Le roman s’ouvre sur un réveil brutal : « Le clocher de l’église crie aux oreilles des ouvriers pour les lever tôt, même le dimanche, arrachant les mères épuisées à leur allaitement sans fin. » D’emblée, Nicole Mersey Ortega place son récit dans une favela chilienne où la misère s’entend, se voit, se vit au quotidien. La narratrice — une adolescente au regard aigu — raconte sa vie et celle de ses deux amies, La Maca et La Moni.
Le 25/09/2025 à 11:01 par Nicolas Gary
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25/09/2025 à 11:01
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Toutes trois grandissent dans une atmosphère saturée de pauvreté, de violence domestique et de rêves déçus, mais cherchent, dans l’humour et la solidarité, des échappées possibles.
Liées par une amitié viscérale, elles décident de quitter Santiago pour remonter vers le Nord du Chili, direction La Tirana, lieu de pèlerinage et de fête populaire. Le voyage devient l’axe narratif du roman : un déplacement géographique doublé d’une quête identitaire.
Les héroïnes volent, trichent, rient fort, bravent les humiliations sociales et masculines. Elles sont insolentes et fragiles à la fois : « Ensemble, on est sataniques et puissantes, ensemble on n’a peur de rien, c’est une façade entretenue depuis l’enfance. »
L’errance prend des allures initiatiques : rencontres avec des camionneurs inquiétants, plongée dans des bars sordides, traversées désertiques sous la menace d’hommes violents. Chaque étape dévoile l’ombre d’un Chili contemporain marqué par les inégalités sociales, les féminicides et les séquelles de la dictature.
Au-delà des dangers, le roman offre des moments de répit et de sororité. Ainsi, lorsqu’elles trouvent refuge auprès de travailleuses du sexe, la narratrice entend : « Ne tremble plus, Rucia, tu es en sécurité ici. »
Ce monde interlope, loin d’être caricatural, devient paradoxalement un espace de protection. Plus tard, les jeunes filles croisent des brigands venus de la PAC, une autre zone populaire, avec lesquels naît une fraternité inattendue : « On est une famille d’orphelins bâtards, sans boussole ni futur. »
La Moni, timide mais lumineuse, cache ses dents abîmées par la misère, tandis que La Maca joue la bravade permanente, prête à se sacrifier. Ces portraits contrastés s’équilibrent et soulignent l’attachement profond entre les protagonistes.
Ortega ne se contente pas de raconter une fugue adolescente. Son texte charrie la mémoire d’un pays meurtri : les disparus de la dictature, les humiliations coloniales, la violence structurelle faite aux femmes. La Colonia Dignidad — cette secte allemande installée au Chili, complice de Pinochet — surgit comme une réminiscence glaçante. Les héroïnes, malgré leur jeunesse, portent l’héritage des blessures collectives.
Le style d’Ortega frappe par son intensité. Les phrases alternent entre longues incantations lyriques et éclats oraux, proches de l’argot des quartiers. La syntaxe épouse le souffle de la narratrice, oscillant entre poésie et crudité. Le vocabulaire est charnel, viscéral : dents perdues, ventres affamés, corps marqués par le travail et la violence.
L’autrice joue des contrastes : descriptions réalistes de la misère, puis surgissements oniriques — fêtes baroques, visions hallucinées de pèlerinages où la danse semble conjurer la mort.
Les dialogues, vifs, tranchants, donnent à entendre la gouaille des héroïnes, mais aussi leur capacité à retourner l’insulte en arme. Quelques éclats de chansons populaires traversent le texte, résonnant comme des mantras de survie.
Même le froid tremble est un roman d’apprentissage autant qu’un chant de résistance. Ortega restitue avec une intensité rare la voix d’une génération de filles invisibles, condamnées à la marge mais prêtes à mordre la vie. La narration, hybride, hésite entre réalisme cru et lyrisme halluciné, ce qui peut désarçonner, mais c’est précisément ce mélange qui donne au livre sa force singulière.
On en sort secoué, conscient d’avoir traversé un récit où l’amitié se fait talisman contre la pauvreté, où chaque rire sonne comme un acte politique. Rarement un texte contemporain aura saisi avec autant de justesse la rage de vivre des jeunes des favelas chiliennes.
Et puisqu’on est entre nous, ce titre, qui par sa formulation surréaliste, exprime le plus grand des désarrois. La narratrice, au milieu de sa description de la favela et des réveils marqués par la précarité, affirme à ses voisines : « On chantonne en tapant du pied et plus rien ne nous fait peur. Je le répète souvent à mes voisines : ne vous inquiétez pas, même le froid tremble. »
Alors, l’utiliser pour frapper l’esprit du lecteur rappelle combien dans la favela chilienne, le froid est omniprésent : il ronge les corps, accentue la faim, rappelle la dureté de la pauvreté. Que « même le froid tremble » inverse le rapport de force : ce n’est plus la communauté qui grelotte, mais le froid qui se trouve menacé par leur vitalité.
Or, ce froid revient au fil du roman comme un marqueur de la précarité — absence de chauffage, vêtements troués, maisons mal isolées. Mais par l’humour et la solidarité, les habitants parviennent à conjurer cette dureté. Le titre condense donc cette stratégie de survie : rire, chanter, résister, jusqu’à faire vaciller l’ennemi invisible.
Mais surtout, le froid dépasse la notion climatique pour prendre une dimension politique (et poétique) : il figure aussi la société bourgeoise, la dictature, l’injustice qui enferme ces familles dans un cycle de misère. Lorsque la narratrice proclame que ce froid tremble, elle revendique une puissance subversive. Le titre devient une formule incantatoire, une promesse que la chaleur humaine et la rage de vivre peuvent ébranler les structures les plus glaciales.
Raison de plus pour s’aventurer dans ce voyage, de Santiago à La Tirana… Notons également que le livre est dans la première sélection du Prix de Flore 2025.
DOSSIER - Découvrez les romans de la Rentrée littéraire 2025
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 22/08/2025
164 pages
Anne Carrière
19,00 €
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