Alors que le réel et l'actualité rivalisent pour exposer des faits toujours plus désastreux, entre le développement des discours de haine, les politiques antisociales, les conflits meurtriers ou encore les comportements écocides, comment entretenir l'espoir ? Les bibliothécaires ont un rôle à jouer dans la stimulation d'imaginaires utopistes, afin d'alimenter l'espoir, défend Estelle Busquet.
Le 19/09/2025 à 14:56 par Auteur invité
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19/09/2025 à 14:56
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En tant que tiers-lieux mutualisant des ressources, offrant un accès à une information fiable et plurielle, et ayant une forte dimension sociale, les bibliothèques ont un rôle important à jouer dans le contexte urgent de la transition environnementale.
Depuis plusieurs années déjà, les initiatives écologiques se sont multipliées au sein de la profession, que ce soit à travers le développement des écogestes [en termes de sobriété énergétique et numérique, d’aménagement, de tri voire de compostage, d’équipement, de politique documentaire, de services proposés (grainothèques, jardins, braderies de livres désherbés, etc.), note de la rédactrice], les actions de sensibilisation auprès des publics, les publications et les formations à destination des agents. Sans oublier, la création de la commission « Bibliothèques vertes » de l’ABF, le lancement du Prix du roman d’écologie auquel participe la BnF, l’organisation des webinaires du Bureau des acclimatations, la rédaction du « Guide de la bibliothèque verte » de la Canopée ou encore les travaux liés à l’Agenda 2030 de l’ONU et aux 17 objectifs de développement durable.
Dans cette lignée, valoriser les utopies de nos rayonnages et animer des ateliers autour de celles-ci semble plus que jamais pertinent, dans une époque saturée de dystopies.
Ces événements culturels peuvent, par exemple, prendre la forme d’ateliers d'écriture utopique ou d’arpentages de nouvelles dessinant des avenirs alternatifs enviables. Il peut également s’agir de proposer des ateliers « 2030 Glorieuses » ou des « Fresques des Nouveaux Récits » pour se projeter ensemble dans un monde certes plus sobre mais qui nous permettrait un retour à des bonheurs essentiels tels que du temps libre pour ce qui nous plait vraiment, un lien profond à la nature et aux autres ou la participation à la vie démocratique et citoyenne. Ces projections désirables apparaissent non seulement comme un levier d'engagement collectif pour garder la Terre viable mais elles ont aussi un impact positif contre l'écoanxiété qui tend à paralyser.
Le « Soulèvement littéraire pour influencer le monde » de Sandrine Roudaut, issu du recueil collectif Les Utopiennes - Des nouvelles de 2043 encourage les acteurs du livre à prendre pleinement part à la diffusion de ces imaginaires, dits solarpunks ou hopepunks.
« On ne se soulève pas pour un rapport du GIEC, mais pour l’histoire que nous raconte la Terre, pour ses cris, pour sa beauté, on se soulève mû par la grandeur de l’humanité, par un idéal » nous rappelle la cofondatrice de la maison d’édition La Mer Salée.
En effet, le fait de savoir que l’habitabilité de la planète est en jeu ne nous suffit pas toujours à basculer dans la transition écologique. D’une part, parce que les émotions négatives générées par ces informations sont paralysantes. Mais aussi parce que nous manquons de visions pour lesquelles se mobiliser. Comme le dit Cyril Dion, « si l’on veut créer une société différente, il faut être capable de l'imaginer ».
La fiction, lorsqu’elle présente des projections dystopiques ou utopiques, a un impact. Sandrine Roudaut note qu’il « n’est pas anodin de nourrir la peur et la tristesse plutôt que la joie et la confiance. […] On peut affaiblir des lecteurs, des lectrices, on peut nourrir leur détresse, ou au contraire faire grossir les rangs des déterminé.es, des confiant.es. »
Sandrine Roudaut évoque les nombreuses inventions que la littérature a anticipées comme celle de marcher sur la Lune, racontée par Jules Verne cent ans avant que Neil Armstrong ne foule le sol du satellite. De même, il est bon de se souvenir que des avancées majeures, comme le droit de vote des femmes ou l’abolition de l’esclavage, auront été impulsées par l’imagination de quelques visionnaires, en marge du scénario dominant.
Citons à nouveau l’autrice du manifeste : « La fiction contemporaine esthétise trop souvent une société mortifère et, ce faisant, elle la perpétue. Elle nous résigne à l’effondrement. Elle nous prédispose à l’affrontement. Notre fiction s’apparente à un sabotage en règle. [Tandis que l’utopie peint, quant à elle,] ce qui est juste et galvanisant. Et depuis ce cap, elle le fait advenir. »
La fin du monde et autres cauchemars transhumanistes ne sont pas des fatalités. Sans imposer d’idéologie, les écrivains lumiluttants résistent au statu quo pessimiste et écocide, en rêvant à des horizons meilleurs. Ils mettent en scène des protagonistes « imparfaits, tâtonnants » qui expérimentent des solutions respectueuses de tous les êtres vivants. Ils sèment des graines d’espoir qui nous remettent en chemin, hors des sentiers battus périlleux.
Estelle Busquet
Gestionnaire de collections à la Bibliothèque nationale de France, Estelle Busquet était auparavant référente développement durable à la Bibliothèque Sainte-Barbe (Paris). Se présentant comme une « Lumilutthécaire », elle anime des arpentages utopiques et des ateliers d'écriture autour des nouveaux récits dans le cadre associatif.
Ashinano, Hitoshi. Escale à Yokohama. 2. Meian, 2021
Bombyx Mori Collectif, et Coraline Charnet. La Trame. La Volte, 2023
Bost-Fievet, Mélanie. Koinè ou La conquête du plein. La Volte, 2024
Butler, Octavia Estelle, et Philippe Rouard. La parabole du semeur. Au diable vauvert, 2020
Callenbach, Ernest, Brice Matthieussent. Écotopia : notes personnelles et articles de William Weston. Gallimard, 2020
Chambers, Becky, et Marie Surgers. Histoires de moine et de robot. L’Atalante, 2025
Curval, Philippe. Un souvenir de Loti. La Volte, 2018
Damasio, Alain. La zone du dehors. Gallimard, 2009
Damasio, Alain. Les furtifs. Gallimard, 2021
Dufour, Catherine. L’arithmétique terrible de la misère. Librairie générale française, 2022
Filteau-Chiba, Gabrielle. Hexa. Stock, 2025
Flao, Benjamin. L’âge d’eau. Seconde partie. Futuropolis, 2025
Geha, Thomas, Jean-Pierre Hubert, Olav Koulikov, et al. Solarpunk : Vers des futurs radieux. Les Moutons électriques, 2024
Hegland, Jean, et Josette Chicheportiche. Le temps d’après. Gallmeister, 2025
Klent, Hadrien Auteur, et Alessandra Caretti. Paresse pour tous. Le Tripode, 2022
Lainé, Sylvie. L’opéra de Shaya. Les Nouvelles Éditions ActuSF, 2025
Le Guin, Ursula, et Henry-Luc Planchat. Les dépossédés. Librairie générale française, 2006
Le Guin, Ursula, et Marie Surgers. Cinq chemins de pardon. L’Atalante, 2023
« Le Parlement de l’eau ». Éditions Cambourakis, s. d. Consulté le 12 septembre 2025.
« Les fictions de Reporterre ». Consulté le 12 septembre 2025.
Les Utopiennes : des nouvelles de 2043. La Mer Salée, 2023
Les Utopiennes : Bienvenue en 2044. In Les Utopiennes. La Mer Salée, 2024
Li-Cam. Visite. Éditions La Volte, 2023
Loubière, Sophie. Obsolète. Pocket, 2025
« Nos futurs ». Consulté le 12 septembre 2025.
O’Brien, M. E., Eman Abdelhadi, et Camille Leboulanger. Tout pour tout le monde : une histoire orale de la Commune de New York : 2052-2072. Argyll éditions, 2024
Okorafor, Nnedi, Hermine Hémon, et Erwan Devos. Binti. Éditions ActuSF, 2020
Possoz, Elio. Les mains vides. La Volte, 2025
Querbalec, Emilie. Quitter les monts d’automne. Librairie générale française, 2022
Robinson, Kim Stanley, et Claude Mamier. Le ministère du Futur. Bragelonne, 2024
Roch, Michael. Lanvil emmêlée. La Volte, 2024
Roch, Michael. Tè mawon. La Volte, 2022
Roudaut, Sandrine. Les déliés. Éditions La Mer Salée, 2020
Wintrebert, Joëlle. Pollen. Au diable vauvert, 2021
ActuaLitté.com. « Du cyberpunk au solarpunk : des utopies vertes pour demain ». Consulté le 12 septembre 2025.
Bellagamba, Ugo. Dictionnaire utopique de la science-fiction. Le Bélial’, 2023
BLAST, Le souffle de l’info, réal. Et s’il y avait une révolution mondiale ? 2025. 1:10:39.
Carabédian, Alice. Utopie radicale: par-delà l’imaginaire des cabanes et des ruines. Éditions du Seuil, 2022
Carabédian, Alice, Jules Naleb, Corinne Morel Darleux, et al. Quand la science-fiction fait sa révolution. Socialter SAS, 2025
Dion, Cyril. Petit manuel de résistance contemporaine : récits et stratégies pour transformer le monde. Actes sud, 2021
France Culture. « “Il faut mener une guerre des imaginaires” : les utopies concrètes d’Alain Damasio ». 1 mai 2019.
Reporterre. « La science-fiction propose enfin des futurs désirables ». Reporterre, le média de l’écologie - Indépendant et en accès libre, 25 mai 2024.
Reporterre. « Ces penseuses qui portent des utopies écologistes radicales ». Reporterre, le média de l’écologie - Indépendant et en accès libre, 25 juillet 2024.
Roudaut, Sandrine. L’utopie, mode d’emploi : modifier les comportements pour un monde soutenable et désirable. Éditions La Mer Salée, 2018
Roudaut, Sandrine, et Patrick Préfacier Viveret. Les suspendu(e)s: utopistes, insoumis, désobéissants, ils écrivent demain et s’accomplissent. Éditions la Mer salée, 2017
TEDx Talks, réal. Comment faire advenir l’utopie ? | Sandrine Roudaut | TEDxVaugirardRoad. 2015. 16:29.
Photographie : Les 7 Lieux, médiathèque à Bayeux (illustration, ActuaLitté, CC BY SA 2.0)
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
1 Commentaire
nico
20/09/2025 à 12:35
merci auteur invité pour cet article.
"Alors que le réel et l'actualité rivalisent pour exposer des faits toujours plus désastreux, entre le développement des discours de haine, les politiques antisociales, les conflits meurtriers ou encore les comportements écocides, comment entretenir l'espoir ? Les bibliothécaires ont un rôle à jouer dans la stimulation d'imaginaires utopistes, afin d'alimenter l'espoir, défend Estelle Busquet."
je conseil la lecture du livre d Elio Possoz "les main vides". une véritable eutopie.
Construit avec le préfixe grec εὖ eu- (« bon »), et τόπος, tópos (« lieu »), signifiant donc « le lieu du bon ».
utopie:
Construit à partir du grec ancien, dérivé de τόπος, tópos (« lieu »), avec le préfixe οὐ-, ou- (« non »), littéralement « (qui n’est) en aucun lieu ».