Le Rassemblement national prospère depuis cinquante ans sur une promesse martiale – « mener enfin la grande bataille contre l’immigration » – mais cette guerre-là n’existera jamais. Ni grande, ni vraiment contre l’immigration, ni même une bataille. Une illusion électorale, rien de plus. Que déconstruit Olivier Wickers dans son livre, La menace fantôme.
Le 29/09/2025 à 10:49 par Nicolas Gary
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Publié le :
29/09/2025 à 10:49
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Olivier Wickers signe un essai aussi acéré qu’irrévérencieux. Son point de départ est simple, puisqu’il sous-titre l’ouvrage « Pourquoi la grande bataille du RN contre l’immigration n’aura pas lieu ». Et rapidement, il prend soin de rappeler l’histoire récente : en 2002, Jacques Chirac refuse tout débat avec Jean-Marie Le Pen.
En 2017 et 2022, Marine Le Pen affronte Emmanuel Macron dans des duels déséquilibrés. Pour 2027, prédit l’essayiste, l’issue pourrait être tout autre. Le RN est installé, enraciné. Mais à quoi bon conquérir l’Élysée si l’arme absolue — la croisade anti-immigration — s’avère une coquille vide ?
L’ouvrage décortique le langage guerrier du RN. On y parle de « bataille », de « frontières » à défendre, de « submersion » à repousser. Une dramaturgie bien huilée : « Le RN adopte ce genre de profil guerrier… qu’on se rassure : la grande guerre patriotique ne demandera pas d’efforts supplémentaires aux Français » écrit l'essayiste.
C’est d'ailleurs là toute la magie de ce récit véhiculé depuis des années : la promesse d'une victoire totale, immédiate et indolore — une sorte de Poitiers revisité où Charles Martel terrasse l’ennemi d’un seul coup.
Mais derrière le décor martial, le grand rien : aucun plan de campagne solide, des slogans recyclés depuis les années 1980 (« Les Français d’abord »), et surtout une incapacité chronique à transformer la gesticulation en stratégie.
Le RN a bâti son succès sur un mot-valise, « l’immigration », qui mélange le regroupement familial, l’asile, les étudiants étrangers et les clandestins. Un flou délibéré, souligne Wickers, car il permet d’agiter une menace sans jamais entrer dans la complexité des chiffres ou du droit.
La vraie trouvaille est ailleurs : transformer cette promesse creuse en rente électorale. Peu importe que la bataille n’ait jamais lieu, le parti s'est construit sur l’idée qu’elle s’annonce. Illusion entretenue, vote garanti.
C'est ici que l'ouvrage se distingue, en déplaçant le débat : il ne s’agit pas seulement de déconstruire le discours du RN, mais de rappeler que la politique ne peut se réduire à un combat imaginaire contre un « ennemi » fabriqué.
L’essai se montre particulièrement féroce envers les adversaires du RN. Leurs arguments, martèle Wickers, sont inefficaces. La morale (« détester l’autre, ce n’est pas bien »), la science (« les chiffres sont exagérés »), ou encore l’histoire (« la France est une terre d’immigration ») se brisent contre la monotonie du discours frontiste. Et plus on en débat, plus l’idée s’installe : il y a bien un « problème », sinon pourquoi en parler autant ? Ou bien tout le monde ferait-il le lit du RN sans le vouloir ?
L’essai souligne aussi un piège rhétorique : en contestant les chiffres avancés par le RN, les opposants se retrouvent à jouer sur le terrain choisi par leurs adversaires. Cette bataille statistique, technique et souvent aride, laisse intacte la charge émotionnelle du discours frontiste. Loin d’affaiblir la propagande, elle contribue à légitimer l’idée qu’il existerait un « problème » chiffrable, donc mesurable et solvable, ce qui renforce paradoxalement la centralité du thème dans l’espace public.
Mais on ne s'arrêtera pas en si bon chemin, car l'essai n’épargne en rien le RN : sa métaphore guerrière, présentée comme un mensonge politique. De même pour la sacro-sainte « préférence nationale » qui se révèle un slogan plus qu’un projet, juridiquement fragile et socialement explosif. Ou encore cette obsession migratoire masque la pauvreté des projets portant sur l’économie, la santé, l’écologie. Bref, une rhétorique qui tient lieu de politique, mais qui ne résiste pas à l’épreuve du réel.
Il pointe également le manque d’un récit alternatif capable de séduire. En face du RN, les contre-discours se réduisent souvent à des démentis, des rappels juridiques ou des mises en garde morales. Or, un électorat mobilisé par la promesse d’une bataille rédemptrice ne se détourne pas sous l’effet d’un tableau Excel ou d’une leçon d’histoire. Faute de proposer une vision positive et fédératrice, les opposants apparaissent comme des gestionnaires désabusés, incapables d’inspirer autre chose que la résignation.
Reste que l’auteur peut être contredit. Car même une illusion produit malgré tout des effets bien tangibles. Trump a improvisé ses décrets anti-immigration ; le Brexit, bâti sur des punchlines simplistes, a transformé durablement le Royaume-Uni. Dire que le RN échouera par essence est peut-être un pari risqué.
Quitte à verser dans l'utopie, pourquoi le RN, une fois au pouvoir, ne transformerait pas progressivement sa rhétorique en décisions administratives très concrètes : restrictions budgétaires pour les associations d’aide aux migrants, durcissement des conditions d’asile, multiplication des contrôles aux frontières. Même si ces mesures ne constituent pas une « bataille » au sens épique du terme, elles pourraient créer une réalité quotidienne de plus en plus hostile pour les étrangers, donnant corps au récit initial.
De même, affirmer que l’immigration n’est qu’une « menace fantôme » revient à sous-estimer la force symbolique et politique du sujet. Les inquiétudes des électeurs, qu’on les juge légitimes ou pas, ne disparaîtront pas par le seul effet de la raison critique. C'est un peu toute l'histoire de celui qui démontra que Dieu n'existait pas : quand on parle d'émotion, de ressenti ou d'impression, la rationnalité a peu d'incidence.
Or, un dernier facteur de fragilité intervient : celui de la dynamique européenne et internationale. Là où Wickers voit une croisade impossible, certains analystes redoutent au contraire un alignement progressif entre États, chacun cherchant à durcir sa politique migratoire. Dans ce contexte, un gouvernement RN bénéficierait d’un environnement favorable qui transformerait une illusion nationale en politique continentale. Autrement dit, même un slogan creux peut trouver une efficacité redoutable lorsqu’il s’inscrit dans une tendance plus large.
En fin de compte, peut-être a-t-on dans les mains un livre salutaire. Parce qu’il décape la rhétorique frontiste, mais aussi parce qu’il oblige à penser plus loin que la dénonciation morale. Wickers force ses lecteurs à voir le RN non comme une anomalie passagère, mais comme le symptôme d’un désir collectif : celui d’une bataille rédemptrice. Or, cette bataille n’aura pas lieu. Et c’est précisément ce vide qui devrait inquiéter.
Il conclut ainsi que l’immigration, à elle seule, ne fait pas une politique. La focalisation du RN relève d’une illusion dangereuse, mais partagée par d’autres formations qui ont souvent manqué d’imagination politique. Ce qu’il appelle une « menace fantôme » est moins la réalité migratoire que l’ombre qu’elle projette dans l’espace public. La véritable question, selon lui, est : que faire de nos passions politiques ?
Crédits photo © Thomas Padilla/AP/SIPA
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 29/10/2025
156 pages
Editions de l'Eclaireur
17,00 €
4 Commentaires
Aurélien Terrassier
29/09/2025 à 13:33
Tout ce que je peux souhaiter à Olivier Wickers c'est que son livre dépasse les vente de ceux de personnalités d'extrême droite que ça soit Philippe de Villiers, Eric Zemmour ou encore Jordan Bardella. Si Olivier Wickers avec des arguments scientifiques et historiques peut ramener les fâches pas fachos à la raison, le pari sera gagné et ce au delà des échéances électorales. Si Olivier Wickers est plus efficace que Felicien Faury (j'ai lu son livre qui ne concerne que l'electorat Rn du Sud-Est) qui lui est assujetti à l'institut de la Boetie ça sera une très bonne chose. La bataille culturelle et intellectuelle contre l'extrême droite n'est pas gagné d'avance.
Cyril Balcon
30/09/2025 à 01:35
Well well pour que ce livre est un impact (LOL) il faudrait que ce soit les gens délaissés/abandonnés par la gauche pour "la Nouvelle France" qui le lisent mais comme "Les Nouveaux Antisémites" de Nora Bussigny ou "Les Complices du mal" d'Omar Youssef Souleimane il seront lu UNIQMENT par les convaincus (je m'inclus aussi) donc effet = ZERO (comme la sortie lamentable de Marina Foïs dans "Le Journal Inattendu" sur RTL).
Aurélien Terrassier
30/09/2025 à 12:47
Arrêtez de donner des leçons avec vos références pseudo-intellectuelles Nora Bussigny (invitée récemment dans Quotidien sur TMC mais peu contredite hélas) et Omar Youssef Souleimane (bien que je respecte le fait qu'il soit réfugié syrien) qui n'apportent rien au débat et laissez Marina Fois tranquille je vous prie.
Jeune Poésie Publique
29/09/2025 à 20:52
Marions-les
l'épaisseur
de la nuit
leur donnera
un teint zombi
du plus bel effet