Henri Calet (de son vrai nom Raymond Barthelmess) n'est pas un inconnu pour Les Ensablés qui l'ont abondamment célébré, notamment au travers de son roman majeur Monsieur Paul (publié en 1950). C'est que l'homme qui se devine au travers d'une œuvre largement autobiographique, est éminemment énigmatique et attachant, se caractérisant, selon les termes de son biographe Michel P. Schmitt par « un fin humour allié à la peine de vie la plus noire » . Dans l'un des articles que Les Ensablés lui ont consacrés, il est dit que « La vie de Calet fut riche en aventures dans sa première moitié, beaucoup moins dans la seconde ».
Par Isabelle Luciat.
Le 12/10/2025 à 09:00 par Les ensablés
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Publié le :
12/10/2025 à 09:00
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En effet, la vie du jeune Calet est digne d'un roman! Né dans une famille libertaire en 1904, il connaît une enfance ballottée entre la Belgique (pays natal de sa mère) et la France, une enfance marquée par l'irruption de la guerre mais aussi par la maladie qui l'éloigne un temps de sa famille. Le père, volage, joueur, objecteur de conscience, vit d'expédients, de menus larcins et fabrique de la fausse monnaie, à l'occasion. Il disparaît périodiquement. Point d'ancrage de cette famille chaotique et misérable, la mère continue, contre vents et marées, à veiller à l'éducation de son fils. Élève brillant et insolent, ce dernier ne pourra cependant pas entreprendre d'études supérieures et connaîtra divers emplois, au sortir du lycée.
Sous cette double influence parentale, Calet devient un jeune homme ambitieux, intelligent mais aussi un individu peu recommandable, joueur et coureur de jupons. Cette double personnalité s'illustre par ses écrits tourmentés opposés à un physique lisse, soigné et une élégance stricte. En 1930, alors qu'il semble promis à une honnête carrière dans l'entreprise qui l'emploie comme comptable, il dérobe une forte somme et se voit condamné à cinq ans de prison. Il s'enfuit enAmérique du sud et c'est là qu'il adopte, pour la circonstance, le nom d'Henri Calet.
De retour à Paris, il vit caché mais parvient à faire publier, en 1935, son premier roman autobiographique La Belle Lurette. Sa peine est enfin prescrite lorsque la guerre éclate. Engagé sur le front en 1940, il est fait prisonnier, s'évade vers la zone libre où il devient temporairement directeur d'une usine. A la libération, commence la deuxième moitié de sa vie: Calet embrasse une carrière de journaliste (dans Combat et Terre des hommes) et d'écrivain. Fin observateur, attaché à son 14ème arrondissement dont il arpente inlassablement les rues, il devient un chroniqueur attentif et malicieux du petit peuple parisien.
Publié en 1948, Le tout sur le tout appartient à cette deuxième période de vie et adopte un registre inclassable mêlant l'autobiographie fictionnelle, les rêveries d'un promeneur solitaire et la chronique d'époques contrastées: celle de l'enfance à l'orée d'un siècle conquérant et celle de l'après-guerre, sombre et désenchantée, marquée par les restrictions et les files d'attente devant les magasins.
A première vue, le récit peut paraître décousu et hétérogène, mêlant l'observation minutieuse des personnes croisées et des quartiers parcourus, les paroles échangées au hasard des promenades ou des actes de la vie quotidienne dans le Paris des années 1940 avec les souvenirs d'enfance et de jeunesse, les figures marquantes de ce début de siècle (un vieux communard, des anarchistes de la bande à Bonnot...) et bien sûr, le couple parental haut en couleurs. Le récit opère de continuels allers-retours entre ces deux périodes et ces deux temps de la vie. Calet explique ainsi la structure de son roman: « Ce sont tous ces morceaux qui, aboutés, forment mon existence, à la façon d'une mosaïque ».
Le lecteur est plongé dans le for intérieur d'un homme de 44 ans, solitaire et mélancolique, un homme qui se considère comme un vieillard (est-il déjà informé de la fragilité cardiaque qui l'emportera huit ans plus tard?). En proie à une profonde nostalgie, Calet magnifie une enfance cabossée, au sein d'une famille que l'on qualifierait volontiers de nos jours de dysfonctionnelle. L'époque, elle aussi manifestement embellie par l'auteur, offre un cadre enchanté à cette période de sa vie: « ...nous entrions décidément dans une ère nouvelle, un autre Grand Siècle. Toujours plus haut, toujours plus loin, toujours plus de lumière, une dizaine d'années, quatorze exactement. Jusqu'où ne serions-nous point allés de ce pas? ».
Dans une lettre à son ami Raymond Guérin, Calet reconnaît: « Moi-même, je n'ai pas trop de penchant pour l'optimisme (…). Cependant, je crois que des satisfactions restent à trouver dans le travail, et le travail seul. Vous connaissez mes idées là-dessus: refaire un monde de roman, meilleur que l'autre, le vrai...». Calet n'est pas dupe de ce passé magnifié et la nature de sa nostalgie est très subtilement décryptée par Bruno Curatolo dans un article de la revue «Europe» (nov.-dec. 2002). On peut lire à ce propos: « il ne s'agit en aucun cas de regretter un prétendu «paradis perdu» mais bien plutôt de déplorer les illusions dont sont bercés des lendemains censés chanter ». Calet lui-même a souvent utilisé le néologisme «délusoire» pour qualifier le siècle et son parcours de vie.
Et c'est là, me semble-t-il, le fil conducteur qui traverse le Tout sur le tout et lui confère sa cohérence. Les désillusions de la première moitié du 20ème siècle offrent un parallèle saisissant à la ruine des ambitions (des illusions?) d''un jeune homme à qui la vie semblait commencer à sourire mais qui a misé le tout sur le tout. Calet confesse: « Je n'ai pas perdu que de l'argent. Si j'ai eu un jour de l'enthousiasme, de la ferveur, de l'allant, j'ai tout perdu là, à Vincennes, à Maisons(...). Je ne joue plus: je n'ai plus rien à perdre ni à gagner ». Quelques pages plus loin, cette déclaration en forme d'épitaphe: « J'ai vécu comme j'ai joué - fiévreusement - j'ai perdu; j'ai procédé sans aucune méthode, j'ai misé là aussi le tout sur le tout, jour après jour, cela finit par peser lourd... ».
La spirale infernale qui a conduit le jeune homme à jouer, à s'endetter et finalement à voler, a fait définitivement de lui un paria. L'homme de 40 ans, à l'apparence respectable, devenu un intellectuel reconnu, cherche encore vainement des explications, se condamne durement sans s'accorder le moindre espoir de rédemption, se refuse le droit au bonheur.
Cette conscience inquiète, sans repos, se nourrit d'un profond sentiment d'infériorité, voire même d'indignité. Dès 1935, l'auteur de la La belle lurette avouait: « Les années anciennes m'avaient donné un gros complexe d'infériorité et je ne le savais pas, ignorant tous ces chichis psychiques. Le gros complexe s'agitait, rongeait, mordait ». Ces années anciennes sont ainsi évoquées dans Monsieur Paul: «C'est un peu humiliant pour un jeune homme d'habiter dans une maison qu'il faut cacher. J'avais d'ailleurs honte de mes parents également. Il vaudrait mieux que les pauvres fussent tous relégués dans les secteurs qui leur sont réservés: ils n'y apprennent pas l'envie».
Mais tout n'est pas désespéré dans ce poignant récit qu'est Le tout sur le tout. Le jeune-homme charmant évoqué dans Monsieur Paul sous la formule digne d'un refrain de café-concert « Désirer plaire, c'était ma joie naguère », refait surface de manière inattendue, au hasard des pages.
Ainsi en est-il de cet épisode tendre et cocasse qui nous transporte dans un film de Charlie Chaplin, dans sa période des aventures de Charlot: « J'ai toujours été timide (et hypocrite?). Quelques années avant en Amérique, j'avais acheté un chapeau dont je n'avais nul besoin, au lieu de caleçons qui m'étaient nécessaires. Je n'avais pas osé les commander à la demoiselle de magasin qui était jeune et bien gracieuse. Je crois que j'agirais de même aujourd'hui. L'extérieur se modifie, le fond reste pareil, cette espèce de petit bouquet de fleurs que l'on garde tout frais en soi». Et cette dernière provocation de l'enfant anarchiste, du dandy assagi mais pas tout à fait dompté: «Je porte la vie de confection qui va à tout le monde, à quelques retouches près. Il faudrait être singulièrement mal fichu pour ne pas s'y sentir à l'aise».
Et dans ce parcours de vie «délusoire», il reste encore de solides points d'ancrage, des raisons d'envisager un avenir apaisé. La première de toutes reste la présence de la mère: « Oui, tant que j'aurai ma mère, tout ira bien. Mais après, j'entrerai dans un monde plus froid». Vient ensuite le refuge du 14ème arrondissement, point de départ et d'éternel retour. «En somme, j'ai bouclé la boucle» affirme Calet. Le livre conclut sur une déclaration d'amour à ce lieu et à la vie: « Vieillir sur l'avenue d'Orléans, puis mourir sans douleur..., ce n'est pas demander l'impossible. Mais, en attendant, encore un peu-peu».
Par Les ensablés
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1 Commentaire
FredEx
13/10/2025 à 08:14
Le tout sur le tout, La belle lurette, chefs-d'œuvres inconnus.