En novembre 2019, Venise s’enfonçait sous 1,89 mètre d’eau, la deuxième plus haute marée de son histoire. Cinq ans plus tard, deux récits, artistique et technique, se répondent : l’un expose à Rimini des ouvrages devenus œuvres d’art, l’autre raconte à Bologne le sauvetage industriel de milliers de volumes. Ensemble, ils rappellent combien la littérature et la mémoire écrite incarnent une part essentielle de l’identité vénitienne.
D'après la BBC, Patrizia Zelano, photographe originaire de Rimini, a réagi à l’annonce du désastre en prenant la route dès le lendemain. Bottes aux pieds, elle parcourut une ville encore noyée pour sauver une quarantaine de livres irrémédiablement abîmés. Ces volumes, scellés par l’eau et le sel, se sont mués dans son atelier en objets de méditation : pages soudées, couvertures décolorées, reliefs devenus traces archéologiques.
De cette matière mutilée est née la série « Acqua alta – Venezia 2019 », trente photographies exposées à la Galleria Zamagni de Rimini jusqu’au 5 avril 2025. À travers elles, Zelano transforme l’échec de la lecture en victoire de la mémoire : les livres, désormais muets, continuent de parler par l’image. Ses clichés, déjà salués dans le cadre du Prix Pictet sur la photographie et la durabilité, circuleront bientôt à Londres, Dubaï et Tokyo.
Au même moment, d'après des faits rapportés par l'agence d'État Bahrain News Agency, dans un hangar de la banlieue de Bologne, l’entreprise Frati e Livi mettait en œuvre un tout autre travail.
Spécialisée depuis 1975 dans la restauration d’ouvrages endommagés, elle fut sollicitée dans les 24 heures après l'inondation. Les équipes rapatrièrent quelque 13.000 volumes issus de bibliothèques et fondations vénitiennes. Parmi elles, le Conservatorio Benedetto Marcello et la Fondazione Querini Stampalia.
Le traitement s’est fait en plusieurs étapes : congélation à –20 °C pour bloquer les moisissures, séchage par lyophilisation, pressage et désinfection. En six mois, malgré l’interruption due au confinement du printemps 2020, les ouvrages étaient rendus à leurs institutions. Mais, comme le rappelle Piero Livi, directeur de l’entreprise, chaque volume garde la trace de la catastrophe : utilisable, certes, mais marqué d’une cicatrice indélébile.
Entre l’acte poétique de Zelano et l’expertise technique de Frati e Livi, deux visions se complètent. L’une réinvente le livre abîmé en objet d’art, porteur de sens et de mémoire. L’autre redonne aux ouvrages une fonction, malgré les stigmates. Toutes deux témoignent de l’importance de la littérature comme patrimoine vivant, qui mérite protection autant que transmission.
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Venise, dont les marées hautes rythment désormais l’automne, incarne cette tension permanente : sauvegarder les traces écrites du passé tout en acceptant qu’elles soient fragiles, vulnérables, parfois condamnées à se transformer. La préservation des livres, qu’elle passe par l’objectif d’un appareil photo ou les machines d’un atelier, devient ainsi un acte de résistance face à l’oubli.
Crédits photo : gisellecb - Flicker, CC BY-NC-SA 2.0.
Par Ewen Berton
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