Le journaliste Alex Jordanov, auteur en 2019 des Guerres de l’ombre de la DGSI, paru chez Nouveau Monde Éditions, est renvoyé en correctionnelle pour des atteintes au secret de la défense nationale. Deux anciens policiers des services de renseignement, âgés de 47 et 61 ans et présentés comme ses sources, comparaîtront à ses côtés devant le tribunal correctionnel de Paris. L’information figure dans une ordonnance de renvoi du 10 septembre, dont l’AFP a eu connaissance ce vendredi.
Le 26/09/2025 à 18:23 par Hocine Bouhadjera
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26/09/2025 à 18:23
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Les poursuites portent sur des infractions au secret de la défense, au secret professionnel et sur la révélation d’informations permettant l’identification d’une source, pour des faits commis entre 2015 et 2022.
La justice reproche au journaliste, brièvement otage en Irak en 2004, d’avoir levé le voile, dans son livre, sur la « cuisine interne » de la DGSI, service central du renseignement intérieur, et d’avoir rendu possibles des identifications de sources humaines, les mettant en danger. Six mois après la parution de l’ouvrage, la DGSI avait signalé le livre à la justice au regard du « préjudice important » qu’il aurait causé.
Les juges d’instruction indiquent avoir dû « réaliser une balance des intérêts en présence », rappelant que « la protection du secret des sources des journalistes doit être tempérée par l’objectif de sécurité nationale (...) et ne constitue pas une cause d’irresponsabilité pénale ». À leurs yeux, le contenu du livre a « porté une atteinte importante à la sécurité nationale » et ne présentait pas « d’utilité publique », portant surtout sur des « critiques » d’anciens membres de ces services quant à leur évolution.
Le 23 avril 2019, les éditions Nouveau Monde publiaient l'enquête fouillée sur les coulisses de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Fruit de deux années de travail, le livre s’appuie notamment sur des témoignages d’agents toujours en poste et détaille les méthodes et les actions de ce service de renseignement dans la lutte contre le terrorisme.
Dès 2020, l’ouvrage attire l’attention des autorités : à la suite d’une plainte déposée par la DGSI, l’auteur est convoqué par la brigade criminelle de la police judiciaire (BRDA) pour un entretien sans contrainte, au cours duquel les enquêteurs lui demandent de révéler ses sources. Il refuse, invoquant la protection du secret des sources journalistiques, un refus qui alimente l’inquiétude autour de la liberté d’informer.
Le 22 juin 2022, Alex Jordanov est placé en garde à vue au siège de la DGSI à Levallois-Perret, en même temps que plusieurs policiers, anciens et actuels membres du service. Son domicile est perquisitionné. Il est ensuite mis en examen pour « compromission du secret de la défense nationale », « recel de violation du secret professionnel », « recel de violation du secret de l’instruction », ainsi que pour « révélation d’information permettant l’identification d’une source ».
L’un des deux anciens policiers identifiés comme sources présumées par l’enquête, Malik Naït-Liman, est également poursuivi, soupçonné d’avoir transmis des documents confidentiels, dont certains classés secret-défense. Son avocat, Me Vincent Brengarth, plaide : « La justice doit entendre qu’il est un ancien serviteur opérationnel de l’État, malmené par son institution, qui n’a jamais cherché à compromettre le moindre secret. » Et de poursuivre : « C’est une inversion des rôles aussi vexatoire qu’injuste. »
Le 27 septembre 2023, lors d’une audience devant la chambre de l’instruction, Me William Bourdon dénonce une atteinte grave à la liberté d’expression garantie par l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH) et par l’article 2 de la loi de 1881 sur la liberté de la presse. Mais, par une décision du 25 octobre, la cour d’appel de Paris rejette les arguments de la défense et confirme la poursuite des investigations, suivant l’avis du parquet général. Elle estime que les atteintes aux sources journalistiques sont justifiées par un « impératif prépondérant d’intérêt public » lié à « la préservation du secret de la défense nationale et la sauvegarde des intérêts fondamentaux de la Nation ».
Selon les juges, la mise en examen du journaliste repose sur des éléments concrets : « Des témoignages recueillis, des objets saisis lors de perquisitions, des données bancaires et téléphoniques, ainsi que des enregistrements audio retrouvés sur le dictaphone de Malik Naït-Liman. » L’enquête mentionne notamment un cahier de notes qu’Alex Jordanov aurait égaré à Paris en 2016, pièce qui aurait permis de remonter la chaîne d’information.
Dès 2020, son éditeur Yannick Dehée s’alarmait de la tournure judiciaire : « Il y a tout lieu d’être préoccupé si, dans la France actuelle, on use, à l’égard des journalistes enquêtant sur les éventuels dysfonctionnements de l’État, de moyens d’action qui semblaient jusqu’ici réservés aux terroristes. » Dans une lettre aux libraires datée du 28 juin 2022, après la garde à vue du journaliste, il appelait à la solidarité et rappelait que Nouveau Monde avait publié, ces quinze dernières années, de nombreux ouvrages sur le renseignement, parfois en partenariat avec des institutions publiques. Il ajoutait : « Si on nous avait signalé des passages problématiques, nous les aurions retirés de nous-mêmes. » Et d’assurer que le contenu avait été minutieusement relu et amendé par des experts du renseignement, entraînant des « coupes et micro-coupes de passages croustillants. »
Le Canard Enchaîné rapportait qu’au cours de son interrogatoire, les enquêteurs portaient des cagoules, que le journaliste n’avait eu droit qu’à une seule douche, au second jour, et, pour seule toilette, à un rouleau de papier. Les policiers auraient expliqué qu’ils pensaient avoir affaire à « quelqu’un de dangereux ». Alex Jordanov a reçu le soutien de Reporters sans frontières, du Syndicat national des journalistes (SNJ) et de l’Association confraternelle de la presse judiciaire. Ironie du sort, en janvier 2021, il figurait parmi les finalistes d’un prix de l’essai décerné par l’Académie du Renseignement, institution créée en 2010 par décision de Matignon. Le prix avait finalement été attribué à Andreï Kozovoï pour Les services secrets russes. Des tsars à Poutine (Tallandier).
Toujours selon le Canard Enchaîné, le journaliste aurait reçu pour un précédent livre une note manuscrite de Bernard Squarcini, ex-directeur du renseignement intérieur (2008-2012), aujourd’hui impliqué dans plusieurs affaires, qui lui écrivait : « À mon cher Alex, à toi qui cherches toujours la vérité. » En mars 2020, Mediapart rappelait que les deux seuls livres exclusivement consacrés à la DGSI — Les Guerres de l’ombre de la DGSI et L’Espion du président (Robert Laffont, 2012) — avaient tous deux entraîné des poursuites.
Le 17 septembre 2015, la cour d’appel de Paris condamnait les auteurs et l’éditeur de L’Espion du président à 2000 € d’amende avec sursis, ainsi qu’à verser un euro symbolique à cinq membres du service nommément cités ; l’ouvrage portait également sur Bernard Squarcini, alors à la tête de la DCRI, prédécesseur de la DGSI.
Face à cette décision de renvoyer le journaliste de 66 ans en correctionnel, la défense a saisi la cour d’appel de Paris d’un recours. Me Marie Cornanguer souligne : « Il est strictement nécessaire à la défense de pouvoir contrôler l'existence d'une décision préalable de classification d'une information ou d'un support » évoqués dans le livre « puisque, sans cela, le délit de divulgation d'informations couvertes par le secret de la défense nationale ne peut s'appliquer ». « En tout état de cause, la relaxe sera demandée », ajoute Me William Bourdon, car « Alex Jordanov est la victime collatérale d'une opération de la DGSI visant à intimider les journalistes d'investigation et les agents publics, dont l'indignation face à des graves illégalités les conduit à les révéler aux médias ».
Les magistrats reprochent également au journaliste un passage sur une ancienne source syrienne des services français, dans une opération baptisée « Ratafia ». Ces informations, déjà publiées précédemment par Le Monde, auraient eu de graves conséquences : « Ladite source aurait été "arrêtée, interrogée pour espionnage puis exécutée" », affirme l’ordonnance, évoquant un « dysfonctionnement majeur sans précédent » et un affaiblissement durable des relations de la DGSI avec un partenaire étranger. « Des éléments en notre possession, nous n'avons aucune raison de valider une telle spéculation », oppose Me Bourdon.
Côté coprévenus, Me Emmanuel Daoud précise que son client, le plus jeune des deux anciens policiers, « expliquera au tribunal l'état d'esprit qui était le sien à l'époque où il subissait un véritable harcèlement de la part de sa hiérarchie au sein de la DGSI, objet d'une instruction à Nanterre ». Il assure encore : « Son client n'avait pas "la volonté et l'intention de compromettre le secret de la défense nationale" ». L’avocate du second policier n’a pas répondu à l’AFP.
Au terme de près de six années de procédure depuis la publication de 2019, ce renvoi marque une étape judiciaire clé dans un dossier à l’équilibre délicat entre liberté d’informer et sécurité nationale. La date de l’audience devant le tribunal correctionnel de Paris n’a pas été communiquée.
Crédits photo : Nouveau Monde Éditions
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 25/04/2019
294 pages
Nouveau Monde Editions
19,90 €
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