Étudier Colette à l’école, ce n’est souvent qu’effleurer son style et ses récits ; et c’est ignorer à quel point elle fut une femme d’exception, libre et singulière. L’été 2024, France Inter nous avait ouvert d’autres portes, révélant cette vie hors norme, loin des clichés scolaires. Cette fois, c’est la BnF qui s’empare de l'icône littéraire, avec l’ambition de « donner à voir et à entendre qui elle fut, à travers les mondes qu’elle a traversés, en jouant sur son parcours de transfuge, sa force ».
Le 23/09/2025 à 19:13 par Hocine Bouhadjera
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23/09/2025 à 19:13
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Ces mots sont de Laurence Le Bras, une des trois commissaires des Mondes de Colette, exposition ouverte au public depuis ce 23 septembre, jusqu'au 18 janvier 2026, sur le site François-Mitterrand de la bibliothèque.
Classique ou moderne ? Libre ou contrainte ? Moraliste ou amorale ? Militante ou indifférente à la chose publique ? Authentique ou virtuose du « demi-mensonge » ? Romancière, journaliste, scénariste, publicitaire, comédienne, ou entrepreneuse ? - la femme Colette, et ses innombrables doubles littéraires, échappe à toutes les catégories.
L’exposition s’ouvre sur la voix de Michèle Sarde, qui redonne chair à Colette dans un extrait de son interview imaginaire de 1985. La jeune Gabrielle Sidonie apparaît sous les traits que lui prête l’artiste Giulia Andreani, ancienne pensionnaire de la Villa Médicis, dont les fresques, créées pour l’exposition, jalonnent la visite. La future écrivaine ressemble ici au jeune Poutine, il faut bien le dire...
Autour de Colette gravitèrent des artistes qu’elle estimait et qui l’ont accompagnée, tels Raoul Dufy, Christian Bérard ou encore son amie Marie Laurencin. « Leur présence permet de concevoir une exposition immersive, non pas au sens technologique que l’on donne aujourd’hui à ce terme, mais par l’éveil des sens - le regard, l’écoute, l’imaginaire », explique Laurence Le Bras.
Par l'entremise de reproductions et tirages d’époque, on découvre la fille d’un père capitaine et écrivain manqué, qui prétendait travailler, mais laissa derrière lui des pages blanches. À sa mort, on comprit qu’il n’avait rien écrit, quand sa fille, elle, allait remplir sa vie entière de mots, comme en relais.
Sidonie-Gabrielle Colette, née en 1873 sous le signe du Verseau, grandit entourée de ses deux demi-sœurs et demi-frère, Juliette et Achille, ainsi que de son frère Léopold, dans une enfance heureuse à Saint-Sauveur-en-Puisaye. En 1891, un revers de fortune contraint ses parents, Jules-Joseph Colette et Sidonie Colette, née Landoy, à vendre leurs biens et à s’installer à Châtillon-Coligny. Ce déracinement ne fera que nourrir l’élaboration - mi-réelle, mi-rêvée - du jardin mythique de l’enfance, célébré dans La Maison de Claudine, dont les personnages reprennent les traits de ses proches. Ce paradis originel, peuplé de plantes, d’animaux et de figures humaines magnifiées, est placé sous l’autorité tendre et souveraine de sa mère, « Sido », tandis qu’y plane, en contrepoint, l’ombre mélancolique du « Capitaine Colette ».

Au grand récit d’une enfance baignée de bonheur s’ajoute un cauchemar, comme un sombre contrepoint, L'Enfant et les Sortilèges. Écrit en moins de huit jours, en 1915, pour répondre à une commande du directeur de l’Opéra de Paris, ce livret de « féérie-ballet » plonge dans les zones les plus violentes de la psyché enfantine, où s’entrelacent colère et cruauté - une noirceur pourtant adoucie par l’humour et la poésie de l’écriture. Malgré tout, elle partage dans ses Souvenirs, conférence prononcée en 1932 : « Je n'ai pas été autre chose qu'une enfant heureuse. »
Les photographies de cette exposition, nombreuses, révèlent une jeune Colette déjà charismatique. On devine l’aplomb d’une femme qui saura transformer sa force intérieure en œuvre littéraire et en liberté de vie.
Après le cocon familial vint le monde - ou plutôt les mondes que Colette n’a cessé de traverser. Au cœur des cercles et des milieux, elle conserva toujours une position d’écart. Mariages et audaces lui ouvrirent les portes du grand monde - épouse d’un patron de presse, écrivaine consacrée, décorée -, mais jamais elle ne s’y laissa enfermer. Invitée brillante, figure célébrée, elle demeurait insoumise, préservant farouchement son désir d’indépendance et son refus des appartenances définitives. Les preuves arrivent.
Une section met en lumière les années de music-hall, à la suite de son premier divorce, quand Colette choisit la scène pour gagner sa vie, comme elle le fera plus tard avec le journalisme ou même un salon de beauté. Ces planches furent le théâtre de scandales retentissants. Une pantomime où, lors d’un geste audacieux, Colette laissa paraître un sein nu, souleva l’indignation autant que la fascination. Puis, quelques mois plus tard, Un rêve d’Égypte, joué avec Missy travestie en homme, déclencha une véritable émeute par sa charge homoérotique, au point que la pièce fut aussitôt interdite. Au-delà de la scène, Colette et Missy vécurent plusieurs années ensemble, formant un couple qui fascina la Belle Époque.
Des photographies de loges, issues d’un fonds de plus d’une centaine de clichés, racontent ce monde de vies précaires, d’amours homosexuels, de transformistes. L’Envers du music-hall, mosaïque de vignettes et de portraits, dresse un tableau souvent bouleversant de la condition des artistes de cabaret, auquel l'écrivaine rend un vibrant hommage, comme déjà La Vagabonde.

Un costume reconstitué rappelle les débuts scéniques de Colette. Elle qui n’avait guère de goût pour les avant-gardes picturales faisait pourtant de son corps, sur scène, une toile vivante où se jouait une réflexion scandaleuse et profonde sur la féminité, ses limites et ses désirs. Invitée par la BnF à réinventer le costume du faune porté dans Le Désir, la Chimère et l’Amour, la créatrice Aurore Thibout a travaillé à partir de chutes de kimonos en crêpe de soie Chirimen, créés par le maître Soetsu Nakaoka. Elle a imaginé, nous explique-t-on, une créature fusionnant corps-animal et corps-paysage, dans un bleu indigo cher à l’écrivaine.
Moins connu, mais tout aussi révélateur, une autre section prend la forme de son salon de beauté, aventure éphémère au début des années 1930, rue de Miromesnil à Paris. Quand on est une femme, et qu’on entend ne dépendre de personne, il faut trouver de quoi assurer son indépendance. De cette expérience, Colette tira un texte moins connu, où elle énumère ses multiples « avatars », autant de métiers qui l’ont fait traverser les strates de la société.

Enfin, le parcours de l'exposition mène à Gigi, roman devenu pièce puis film, où l’écrivaine offre un miroir décalé du monde des « cocottes », demi-mondaines, femmes entretenues qui côtoient « le monde » sans jamais y trouver de véritable place, faute de statut marital. Une zone trouble, faite de luxe et d’exclusion, pour cette jeune provinciale montée à Paris, devenue danseuse, figure du Paris lesbien, baronne par l'entremise de son deuxième mari, Henry de Jouvenel.
Et la littérature, alors ? Les Claudine, publiés sous le nom de Willy mais en grande partie écrits par Colette, furent le point de départ d’une véritable industrie du roman en série. Elle s’y engage sans vocation littéraire, a-t-elle assuré. Pourtant, l’écriture de soi y affleure déjà : Colette et Claudine se ressemblent au point de se confondre. Dans La Naissance du jour, autofiction avant l'heure, publiée en 1928, elle avoue que ses personnages les plus célèbres ne sont jamais que des éclats d’elle-même, des doubles qu’elle projette dans la fiction.
Claudine ouvre le bal : gamine insolente, puis jeune femme adultère — avec une femme — avant de s’enfuir du domicile conjugal, elle transgresse à chaque étape les frontières imposées aux demoiselles de son temps. Vient ensuite Renée Néré, mémoire vive et mélancolique du music-hall. Renée refuse le mariage qui l’aurait tirée de sa vie errante mais lui aurait arraché sa liberté, préférant la précarité des tournées à l’enfermement conjugal.
Enfin surgit Léa, cocotte flamboyante et indépendante, amante mûre du trop jeune Chéri, qui, marié selon les convenances, revient de la guerre meurtri et se suicide. Peu après la publication de Chéri, Colette entame une liaison avec son beau-fils Bertrand de Jouvenel, alors âgé de seize ans. Claudine, Renée, Léa : trois figures qui dessinent trois âges de la vie féminine. « Vous pensez que je fais mon portrait, je fais mon modèle », résume l'écrivaine. Les manuscrits exposés à la BnF révèlent une belle écriture soignée.
De la littérature populaire aux louanges des plus grands : Proust, Valéry, Gide ou encore Mauriac lui rendent hommage, Montherlant reconnaît en elle « la seule écrivaine de génie ». Autodidacte, sans formation académique, Colette s’impose pourtant comme l’une des rares femmes admises au panthéon littéraire de son temps. Elle devient en 1949 la première femme présidente de l’Académie Goncourt, fonction qu’elle occupera jusqu’à sa disparition.
Colette a aussi été journaliste, et non des moindre, là-encore, immergée dans son époque et ses remous. Sans jamais se revendiquer militante, elle s’inscrit dans le flot de l’actualité, attentive à l’humain, aux gestes du quotidien, à ce qui touche les sens. Durant la Grande Guerre, elle raconte l’arrière : la vie des familles, les transformations des mœurs, les bouleversements silencieux du quotidien. Elle chronique sur de grandes affaires judiciaires, comme celle de Landru, discourt sur Les Cenci d'un certain Antonin Artaud.
En plus de mille deux cents articles, critiques et reportages, Colette n’a cessé d’écrire son temps. Elle excelle dans le tableau des mœurs, avec cette ironie légère qui brouille les pistes. Pendant l’Occupation, elle publie dans divers journaux, y compris collaborationnistes, mais ses textes, dénués de propagande, restent au-dessus du soupçon. Elle sauve son troisième mari, Maurice Goudeket, arrêté en 1941 du fait de ses origines juives, grâce à l’intervention de la femme d’Otto Abetz, ambassadeur d’Allemagne à Paris, qui admirait passionnément son œuvre...

Son regard embrasse un demi-siècle de cinéma. Forte de son expérience de mime et de comédienne, Colette observe ce nouvel art avec une acuité rare, y consacrant une trentaine d’articles, dont dix-neuf pour la revue Le Film. Elle en devine très tôt l’avenir, analyse le jeu des acteurs avec finesse et s’intéresse à ce médium comme à une véritable révolution esthétique. Si elle accepte d’écrire des dialogues ou des sous-titres pour vivre, elle s’investit avec un réel engagement dans les adaptations de ses propres livres : Divine de Max Ophüls (1935), Gigi de Jacqueline Audry (1949).
Jusqu’à monter elle-même sur scène pour incarner la grand-mère de Gigi. Dans le documentaire que lui consacre Yannick Bellon en 1952, elle apparaît enfin comme co-scénariste de sa propre image.

Le plaisir, le désir et l’amour traversent l’œuvre de Colette comme des forces irrépressibles, à la fois vitales et contradictoires, du Blé en herbe (1923), où deux adolescents découvrent la sexualité, jusqu’au Pur et l’Impur (publié sous une première version en 1932 puis remanié en 1941), où se croisent lesbiennes, opiomanes, Don Juan vieillissants et insouciants du qu’en-dira-t-on.
Elle y dresse des portraits marquants : les « ladies of Langollen », son amie et compagne Missy, Renée Vivien, ou encore Elsie de Wolfe, dite « la chèvre blanche ». Autour d’elles se dessine une constellation de figures du Paris lesbien, transgressives et libres, que Colette réunit dans un même paysage de désirs. Elle y insiste sur la puissance de la chair, sublimée par les œuvres de son amie l’artiste Émilie Charmy, dont elle possédait plusieurs toiles.
Pour autant, cette liberté amoureuse et sexuelle ne signifie pas chez Colette une vision moderne et égalitaire des rapports de genre. Elle reste attachée à une conception traditionnelle des pôles masculin et féminin, tout en osant les brouiller. Dans La Chatte (1933), roman noir à la logique implacable, un jeune marié préfère la compagnie de son animal à celle de son épouse : métaphore d’un mariage aseptisé, prisonnier des conventions, où le véritable crime est de ne pas suivre son désir. Le couple devient chez Colette un laboratoire d’observation, disséqué comme Balzac l’avait fait dans sa Physiologie du mariage. Elle en scrute les phases, les non-dits, l’attraction physique ou son absence, jusqu’à la violence capable de lier ou de briser les êtres.
Dans Le Blé en herbe, inspiré de sa liaison avec son beau-fils Bertrand de Jouvenel, elle représente l’éveil d’une sensualité adolescente, provoquant un scandale tel que sa publication en feuilleton dans Gringoire doit être interrompue. Avec Le Pur et l’Impur, elle s’interroge sur les limites du plaisir et de la passion, où l’érotisme se double d’une réflexion sur l’âme et la liberté.
Dans sa vieillesse, pourtant marquée par les douleurs d’une arthrite qui la cloue dès 1938 sur son « lit-radeau », depuis la fenêtre de son appartement au Palais-Royal, elle observe.
En guise d’épilogue, l’exposition interroge ce qui, aujourd’hui encore, reste vivant, mordant, contemporain chez Colette. Sa geste, cette audace de regarder le monde de biais.
Plus de 350 pièces pour retracer les multiples visages d’une femme indépendante, souvent en avance sur son époque, qui sut bâtir une œuvre charmante, comme Audrey Hepburn dans Diamants sur canapé. Rien de plus difficile, il faut de la grâce.
Crédits photo : Jacques-Émile Blanche (1861-1942), Portrait de la romancière Colette, Vers 1905, Huile sur toile (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
2 Commentaires
sylvie
24/09/2025 à 07:27
Colette est mon ecrivain préféré, je m'apprêtais a lire cet article avec bonheur et patatras :
" La future écrivaine ressemble ici au jeune Poutine, il faut bien le dire... "
comment osez-vous ?
Jacques Lèbre
24/09/2025 à 12:01
Et vous ne signalez pas le n° d'"Europe" de septembre-octobre consacré à Colette ?
Bien cordialement