Dans cette petite ville américaine, un bras de fer inattendu se joue entre une église évangélique et la bibliothèque publique. Sur les bancs de la Reformation Church, on encourage les fidèles à emprunter certains ouvrages — et à ne jamais les retourner. Le motif ? Ces livres abordent des thématiques LGBTQ+, jugées « immorales » par les leaders de l’église. Pour la directrice de la bibliothèque, c’est tout simplement du vol. Pour les pasteurs, c’est un geste de désobéissance civile inspiré par la foi.
Le dossier commence lorsqu’on découvre que seize ouvrages, pour une valeur estimée à 410,85 $, n’ont pas été retournés à la bibliothèque du comté de Shelby après des échéances remontant à juin 2024.
Parmi les titres figurent The Art of Drag, My Two Moms ou Kind Like Marsha, des livres destinés aux enfants ou aux jeunes adultes, abordant des identités de genre, des familles LGBTQ+ ou des figures historiques queer, rapporte le Nebraska Examiner.
Lorsque la bibliothèque a envoyé des avis, puis des relances, avant de confier finalement le dossier à une agence de recouvrement, aucun retour n’a été enregistré. Pendant ce temps, l’église affirme que les ouvrages sont toujours en possession d’un foyer membre de sa congrégation — non détruits à sa connaissance — et rejette le terme de « vol ».
L’argument central des pasteurs Jerry Dorris, Tanner Cartwright et Austin Keeler est clair : ce geste ne relèverait pas du vol, mais de la désobéissance civile — un refus conscient de se soumettre à un ordre moral qu’ils estiment injuste.
« Nous avons encouragé les chrétiens… à emprunter des livres qui promeuvent la sodomie, la confusion de genre et la rébellion contre Dieu — et, si trouvés, à les emprunter et à ne jamais les rendre comme acte de désobéissance », affirment-ils dans un e-mail relayé par Religion Unplugged.
Mais certains observateurs contestent ce raisonnement. Hunter Baker, enseignant à l’université, rappelle que la désobéissance civile suppose d’assumer ouvertement l’acte et d’accepter les conséquences légales. Or ici, l’église ne réclame aucune sanction et ne se soumet pas à une procédure pénale.
Le débat s’inscrit aussi dans un contexte légal particulier. Selon la loi du Kentucky (KRS 172.150), le non-retour d’un livre de bibliothèque constitue une affaire civile, et non une infraction criminelle. Le contrevenant peut être tenu de payer jusqu’au double du coût de l’ouvrage. Le bureau du procureur du comté n’a à ce jour reçu aucune plainte formelle, et la police locale n’est pas saisie.
La controverse n’est pas restée cantonnée à Shelbyville. Des donateurs anonymes ont déjà versé près de 1 000 $ pour reconstituer les collections disparues. Le parti démocrate local, des associations LGBTQ+ et divers groupes communautaires saluent ce mouvement de contre-don et appellent à défendre l’accès aux livres.
Pour la bibliothèque, l’enjeu dépasse le simple remplacement des titres manquants : il s’agit de protéger son intégrité, d’encourager la diversité et de prévenir de nouvelles « disparitions ». Les responsables examinent déjà les modalités d’emprunt — alertes automatiques, suivi renforcé — sans toutefois envisager de mesures drastiques.
Ce type de protestation n’est pas inédit, même si ses modalités diffèrent. En 1939, à Alexandria (Virginie), des militants afro-américains ont organisé un sit-in dans une bibliothèque ségréguée, afin de contester l’interdiction raciale d’accès : ils se sont assis pour lire en silence et ont été arrêtés. Ce geste, assumé et revendiqué, s’inscrivait dans le mouvement plus large des droits civiques.
Ici, à Shelbyville, l’église ne réclame pas d’arrestation ni ne cherche une confrontation publique. Elle agit dans l’ombre (ou presque), sans être (encore) inquiétée par la justice. Ce positionnement alimente l’argument selon lequel il s’agit moins d’un acte de désobéissance assumé que d’une forme d’appropriation idéologique.
En prenant du recul, le dilemme se situe à la croisée du droit, de la morale et de la liberté d’expression. Sur le plan juridique, le non-retour volontaire d’un ouvrage dont on connaît l’échéance constitue bel et bien une faute, même si la loi du Kentucky ne la qualifie pas de délit pénal.
D'un point de vue moral, la bibliothèque est un bien commun financé par les contribuables : retirer des livres de façon définitive revient à priver la communauté de son accès à la culture. Quant à la symbolique de cette situation les pasteurs revendiquent un acte de résistance spirituelle.
Mais leur refus d’assumer les conséquences légales affaiblit la posture classique de la désobéissance civile. Au fond, cette affaire pose une question plus large : jusqu’où une conviction religieuse peut-elle s’émanciper du cadre collectif pour imposer son propre filtre moral au bien commun ?
Crédits photo : La Création des étoiles et des plantes - voute de la chapelle Sixtine, par Michel-Ange...
DOSSIER - Aux États-Unis, une inquiétante vague de censure de livres
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
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