De loin, on ne peut pas deviner l’énorme énergie que déploie Landry Ouoko Delombaut pour faire évoluer le livre dans son pays : la République centrafricaine. À Bangui, il crée une maison d’édition, anime un réseau de clubs de lecture, coordonne des rencontres littéraires, active de petits points de vente… Propos recueillis par Agnès Debiage (ADCF Africa).
Le 07/10/2025 à 10:18 par Agnès Debiage
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Publié le :
07/10/2025 à 10:18
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Pourquoi ? Pour que les Centrafricains aient accès aux livres. L’écouter raconter avec motivation toutes ces actions est toujours passionnant. Alors j’ai voulu vous partager cela car il évolue dans un contexte compliqué.
Landry Ouoko Delombaut est une belle rencontre faite au Salon du Livre d’Abidjan (SILA). Grand et dynamique, il est carré, parle franc, affiche une forte cohérence dans ses actions tout en se démenant dans un contexte compliqué. Un profil qui m’a plu, car porteur d’une vraie énergie positive.
On a eu de longs échanges à chaque fois que l’on s’est rencontré. Landry évolue dans un petit marché mais il met en œuvre une grande et belle ambition au service du livre en République centrafricaine. Sa dernière innovation qui sortira prochainement : un magazine littéraire.
ActuaLitté : Quel est le paysage du livre en République centrafricaine ?
Landry Ouoko Delombaut : À partir de 2017, la création des éditions Oubangui a changé la donne. Avant cela, il n’y avait pas de maison d’édition ni de vraie promotion de la lecture. Les auteurs devaient se faire publier à l’étranger, et leurs livres restaient difficiles d’accès sur place. En créant une maison d’édition locale, on a permis aux auteurs centrafricains d’être édités dans leur pays, d’avoir leurs ouvrages toujours disponibles et de les distribuer directement : cela a véritablement désenclavé le livre centrafricain.
Avant 2017, on lisait surtout des ouvrages venus de l’étranger, souvent via des donations. À l’époque, les bibliothèques universitaires fonctionnaient encore, une librairie qui servait surtout des livres importés avait pignon sur rue.
Côté bibliothèques, la situation s’est fortement dégradée. Il y a plus de dix ans, certaines recevaient encore des subventions pour s’approvisionner et animer la lecture. Aujourd’hui, la seule référence très fréquentée reste la médiathèque de l’Alliance française de Bangui, avec plus de 30.000 livres. D’autres bibliothèques qui furent importantes (lycées d’Etat des rapides, centres culturels, même la bibliothèque Martin Luther King de l’ambassade des États‑Unis) ont fermé, pour des raisons de gestion et surtout de financements.
Côté librairies, c’est aussi une catastrophe. Il n’y en a plus une seule aujourd’hui. On trouve des librairies par terre, des vendeurs d’ouvrages religieux devant les églises et les mosquées des points de vente saisonniers informels (surtout en période de rentrée scolaire) mais pas de librairie. Une librairie numérique est en cours de développement, mais elle a du mal à se transformer en librairie physique.
Depuis la naissance des éditions Oubangui, le regard a changé : chacun se dit qu’il peut écrire son livre, raconter l’histoire de son village ou de sa ville natale. C’est important, d’autant que, dans le système éducatif national, aucun ouvrage n’évoque vraiment les vingt‑cinq dernières années du pays. Alors nous essayons avec nos parutions de combler ce manque et d’ouvrir de nouvelles possibilités de lecture.
Racontez-nous l’histoire des Éditions Oubangui, de son identité à son catalogue
Landry Ouoko Delombaut : J’ai passé onze ans à l’étranger, surtout au Bénin, un peu au Burkina Faso. Là-bas, je travaillais avec des éditeurs et des structures du livre. En rentrant au pays, je me suis retrouvé face à un vide : il n’y avait aucune maison d’édition. Cette frustration m’a poussé à créer une structure purement centrafricaine pour promouvoir notre littérature.
J’ai choisi le nom Oubangui qui vient du fleuve qui traverse tout le sud du pays. C’est une image forte de la Centrafrique qui valorise nos ressources naturelles. Donner ce nom à la maison, c’était l’ancrer dans notre réalité. Une démarche essentielle pour que chaque auteur puisse se reconnaître
Dès le départ, nous avons ouvert largement le catalogue : romans, essais, autobiographies, nouvelles, poésie. Nous avons tout accueilli, puis trié selon la pertinence. Aujourd’hui, le catalogue compte plus de 84 titres. Parmi eux, environ 40 à 50 ont été édités à compte d’éditeur ; le reste est à compte d’auteur, parfois grâce au soutien d’institutions ou de partenaires.
Très vite, nous avons pris sur nous un fardeau qui dépasse l’édition classique : devenir, d’une certaine manière, le visage de la littérature centrafricaine. Quand la librairie a fermé, il a fallu trouver des solutions. Quand les bibliothèques ont cessé d’animer la lecture, il a fallu proposer des alternatives. Nous sommes une entreprise, mais nous avons dû fonctionner comme une organisation d’utilité sociale : créer des points de vente avec l’Alliance française, organiser des rencontres, inventer des circuits. Cela n’a pas toujours marché à 100 %, mais on n’a pas lâché.
Sur la distribution, on s’appuie beaucoup sur ce que j’appelle la « librairie par terre » : des vendeurs ambulants ou des boutiques de fournitures scolaires qui ajoutent quelques manuels au programme. La dernière librairie structurée a fermé en 2018 ; les impôts ont même scellé les locaux avec les livres des auteurs en consignation à l’intérieur, et il a fallu négocier pour récupérer des exemplaires.
Enfin, il y a la production. En Centrafrique, il n’y a pas d’imprimeurs dédiés au livre. Pour continuer, j’ai économisé et acheté du matériel. Je suis devenu à la fois éditeur et imprimeur. Mais à chaque panne, on doit se tourner vers l’étranger : j’imprime surtout au Cameroun. Pour la bande dessinée sur laquelle je me positionne désormais, j’étudie aussi des options en Inde et à Dubaï.
La promotion de la lecture fait partie de votre engagement. Pourquoi était‑ce nécessaire pour vous ?
Landry Ouoko Delombaut : Au collège et au lycée, je participais à des concours d’écriture et des compétitions littéraires. Ça a été la base de mon développement personnel et ça m’a servi professionnellement : lire et écrire m’ont facilité l’assimilation dans différents postes. Quand je suis revenu en Centrafrique, j’ai constaté qu’il n’y avait quasiment plus de compétitions, surtout orientées vers la lecture.
En 2017, après nos premières publications, nous avons lancé des concours. Les parents et les établissements étaient d’abord réticents. Un an plus tard, les lauréats revenus dans leurs établissements ont montré un net changement. Les responsables l’ont vu. On est devenus des partenaires recherchés. Le besoin existait, mais personne ne l’adressait : nous nous y sommes engagés, avec en plus la volonté de promouvoir nos livres et notre culture.
D’abord, les clubs de lecture. Nous les avons lancés en 2017, et à partir de 2018‑2019, la demande a explosé. Nous donnions gratuitement aux groupes des exemplaires « ratés » de production (ceux qu’on aurait dû détruire). Ils lisaient en groupe, parfois à haute voix, puis rédigeaient des comptes rendus. Cela leur a fait découvrir l’univers des auteurs centrafricains.
Ensuite, les rencontres littéraires. À l’Alliance française de Bangui, nous avons organisé quasiment chaque mois des échanges avec un, deux ou trois auteurs autour d’une même thématique, avec lectures d’extraits et débats.
Enfin, les concours. Nous avons monté un concours de nouvelles centré sur l’actualité du pays. Nous compilions les meilleurs textes dans des éditions collectives. À cela s’ajoutent des « mini‑compétitions » en établissements (quiz, questions‑réponses). Les gagnants reçoivent des livres. Des donateurs nous aident à financer ces dotations ; et parfois, je les achète moi‑même pour que les livres sortent de l’entrepôt, circulent, vivent et gagnent de nouveaux lecteurs et, plus tard, des clients.
Pourquoi avoir choisi d’autonomiser les clubs de lecture ? Qu’est‑ce que cela a changé ?
Landry Ouoko Delombaut : Un enseignant m’a dit un jour : la connaissance n’est pas seulement descendante. Les élèves peuvent aussi apprendre des choses aux enseignants. Nous avons construit l’autonomisation à partir de là. Au lieu que l’établissement nous confie « une classe de seconde » ou « trois classes », nous rassemblons les volontaires, organisons une élection (président, vice‑président, secrétaire, etc.), et remettons les informations et les affiches au bureau du club. À eux, ensuite, de mobiliser leurs camarades.
Cela leur a donné un fort sentiment d’appartenance. Comme on venait toujours avec des livres centrafricains, ils en sont devenus des ambassadeurs. Leurs camarades viennent leur poser des questions ; ils doivent donc, eux aussi, se documenter sérieusement pour répondre.
Huit ans plus tard, certains membres travaillent, d’autres sont à l’université, d’autres sont devenus enseignants et ils implantent des clubs dans leurs propres établissements. Même nos rencontres mensuelles à l’Alliance française ont été reprises par des jeunes avec l’Association des jeunes écrivains centrafricains : ils organisent désormais leurs propres rencontres, et nous intervenons en partenaires.
Oubangui développe ses relations internationales et élargit son catalogue. Pourquoi est‑ce si important, et qu’est‑ce que cela t’a apporté (cession de droits, innovation) ?
Landry Ouoko Delombaut : En rencontrant d’autres éditeurs africains, j’ai compris que nous partagions beaucoup d’obstacles mais que certains avaient déjà su les dépasser. Leurs approches m’ont aidé à changer le visage du livre en Centrafrique : structuration, vision, innovation. On sait désormais où se trouvent les acteurs, on a des associations actives, et on avance avec ou sans l’aide des institutions.
J’ai aussi pris la mesure de la cession de droits. En théorie, on en parle, on fait des formations, mais tant qu’on n’a pas touché un contrat et un livre « de l’autre » avec des limites d’exploitation claires, on ne comprend pas l’impact réel, financier, culturel, intellectuel. Les rencontres, notamment au SILA à Abidjan, m’ont donné ce déclic.
Sur l’innovation, j’ai découvert des outils nouveaux : des applications pour faire des résumés, concevoir des couvertures, et l’usage de l’intelligence artificielle pour aider à réfléchir sur nos ouvrages jeunesse et de bandes dessinées. Cloisonné, je n’aurais pas eu ces perspectives. Grâce aux échanges, notamment à la Sharjah Publishers Conference, et à la mutualisation (je pense à des collègues malgaches qui m’ont partagé leurs techniques), j’ai pu réorienter des investissements vers des unités de production mieux adaptées.
Enfin, l’international a ouvert des canaux de diffusion. Par des partenaires, notre catalogue est présent dans une bibliothèque numérique sécurisée accessible dans le monde entier (YouScribe). Quand nous en parlons, la diaspora (y compris aux États‑Unis) se connecte pour découvrir nos auteurs centrafricains. C’est un vrai levier culturel et économique.
La jeunesse et la bande dessinée deviennent prioritaires dans votre développement. Pourquoi cette orientation ?
Landry Ouoko Delombaut : D’abord parce qu’il y a un besoin. Mes petits sondages l’ont confirmé, et les retours de terrain aussi. L’auteur centrafricain le plus connu aujourd’hui, Didier Kassaï, est bédéiste, et ses ouvrages sont régulièrement en rupture de stock à Bangui malgré leur prix élevé. Des bandes dessinées importées peuvent se vendre 17.000 à 35.000 F CFA (26 à 53 €). Si vous en vendez seulement 100 exemplaires, c’est déjà un bon chiffre d’affaires, et il existe une clientèle (jeunesse locale, expatriés…) capable d’acheter à ces prix. Notre marché mérite résolument d’être structuré.
Ensuite, la BD est un outil de transmission puissant. Elle réveille la curiosité de lecteurs peu habitués à la fiction longue. En Centrafrique, aucune BD ne raconte l’histoire du pays : l’histoire des présidents, des grands personnages, des anciens guerriers, notre patrimoine culturel. Beaucoup d’ouvrages existants tournent autour du conflit de 2013 (Séléka, anti‑Balaka). Nous voulons valoriser la richesse de notre passé et de nos cultures à travers la bande dessinée, avec des bédéistes centrafricains, et produire sur place pour ouvrir des portes à l’international.
Quel regard portez-vous sur ce qui s’écrit aujourd’hui en République centrafricaine (autoédition, marché, public) ?
Landry Ouoko Delombaut : Au début, nous recevions des manuscrits dans tous les sens. Nous avons choisi de privilégier les projets à fort impact culturel et social. Cela a créé des frustrations, et certains auteurs sont partis se faire éditer ailleurs, surtout au Cameroun, puis ramenaient leurs livres pour les vendre ici.
Aujourd’hui, la production est abondante, mais nous avons de moins en moins de lecteurs. Le pays compte environ 65 % de jeunes. De 7 à 35 ans, ce sont surtout les livres scolaires qui les intéressent. Au‑delà, s’ils n’ont pas pris goût à la lecture, ils se tournent vers des ouvrages professionnels et techniques. La fiction et les essais sont donc peu lus. Les recueils de poésie, par exemple, se vendent très difficilement.
Beaucoup d’ouvrages répondent à des objectifs étroits. Des responsables politiques publient des témoignages qui trouveront peut‑être 50 à 500 lecteurs, sans véritable écho public. Résultat : une déconnexion entre auteurs et lecteurs. Nous sommes donc devenus plus sélectifs. Je suis prêt à financer un livre, mais je ne veux plus publier « pour publier ». Si le manuscrit ne prend pas en compte notre contexte social et culturel ni les pratiques réelles des lecteurs, je préfère orienter l’auteur vers un autre éditeur.
Je dis souvent aux poètes : la poésie est un art des émotions, mais ces émotions peuvent aussi passer par le théâtre, le roman, la nouvelle. Beaucoup me répondent qu’ils écrivent en poésie « parce qu’on leur a appris comme ça ». Les outils qu’on reçoit à l’école servent à créer autre chose, pas seulement à reproduire. Cette discussion n’est pas une critique pour décourager ; c’est une invitation à mieux rencontrer les lecteurs.
Quels sont vos rêves pour les cinq prochaines années ?
Landry Ouoko Delombaut : Je veux que, dans cinq ans, Oubangui devienne une institution imposante de la littérature centrafricaine. Nous sommes aujourd’hui un carrefour, un souffle ; demain, je veux une structure plus grande, plus autonome : un grand local, des résidences d’écriture, des conférences, une capacité de production solide. Je veux qu’en Centrafrique, la littérature ne dépende plus des institutions extérieures : que les acteurs aient bâti localement leurs propres institutions, fortes, durables, capables de faire rayonner nos auteurs.
Crédits photo : ActuaLitté
Par Agnès Debiage
Contact : adcfconsulting@gmail.com
3 Commentaires
Ousmane SYLLA
09/10/2025 à 12:16
Respect et considération kotazo, surtout des bonnes choses pour l'édition Oubangui
Honoré Douba
13/10/2025 à 07:00
Surtout que nous avons détruit même notre mémoire pendant les tristes périodes de crises politiques, Landry est revenu, à point nommé, exhumer à travers sa maison d'édition et toutes ses activités connexes la vie renaissante du Centrafrique par la remise en forme de la littérature locale.
Bon vent à ce jeune qui ne voit pas l'avenir de sa Nation dans la politique politicienne mais dans sa culture diversifiée, riche et prospère !
Adamu
25/10/2025 à 18:27
Bonjour,
De passage, je suis tombé, comme par coïncidence, sur cet entretien que j’ai lu avec beaucoup d’émotion. Il porte, à mon humble avis, en grande partie, sur l’édition du livre centrafricain. J’ai dit « comme par coïncidence » parce que mon projet doctoral traite de l’émergence de la voix féminine dans la littérature centrafricaine contemporaine, avec une attention particulière portée à l’état même de cette littérature, notamment aux questions liées à l’édition — et surtout à ce que les Éditions Oubangui font, depuis belle lurette, pour faire avancer les choses.
Je vous adresse donc mes félicitations et vous remercie pour votre volonté de faire entendre les multiples voix qui font vivre la littérature centrafricaine d’expression française aujourd’hui.