éditions du Seuil et de La Martinière. L’artiste a conçu un pop-up géant inspiré de son album publié en 2024. « Je voulais qu’on puisse entrer physiquement dans l’histoire, explique-t-elle. Sentir cette bascule entre le rêve et la peur, comme lorsqu’on referme un livre un peu trop tôt. »
Dans son travail, les contes sont un terrain d’expérimentation et d’émotion. « C’est un genre qui permet de parler à tous les âges, de faire passer des messages forts sans être frontal », poursuit-elle. Et dans cette cabane de papier et d’ombres, le public devient spectateur autant qu’acteur : il traverse, observe, imagine, rejoue la scène à sa manière.
L'artiste a remporté le Prix Design de Littérature Jeunesse de la Ville de Saint-Étienne 2025, pour son Petit Chaperon rouge, publié chez La Martinière Jeunesse.
Enfin, les peintures de François Roca referment le parcours sur une note de majesté. Les visiteurs reconnaissent les traits lumineux de Solveig, inventés avec Fred Bernard, mais aussi de Blanche-Neige, ou À l’ombre de Barbe-Bleue, œuvres réalisées en duo avec Charlotte Moundlic. Les toiles, inspirées du réalisme pictural, captivent par leur force cinématographique.
Son éditeur le décrit ainsi : « Derrière ses illustrations réalistes, aux lumières et aux compositions maîtrisées, François Roca se révèle être un artiste instinctif. Chaque album commence par un voyage en terre inconnue. Il peint et défait sans cesse les visages, les paysages et les atmosphères. »

Influencé par les peintres flamands, le cinéma hollywoodien des années 50 et l’âge d’or de l’illustration américaine, François Roca propose une lecture contemporaine des récits initiatiques : « Ses contes sont des récits de voyage, où les personnages traversent des épreuves dont ils ressortent grandis. »

Il était plusieurs fois est bien plus qu’une exposition : elle se veut une expérience de transmission. En revisitant les archétypes — le dragon, le loup, la princesse, le chaperon — les artistes dévoilent d’autres lectures, d’autres vérités. Les mythes anciens y croisent les préoccupations contemporaines : l’exil, la résilience, le genre, la peur, la liberté.
Les organisateurs résument ainsi la démarche : « Relire les contes en grandissant, c’est découvrir d’autres facettes de ces récits initiatiques. Le dragon n’est pas si méchant, le prince n’est pas si vaillant, le message porté par l’histoire est dépoussiéré. » De la forêt d’Anne & Minh aux dragons de Turin, des cubes espiègles de Drouot aux ombres vivantes de Baligand, Il était plusieurs fois nous rappelle que le conte n’est jamais clos : il se rejoue à chaque génération.
Et, comme un clin d’œil au visiteur qui ressort les yeux encore pleins d’images, un dernier panneau murmure : « Et si, cette fois, vous ne croisiez pas le Loup ? »
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L’exposition Il était plusieurs fois est présentée à la Médiathèque municipale de Tarentaize, au 20-24 rue Jo Gouttebarge à Saint-Étienne, dans le cadre de la Fête du Livre 2025, qui se tient jusqu’au 12 octobre. Accessible librement et gratuitement, elle se visite du 16 septembre au 31 octobre, aux horaires d’ouverture de la médiathèque.
Des visites familiales guidées sont proposées les 27 septembre et 29 octobre, tandis que des visites contées, animées par Le Conte et Claire et Delphine Thouilleux, auront lieu le 22 octobre. Une belle occasion de prolonger l’esprit de la fête et de plonger, en famille, dans l’univers vivant et poétique des contes revisités.
Crédits photo : François Roca (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)
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Par Hocine Bouhadjera
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