Qui croit connaître Christine de Suède (1626-1689) imagine une reine au regard aigu, cape sombre, silhouette androgyne, plus à l’aise dans un cabinet de lecture que sur un trône. L’étiquette « reine excentrique » est légitime, et un cache-misère : elle fut un animal politique de premier ordre, un stratège culturel avant l’heure, et l’un des plus beaux paradoxes du XVIIᵉ siècle, assure Marion Lemaignan, sa biographe.
Faut se méfier de ceux qui jouent les fantasques… Reine à six ans, seule aux commandes à dix-huit, elle abdique le 6 juin 1654 à Uppsala — geste inouï dans l’Europe des couronnes héréditaires. Elle renonce au pouvoir, pas à l’influence. Elle file vers le sud, se convertit spectaculairement au catholicisme à Innsbruck (1655), arrive à Rome comme on entre en scène, et transforme la Ville éternelle en laboratoire d’idées. Et si l’on veut un prologue à sa légende : en 1649, elle fait venir Descartes à Stockholm pour des leçons à cinq heures du matin, dans un palais polaire ; le philosophe meurt d’une pneumonie en février 1650. L’érudition, chez elle, n’est pas un bibelot, c’est une affaire d’État.
Au palais Riario (aujourd’hui Corsini), elle tient salon, orchestre des concerts, collectionne, lit tout, discute de tout. Elle écrit aux plus grands cerveaux du temps — Descartes, mais aussi Pascal, Leibniz, Spinoza — et fait de la conversation un instrument diplomatique. À Rome, elle inaugure une manière neuve de régner sans régner : en 1671, le Teatro Tordinona ouvre ses portes et donne à l’opéra un souffle « public » ; en 1674, elle fonde son Académie, pépinière d’esprits qu’on retrouvera bientôt au cœur de l’effervescence littéraire romaine. Chez elle, la politique prend souvent la forme d’une causerie brillante, ce qui n’empêche pas les coups d’audace — ni les coups de tonnerre.
L’excentricité ? Plutôt une liberté, affirme la docteure en histoire moderne. Christine brouille les codes de genre, porte l’épée, chausse bottes et souliers « masculins », refuse le mariage, signe des lettres où elle revendique sa souveraineté intellectuelle, collectionne les amitiés singulières — « la belle et spirituelle » Ebba Sparre, par exemple. On glosera, on dénigrera ; elle s’en moque. Elle sait que son « personnage » est une arme : fascinante et imprévisible, elle aimante princes, artistes, cardinaux, ambassadeurs.
Sa curiosité est vorace et organisée ; ses bibliothèques voyagent avec elle, et une partie de ses « Reginenses » finira dans les fonds de la Vaticane. Elle joue la France contre l’Espagne, prend langue avec la papauté, rêve — un temps — d’un trône à Naples. Et signe, à Fontainebleau en 1657, l’épisode le plus noir de sa légende : l’exécution de son grand écuyer Giovanni Monaldeschi, accusé de trahison et frappé dans la galerie des Cerfs. Scandale européen ; Louis XIV médusé. Christine, elle, assume : une reine, même sans royaume, garde la main sur son destin.
Le pouvoir, elle le manie autrement. À Stockholm, elle avait fait de la bibliothèque royale un cœur battant ; à Rome, elle invente un soft power baroque, où l’opéra, l’Académie, la collection et la mise en scène de soi forment une même stratégie. Elle comprend que la culture gouverne, que l’on tient les esprits par les récits que l’on impose. Elle se raconte, se met en scène, polémique, se ravise, recommence. Dans ses salons, on joue, on chante, on disserte ; dans ses armoires, s’entassent antiques, tableaux, curiosités ; dans ses lettres, l’Europe des idées circule de Pascal à Leibniz.
Quant à sa « dernière mise en scène », elle est magistrale : la convertie controversée repose à Saint-Pierre de Rome, privilège rarissime pour une femme, parmi les papes. Ultime pied de nez : elle, la reine sans trône, s’invite au panthéon des mémoires qui durent.
On l’a dite « excentrique ». Elle fut surtout de son siècle : fille d’une Europe recomposée par la guerre de Trente Ans, équilibriste entre raison d’État et premières Lumières. Et, déjà, en avance sur le nôtre : souveraine d’elle-même, stratège des images, patronne des lettres, elle a compris que renoncer au sceptre n’est pas renoncer à la puissance. Son empire ne fut pas un territoire, mais une influence : la conversation européenne. Si l’on veut un épilogue à la hauteur du personnage, on dira qu’elle a troqué le trône contre un rôle — et que ce rôle, elle l’a joué jusqu’au bout, avec panache.
La biographie de Marion Lemaignan est à la fois rigoureuse et fluide, appuyée sur un corpus solide de lettres, mémoires et archives. La narration épouse les tournants de vie de Christine — règne, abdication, conversion, Rome — en articulant politique et culture. L’autrice démonte les clichés en les recontextualisant finement. On referme le livre avec des faits clarifiés, des mythes nettoyés et une figure rendue à sa dimension peu commune.
Publiée le
26/09/2025 à 18:19
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Paru le 11/09/2025
349 pages
Librairie Académique Perrin
23,00 €
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