La librairie féministe et LGBTQ+ Violette and Co, installée à Paris, est devenue malgré elle le symbole d’un débat brûlant mêlant liberté d’expression, accusation d’antisémitisme et défense de la cause palestinienne. Ce mardi, les élus du Conseil de Paris se sont violemment opposés à son sujet, autour d’un livre jeunesse accusé d’« apologie du terrorisme » par la droite. Déjà en août, la librairie dénonçait une campagne de harcèlement menée, selon elle, par des élus de la Ville.
Le 08/10/2025 à 17:11 par Hocine Bouhadjera
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08/10/2025 à 17:11
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Les débats de rentrée du Conseil de Paris ont pris une tournure inattendue, ce mardi, nous apprend Le Parisien, lorsqu’une simple ligne budgétaire a ravivé les tensions autour du conflit israélo-palestinien. À l’origine de cette flambée verbale, la librairie indépendante Violette and Co, installée dans le XIᵉ arrondissement, accusée par une partie de la droite parisienne de promouvoir un ouvrage jeunesse jugé antisémite : From the River to the Sea.
À l’ordre du jour figurait l’examen d’une subvention de 29.000 €, destinée à quatorze associations locales. Le groupe Changer Paris (Les Républicains), mené par Aurélien Véron, a alors exigé que la Ville cesse de financer toute structure « relayant des propos incitant à la haine ou à la violence ». Dans leur viseur, l’association hébergée par la librairie Violette and Co, « devenue, depuis sa reprise en 2023, un lieu violemment antisioniste », selon les mots de l'élu.
Ce dernier a dénoncé un « revirement radical » de la librairie, affirmant que « sa nouvelle incarnation a élargi son programme à la lutte anticapitaliste, antifasciste, mais également violemment antisioniste ». Il s’est dit « scandalisé » que la Ville continue à financer une structure qui, selon lui, « accompagne activement une vague de haine antisémite ». L’élu a notamment cité le livre From the River to the Sea, « vendu dans cette librairie et destiné aux enfants », qu’il considère comme « une apologie du Hamas explicite ».
Selon lui, le titre reprend un slogan qui « réclame explicitement la suppression d’Israël de la carte ». « Une page du livre décrit des résistants tués par Israël comme des martyrs, des héros », preuve d’une « glorification du terrorisme », conclut-il.
Déjà en août, Aurélien Véron avait, entre autres, réalisé un « petit reportage », publié sur le réseau X, dans lequel il critiquait la librairie Violette and Co. Il évoquait une « ligne antisémite » du lieu, tout en rappelant qu’il était « activement soutenu et subventionné par la mairie de Paris et Anne Hidalgo »...
Ce même mois, la librairie Violette and Co s’insurgeait contre « les élus de la Ville de Paris » qu’elle accuse d’alimenter « une campagne de harcèlement, de diffamation et d’incitation à la haine », fondée, selon elle, « sur des tweets anonymes et de nouvelles fausses informations ». La librairie tient à être formelle : « Violette and Co ne reçoit pas de subventions de la Ville de Paris. » Et de préciser : « Nous partageons nos locaux avec l’association Violette and Co Association, installée au sous-sol, qui organise des actions culturelles et lutte contre les discriminations sexistes, LGBTQIA+phobes et racistes ; c’est elle, et non la librairie, qui bénéficie de subventions municipales. »
Jean-Luc Romero-Michel, adjoint d’Anne Hidalgo chargé des droits humains, a répondu, sans ambigüité : « Nous n’allons pas faire d’autodafé de livres dans notre ville », rappelant que « s’attaquer à une librairie, c’est choisir la facilité ». Pour lui, si un ouvrage pose problème, c’est à l’auteur et à l’éditeur qu’il faut s’en prendre, pas à ceux qui le diffusent.
Le maire du XIᵉ arrondissement, François Vauglin (PS), a abondé dans le même sens, tout en condamnant sans détour l’antisémitisme. « Il est inacceptable d’avoir la moindre tolérance face à des propos antisémites », a-t-il déclaré, « mais le rôle de ces librairies est précisément d’offrir un ensemble d’ouvrages qui peuvent porter toutes les opinions. C’est une liberté fondamentale que nous devons faire vivre, même si certains titres peuvent déranger. »
Le maire s’est également dit choqué de « l’hypocrisie qui consiste à s’en prendre à une librairie lesbienne, alors que cet ouvrage est disponible dans un nombre incalculable de points de vente, y compris à la Fnac ».
De son côté, le groupe communiste au Conseil de Paris a vivement dénoncé les attaques contre la librairie, pointant une dérive inquiétante. « La droite de Rachida Dati – pourtant ministre de la Culture – s’en prend à un lieu emblématique pour avoir exposé… un livre de coloriage sur la Palestine. Ce faisant, c’est la liberté d’expression et la liberté de création qu’elle attaque. Soutien total à Violette and Co ! » ont déclaré les élus du groupe, rappelant que les librairies doivent rester des espaces ouverts à la pluralité des opinions et à la pensée critique.
Malgré les vifs échanges et une interruption de séance, le Conseil a maintenu les subventions. En réaction, le sénateur et avocat Francis Szpiner (LR) a annoncé le dépôt d’une plainte pour apologie du terrorisme contre le livre.
Paru initialement en Afrique du Sud, From the River to the Sea, signé Nathi Ngubane et Azad Essa, se présente comme un livre de coloriage destiné aux enfants. Il propose des portraits à colorier de figures palestiniennes, accompagnés de courts textes explicatifs. Les auteurs expliquent vouloir sensibiliser à la situation du peuple palestinien et à la justice sociale, dans un esprit éducatif et pacifiste.
Le titre, emprunté au slogan From the river to the sea, Palestine will be free, a provoqué de vives réactions. Historiquement lié à l’Organisation de libération de la Palestine, il a été repris par le Hamas, ce qui lui confère une charge politique explosive. Les opposants y voient un appel à la destruction d’Israël, tandis que ses défenseurs affirment qu’il revendique simplement l’égalité des droits pour tous les habitants de la région, du Jourdain à la Méditerranée.
Le président du CRIF, Yonathan Arfi, a dénoncé une formule qui « induit l’éradication de l’État d’Israël ». À l’inverse, la députée européenne LFI Rima Hassan estime qu’elle « exprime la volonté d’un État binational démocratique et laïc, garantissant l’égalité et la liberté pour tous ».
Avant cette polémique politique, Violette and Co avait déjà été la cible d’attaques. Dès le 6 août, un groupe de cinq personnes s’était présenté devant la librairie pour intimider l’équipe. Dans la nuit du 7 au 8 août, la vitrine a été vandalisée à la peinture à l’acide, avec les inscriptions « ISLAMO COMPLICE » et « HAMAS VIOLEUR ».
La librairie soupçonne l’usage d’acide fluorhydrique, un produit hautement corrosif et interdit à la vente libre. Utilisé pour graver le verre, peut provoquer de graves brûlures et des arythmies cardiaques mortelles. « Poncer coûterait aussi cher que remplacer la vitre », nous expliquait l’équipe, qui a fait établir plusieurs devis. Une réparation est estimée entre 2000 et 5000 €, une somme considérable pour une structure indépendante.
« Nous avons choisi un lieu public et visible, c’est un geste politique », expliquent les libraires. « Mais l’intimidation et les dégradations restent inacceptables, d’où notre décision de porter plainte. »
Interrogée sur la présence de From the River to the Sea dans sa vitrine, la librairie assumait pleinement son choix. « Le livre est en dépôt chez nous depuis un an », expliquent-elles. « Nous l’avons intégré à une vitrine thématique consacrée à la Palestine, à la montée de l’extrême droite et à l’antiracisme. L’interprétation qui en a été faite, accusant d’un appel à la haine ou à la violence, ne correspond en rien à notre intention. Ceux qui prendront la peine de le lire verront qu’il n’appelle ni à la disparition d’Israël ni à la violence. »
L’équipe nous précisait que les ventes ne leur rapportent rien : l’intégralité des recettes est reversée à des cagnottes humanitaires pour Gaza. Après les menaces, le livre a été temporairement retiré de la vitrine, mais les trente exemplaires en stock ont tous trouvé preneur, et une réimpression a été lancée.
Après la médiatisation de l’affaire, la librairie affirme être devenue la cible d’une campagne virulente sur les réseaux sociaux et dans certains médias : « Nous avons reçu des insultes homophobes, lesbophobes et sexistes », déplorait l’équipe. « Ce livre a servi de prétexte pour s’en prendre à tout ce que nous représentons : un lieu lesbien, féministe, antiraciste et décolonial. » « Si le livre a déclenché les hostilités, c’est qu’il touche à des questions qui dérangent », résument les libraires.
Au-delà de la polémique, l’affaire soulève une question essentielle : quels livres a-t-on le droit d’exposer ? « Si cet ouvrage a été publié, c’est qu’il a reçu une autorisation d’une commission nationale », a rappelé Patrick Bloche, premier adjoint PS.
Interrogée par ActuaLitté à propos de la volonté de certains élus de couper sa subvention municipale, la librairie Violette and Co n’a, pour l’heure, pas donné suite à nos sollicitations.
À LIRE - Des librairies attaquées pour leurs livres : l’inquiétante dérive
Violette and Co n’est pas la seule librairie à avoir subi du vandalisme ces derniers mois. Partout en France, plusieurs établissements ont été pris pour cibles dans un climat idéologique tendu : vitrines brisées, tags à l’acide, menaces et cyberharcèlement. À Paris, une librairie de la rue de la Folie-Méricourt a été recouverte de slogans comme « Hamas violeur » ou « Fuck Hamas ».
À Rennes, la librairie Le Failler a récemment vu sa vitrine frappée à coups de potelet métallique, dix impacts laissant penser à un acte volontaire. Des incidents similaires ont aussi été signalés à Lille, Nantes, Lyon, Marseille, Vincennes, Bordeaux ou Strasbourg. Une tribune publiée dans Le Monde par des acteurs du livre – dont l’ABF, le SLF et la SGDL – dénonce une montée des violences visant à intimider les libraires et à restreindre la liberté d’expression. Les signataires rappellent que seule la justice peut interdire un livre. Ils appellent à protéger ces lieux essentiels du débat intellectuel.
Crédits photo : ActuaLitté (CC BY-SA 2.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
3 Commentaires
Parodie
09/10/2025 à 10:52
La droite et l'extrême droite sont devenues des parodies d'elles-mêmes.
Pour être déjà passé dans cette librairie par curiosité, je peux vous dire qu'on est plus proche des bisounours que de l'"apologie du terrorisme".
Vincent
10/10/2025 à 17:05
La droite fasciste ne recule devant rien, ses mensonges sont grotesques, ils sont grotesques.
Thierry Reboud
10/10/2025 à 22:00
Je me demande si les droitard·es parisien·nes ont lu ce livre (je divulgâche : non).
Je me demande si les droitard·es parisien·nes savent que l'antisionisme n'est pas interdit, du moins pas pour le moment (je divulgâche : non).
Je me demande si les droitard·es parisien·nes savent que le slogan qui les effarouche tant (From the river to the sea...) est un usage détourné d'un slogan... de la droite israélienne (je divulgâche : non).
Je me demande si les droitard·es parisien·nes n'auraient pas mieux à faire pour se sentir enfin utiles (je divulgâche : oui).