Créé le 7 décembre 1933, le même jour que la remise du prix Goncourt à André Malraux, le prix des Deux Magots compte aujourd’hui parmi les plus anciennes distinctions littéraires françaises. En près d’un siècle d’existence, il n’a toutefois connu que trois présidents : l’extravagant Henri Philippon, le passionné (de Paris) au nom d'empereur Jean-Paul Caracalla, et depuis 2018, le distingué Étienne de Montety. Après le décès de l'auteur et l’éditeur en 2019, ce dernier a proposé à sa fille, Laurence Caracalla, de rejoindre le jury.
Le 16/09/2025 à 18:51 par Hocine Bouhadjera
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Publié le :
16/09/2025 à 18:51
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Une consécration pour celle qui a accompagné pendant plus de trente ans, par l'entremise de son père, la vie du prix du café des écrivains. « C’était un geste symbolique, bien sûr. Je sais que je suis peut-être un membre un peu particulier : j’ai été choisie, je le sais, pour de bonnes raisons, mais aussi parce que je porte le même nom que mon père. C’était une manière de prolonger son histoire avec le prix », partage avec nous l'ancienne attachée de presse de La Table Ronde.
Avant d’évoquer son père, elle tient à saluer la figure du premier président - alors secrétaire général - du prix des Deux Magots, qui en fut le visage pendant trente-huit ans, et qu'elle a eu la chance de connaître, Henri Philippon : « C'était un être absolument extraordinaire, qui est malheureusement oublié maintenant. Un journaliste, un très grand cuisinier. Ce n'était pas son métier, mais il était réputé pour savoir très bien faire la cuisine, et il en parlait beaucoup. »
Sous son impulsion, le prix affirma sa singularité : distinguer des personnalités atypiques, parfois fantasques, et des œuvres à leur image, en opposition assumée aux choix « par trop académiques du Goncourt ». Parmi les écrivains ainsi consacrés figurent Antoine Blondin, styliste reconnu et souvent imbibé d’alcool, lauréat en 1950 pour L’Europe buissonnière, ou Albert Simonin, considéré comme le parrain du « roman de truands à la française ».
Une anecdote : « Un jour mon père m'a emmené déjeuner avec Philippon et lui à l'époque des Halles, avant le Forum des Halles, je devais avoir 12-13 ans. Au dessert, dans un très bon restaurant, j'ai pris des fraises, et il était absolument furieux. Il m'a hurlé dessus en me disant "il y a les meilleurs gâteaux de Paris ici" et donc je n'ai pas pu manger mes fraises.... Il était comme ça, c'était gargantuesque, mais il était formidable, généreux, adorable. »
« Je crois qu’il avait une réelle affection pour mon père et qu’il a souhaité, comme ce dernier le fera plus tard avec Étienne, qu’il prenne sa relève », ajoute l'autrice et critique littéraire.
En 1971, Henri Philippon passe la main à Jean-Paul Caracalla, alors juré. Selon sa fille, « c'était un bon choix parce que, bon j'adorais mon père, mais c'est pas pour ça que je dis ça, c'était vraiment quelqu'un d'extrêmement tolérant ». Et de développer : « Il savait écouter, ne cherchait pas à occuper toute la place et, au contraire, donnait volontiers la parole aux autres. Très observateur, doté d’un grand sens de l’humour, il incarnait aussi l’esprit de ce prix : une distinction littéraire sérieuse, mais qui ne se prend pas trop au sérieux. »
Le successeur de Henri Philippon est resté 36 ans à la tête du prix. Laurence Caracalla se souvient « parfaitement de ces années », où elle le voyait partir aux délibérations, « puis revenir, parfois un peu déçu lorsque le lauréat retenu n’était pas celui qu’il défendait ».
Une seule fois, l'auteur de Saint-Germain-des-Prés s'est fâché tout rouge, un des moments mémorables de l'histoire de la récompense littéraire. Sa fille nous raconte : « Je suis arrivée vers midi, comme le font ceux qui assistent au cocktail précédant les délibérations. Jean-Marie Rouart, alors membre du jury, est venu vers moi et m’a annoncé : "Il y a eu un drame, ton père est parti." » Un des jurés, « un peu tête en l’air », n’arrêtait pas d’ajouter de nouveaux titres à la liste, alors qu’elle avait déjà été fixée depuis longtemps, avec trois ou quatre finalistes. « Il sortait sans cesse de son chapeau de nouveaux noms, et mon père, à bout de patience, n’a plus supporté la situation. Il s’est levé, l’a insulté, et a quitté la salle. On a dû aller le chercher. »
La journaliste est formelle : « Ce comportement n’était pas du tout dans les habitudes de mon père, il était vraiment à bout de nerfs. » L’histoire s’est bien terminée : le juré en question, profondément interloqué et embarrassé d’avoir provoqué une telle réaction, lui a écrit une longue lettre d’excuses, promettant de ne plus jamais recommencer. « Et de fait, il a tenu parole. À chaque retour de réunion, je demandais à mon père : "Alors, comment s’est-il comporté ? » Et il me répondait : "Très bien, il a été adorable, il n’a pas bougé une oreille" ».
Aujourd’hui, le temps ayant fait son œuvre, on peut révéler le nom de celui qui provoqua l’ire du président du jury : l'écrivain, scénariste et grand journaliste, Éric Olivier, disparu en 2015, « un homme adorable mais un peu fantasque, avec parfois des idées un peu étranges », se souvient Laurence Caracalla. Un profil idéal pour le prix des énergumènes sublimes. Mais, cet esprit, est-il toujours aussi vivace ?
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« Alors oui, cela reste entièrement vrai », nous assure la critique littéraire : « Nous en parlions justement la dernière fois, lorsque nous nous sommes retrouvés pour établir notre première liste. Bien sûr que nous aimons Emmanuel Carrère, bien sûr que nous aimons Nathacha Appanah, bien sûr que nous aimons Laurent Mauvignier. Nous aimons tous ces auteurs, c’est évident, et ce serait absurde de prétendre le contraire. Mais s’ils ne figurent pas sur la liste, ce n’est pas parce qu’on ne les apprécie pas, c’est simplement parce qu’ils n’ont pas besoin de nous. Nous avons toujours à l’esprit cette idée : récompenser quelqu’un qui, à nos yeux, mérite d’être découvert ou mis en lumière. »
Parfois, il s’agit d’un premier roman, comme Le Portail du fascinant François Bizot, mais il peut aussi s’agir d’écrivains qui ont déjà commencé à bâtir une œuvre, et qui, pour toutes sortes de raisons, n’ont pas encore reçu la lumière qu'il mérite : comme Guy Boley, lauréat 2023, ou Jean-Pierre Montal, lauréat de l'année dernière. « Il ne faut pas oublier non plus que c’est un prix correctement doté, ce qui peut être un vrai coup de pouce. Certains écrivains connaissent parfois des situations précaires, et recevoir une telle récompense, c’est aussi une manière concrète de les soutenir », complète Laurence Caracalla.
La jurée nous livre un des secrets de fabrication d'un lauréat du prix des Deux Magots : « Nous avons un groupe WhatsApp commun. Il suffit qu’un membre écrive "vous devriez vraiment lire ça, penchez-vous là-dessus", et aussitôt nous demandons à Nelly Mladenov, notre chère attachée de presse, d’envoyer l’ouvrage aux autres jurés. Cela ne fonctionne pas à chaque fois : il peut arriver qu’un membre soit enthousiasmé par un livre et que les autres trouvent simplement "pas mal, sans plus". Mais il arrive aussi que l’enthousiasme se partage et, dans ces cas-là, la dynamique emporte tout le jury. »
Un autre ingrédient de cette belle alchimie : l'éclectisme du jury. De façon surprenante, « plus la liste se resserre, plus nous nous rendons compte que nous partageons certains choix. Il y a toujours, au bout du compte, quelques livres que nous avons tous aimés, et c’est souvent le premier signe annonciateur de ce qui deviendra le lauréat. » Et le plus important : « On rigole beaucoup. On se moque, je me moque d'un des membres parce qu'on a absolument pas les mêmes goûts, et alors il lève les yeux au ciel quand moi je dis quelque chose. Mais c'est un jeu bien sûr, on se met finalement d'accord au bout d'un moment. »
Il faut dire aussi que ce jury est composé de fortes personnalités : « Chacun défend son livre, et les débats sont animés. Avoir du caractère est indispensable, sans quoi on risque de se laisser emporter par les autres. Les plus timides ont appris à s’affirmer. »
Outre Étienne de Montety et Laurence Caracalla, le jury réunit le journaliste et écrivain Jean-Luc Coatalem, l’écrivaine Pauline Dreyfus, l’éditrice et écrivaine Clara Dupont-Monod, la journaliste Marianne Payot, l’écrivain Abel Quentin, ainsi que, depuis l’année dernière, le journaliste, chroniqueur et auteur Nicolas Carreau et l’écrivaine, cofondatrice des Éditions des Saints Pères, Jessica Nelson.
Un prix qui s’approche de son centenaire, adossé à un café qui fêtait l’an dernier ses 140 ans, et dont l'identité résonne résolument avec cette Parisienne depuis plusieurs générations : « J’ai toujours baigné dans cet univers, mon père était très "germanopraticien", il faut le dire. Il adorait Saint-Germain, m’y emmenait très souvent, en particulier aux Deux Magots. Il connaissait parfaitement l’histoire de ce quartier, lui qui était un Parisien passionné par sa ville. Grand marcheur, il écrivait de nombreux livres sur les quartiers de Paris et m’en parlait sans cesse. Je ne pouvais pas dire d’un quartier qu’il était "moche" sans le vexer : il me répondait alors que "tous les quartiers de Paris sont beaux, tu n’as pas su regarder". »
Après la mort de son père, Laurence Caracalla a trouvé dans son ordinateur un manuscrit inachevé, consacré à l’histoire de son café préféré. Elle s'est permise de le compléter, et a publié en 2023, dans la collection de poche La Petite Vermillon de La Table ronde, ce texte, intitulé Aux Deux Magots. De la bonneterie à la limonade. « Ce texte montre bien l’amour qu’il portait à ce lieu. Avec ma sœur, nous avons gardé cette affection pour le quartier et nous connaissons l’importance historique de Saint-Germain. Un lieu qui a vu passer Simone de Beauvoir et tant d’autres – mais avant d’être cela, à la charge historique très forte. »
Avant sa mort, Jean-Pierre Caracalla a pensé à sa succession, et tenait absolument à ce qu’Étienne de Montety, alors membre du jury, lui succède, « car il avait une entière confiance en lui ».
Le nouveau président a apporté un rajeunissement du jury, tout en entendant préserver l’esprit du prix. Laurence Caracalla le résume : « Être sérieux sans jamais se prendre trop au sérieux, débattre, rire ensemble, découvrir de nouveaux talents. C’est cela que nous perpétuons, sans aucun doute. Il suffit de regarder la photo des premiers jurés du prix, accrochée encore aujourd’hui à l’endroit historique où ils siégeaient. Ils paraissent parfois un peu graves, mais on devine bien qu’ils savaient aussi s’amuser. N’avaient-ils pas créé ce prix justement pour s’opposer au Goncourt et incarner une forme de petite révolution littéraire ? »
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Et pour finir, un petit commentaire au sujet de la première sélection 2025 ? : « Je trouve la liste de cette année très éclectique, un peu à l’image de cette rentrée littéraire que je considère comme particulièrement riche. Il y a beaucoup de très bons livres. Bien sûr, nous avons tous rencontré une difficulté : il est impossible de tout lire. Certains, comme Étienne ou moi, le font aussi dans le cadre de notre métier de critique, mais ce n’est pas le cas de tout le jury, et cela demande un investissement considérable. Cette diversité se reflète dans notre sélection. Elle est très variée, ce qui n’est pas étonnant au regard de la composition du jury. Et c’est précisément ce qui fait la richesse de la discussion. Je suis très fière de cette liste : elle est représentative de la rentrée et témoigne d’une vraie qualité, avec un éventail large de styles et de voix. »
La sélection de cette année est constituée de : Feurat Alani (Le ciel est immense, JC Lattès), Lucie-Anne Belgy (Il pleut sur la parade, Gallimard), Julien Delmaire (La joie de l’ennemi, Grasset), Nathan Devers (Surchauffe, Albin Michel), Joseph Incardona (Le monde est fatigué, Finitude), Pierre Jourde (La marchande d’oublies, Gallimard), Lola Nicolle (Le Grand Horizon, Phébus), Fabrice Pliskin (Le fou de Bourdieu, Cherche midi) et Victor Pouchet (Voyage voyage, L’Arbalète).
Prochaine sélection, le lundi 22 septembre : « Elle devient évidemment plus difficile à mesure que nous avançons : réduire la liste à quatre titres signifie en laisser tomber cinq », constate Laurence Caracalla. Alors rendez-vous dans un peu moins d'une semaine pour connaître les finalistes de la récompense littéraire du café des écrivains.
Crédits photo : Laurence Caracalla (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)
DOSSIER - Prix des Deux Magots 2025 : tradition, audace et nouvelles voix
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 21/09/2023
128 pages
Editions de La Table Ronde
7,50 €
8 Commentaires
sylvie
17/09/2025 à 07:30
J'aime beaucoup les choix de ce prix ; vous avez oublié de dire que l'auteur qu'ils ont choisi en 1933 c'était Raymond Queneau, un des plus grands écrivain du XXeme siecle.
Pierre la police
17/09/2025 à 10:13
Oui, et vos bio-dechets ont de la valeur...
anne gaelle larridon
17/09/2025 à 12:12
Une vraie dystopie ce milieu
un gâteau au centre d'une tempête de neige
Aimée Legrand
18/09/2025 à 11:24
Vivement le prochain livre de Jean Dutourd, il manque...
Pierre la police
18/09/2025 à 11:52
Oui, sans parler de Paul Guth et de Pierre-Edouard de Vaubiessard de la Touze.
Aimée Legrand
19/09/2025 à 13:53
La crème de la crème comme on dit sur canal plus...
Dans l'oreillette, on me souffle qu'André Maurois serait sur la route du retour, à vérifier of course...
Félix
23/09/2025 à 23:29
Entre actualité et nostalgie.
Je viens de lire le titre de "Libération" d'aujourd'hui "Trump emmerde le monde" - je dirais plutôt "son monde" - et je me rappelle passer souvent devant Les Deux Magots (étudiant à Paris au milieu des années 1970) quand j'arpentais le boulevard St. MIchel et que j'allais faire réparer mes lunettes à l'optiquerie Mienne.
Et si je ne reconnaissais pas à l'époque les écrivains attablés qui fréquentaient le restaurant, je me souviens encore que l'opticienne m'avait dit que Léopold Sédar Senghor était un de ses clients.
Quant à Emmanuel Carrière, je viens de lire un de ses entretiens dans le numéro Hors-Série Anniversaire de Lire Magazine (Mars-Avril-Mai 2025, no.282, février 2000, propos recueillis par Jean-Pierre Tison, pages 28 à 30) où il disait notamment "J'ai la conviction que ce livre "L"Adversaire" - basé sur un fait-divers macabre, c'est nous qui soulignons - met fin à un cycle." Puis, il a écrit "La Classe de neige".
Il disait aussi que "Pour moi, ce sont deux livres jumeaux. L'un exploite l'imagination littéraire, l'autre, l'exactitude du document".
Et finalement, ".....mais je crois que je peux faire des livres plus ouverts qui ne soient plus des livres d'enfermement".
Cela éclaire son dernier livre "Kolkhoze" dans lequel il s'épanche, plus intimement, sur l'importance de la littérature russe, celle de Dostoïevsky, de Tolstoï et de Nabokov au sein de sa famille d'origine géorgienne.
Notons, en passant, que ce terme provient d'une combinaison de "kollektivnoje" et de "khozjajstvo" signifiant "exploitation agricole collective", vaste étendue de terres et d'outils agricoles dont jouissaient les paysans russes jusqu'à la fin des années 1989-90 dans l'ancienne URSS, Union des républiques socialistes soviétiques.
raoul lajoinie
26/09/2025 à 18:07
Félix, vous êtes lunaire
ce pavé m'effraie