Souvent peu utilisés, coûteux, lourds à transporter et écologiquement problématiques : à quoi servent donc les manuels scolaires ? Hassen Jaied, entrepreneur franco‑tunisien du monde de l’édition et de la librairie en Tunisie, se passionne pour les mutations de l’industrie. Il se penche sur la question de ces fameux manuels, en période de rentrée scolaire...
Le 08/09/2025 à 12:12 par Hassen Jaïed
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Publié le :
08/09/2025 à 12:12
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Chaque rentrée scolaire se répète avec son lot de dépenses : fournitures, cartables, inscriptions… et surtout, l’achat des manuels scolaires, que ce soit en maternelle, en primaire, au collège ou au lycée. Or, cette obligation mérite d’être interrogée. Dans un monde où l’accès à l’information est démultiplié, où les enseignants recourent de plus en plus à leurs propres documents, et où les enjeux économiques, écologiques et technologiques sont pressants, la pertinence d’imposer aux familles l’acquisition de livres scolaires se fragilise.
Nombreux sont les parents qui constatent que les manuels achetés en début d’année restent, la plupart du temps, soigneusement rangés dans le cartable ou sur une étagère, rarement ouverts. En pratique, les enseignants préfèrent utiliser leurs propres supports : polycopiés, exercices adaptés, extraits de manuels ou documents originaux. Cette méthode est souvent plus flexible et mieux adaptée aux besoins réels des élèves. Les manuels, standardisés et figés, peinent à suivre l’évolution des programmes, des contextes pédagogiques et des innovations didactiques.
Cependant, il faut reconnaître que dans certaines disciplines les manuels restent des outils précieux pour structurer l’apprentissage et fournir une progression claire, notamment pour les élèves ayant besoin d’un cadre rigoureux. Leur rôle, bien que réduit dans certains contextes, demeure pertinent pour certains enseignants (surtout les débutants) et programmes.
Dans ce cas, pourquoi contraindre les familles à supporter une dépense lourde et souvent inutile pour des disciplines où les manuels sont sous-exploités ?
À l’heure où l’on s’inquiète de la santé des enfants, obligés de transporter chaque jour des cartables pesant parfois plus de 6 ou 7 kilos, la suppression des manuels scolaires représenterait une avancée immédiate. Les enfants seraient soulagés, physiquement et mentalement, de ce poids inutile. Selon une étude de l’Observatoire national de la sécurité et de l’accessibilité des établissements d’enseignement (ONS), le poids moyen d’un cartable de collégien dépasse souvent 20 % du poids de l’enfant, ce qui peut entraîner des douleurs dorsales chroniques.
De plus, les économies pour les parents seraient substantielles. En 2024, le coût moyen des manuels scolaires par élève au collège et au lycée en France (pour les établissements à l’étranger, où ils ne sont pas gratuits) varie entre 150 et 300 euros par an, selon le niveau et les disciplines, d’après les estimations du Syndicat national de l’édition (SNE).
Dans un contexte marqué par l’érosion du pouvoir d’achat, demander à chaque famille de dépenser plusieurs centaines de dinars ou d’euros par an pour des livres peu utilisés s’apparente à une charge injustifiée.
Au-delà de l’aspect financier, la dimension écologique doit être intégrée au débat. Chaque année, des millions d’exemplaires de manuels sont imprimés, consommant du papier, de l’encre et de l’énergie. En France, le secteur de l’édition scolaire représente environ 15 à 20 % du chiffre d’affaires total de l’édition, soit entre 435 et 880 millions d’euros en 2024, selon les données du SNE et de Nielsen IQ GFK.
Cette production massive mobilise environ 50 000 tonnes de papier par an, dont une part significative finit non recyclée. Une grande partie de ces ouvrages finissent à la poubelle ou dans des greniers, à peine utilisés. N’est-il pas paradoxal que, dans une époque où l’on appelle à la réduction des déchets et à la sobriété écologique, on continue de produire massivement des livres qui, dans les faits, ne servent que très peu ?
Une interrogation plus sensible mérite d’être posée : en encourageant la publication de manuels scolaires et en les diffusant largement dans le système éducatif, l’État sert-il en priorité les élèves… ou les éditeurs ? Si l’édition scolaire génère des revenus conséquents pour les maisons d’édition, il est vrai que les enseignants disposent d’une liberté pédagogique leur permettant de s’affranchir des manuels.
Pourtant, les pressions institutionnelles et logistiques conduisent souvent à leur prescription quasi systématique. Rappelons d’ailleurs que les manuels ne sont pas obligatoires : chaque enseignant dispose d’une liberté pédagogique, certes encadrée par le respect du programme officiel, mais qui lui permet de choisir d’utiliser ou non tel ou tel support.
On peut alors légitimement se demander si cette généralisation ne constitue pas, de fait, une forme de subvention indirecte à l’édition scolaire, au détriment des parents. Or, la mission de l’État devrait être de soulager les familles et de garantir l’égalité des chances, et non d’alourdir leurs dépenses en consolidant une filière dont l’utilité réelle reste discutable.
À ce titre, il est intéressant de rappeler que les livres scolaires sont gratuits pour les citoyens français : ils sont financés par l’État, c’est-à-dire par l’impôt. En revanche, ces mêmes manuels deviennent payants pour les élèves (français ou pas) inscrits dans les écoles françaises à l’étranger. Par exemple, un élève du Lycée français de Tunis peut débourser jusqu’à 250 euros par an pour ses manuels, contre zéro pour un élève à Paris.
Cette disparité soulève une question d’équité et interroge la logique du système : pourquoi un élève français à Paris aurait-il droit à la gratuité quand un élève français à Tunis, Madrid ou Casablanca doit, lui, supporter une charge parfois lourde pour ses parents ?
L’avènement d’Internet et la multiplication des plateformes pédagogiques ouvrent une voie nouvelle. Les cours et exercices pourraient être mis en ligne par les enseignants ou par les institutions scolaires, en accès libre ou à coût réduit. Des initiatives comme la plateforme française Lumni ou le portail OpenClassrooms montrent qu’il est possible de fournir des ressources éducatives numériques de qualité, accessibles à tous.
Il existe aujourd’hui des chaînes YouTube de grande qualité pédagogique, comme celles de Yvan Monka ou encore « J’aicompris.com ». J’ai personnellement eu l’occasion de les utiliser : étant de formation en mathématiques, j’ai aidé mon fils, alors en classe de Terminale scientifique, tout au long de l’année. La grande qualité pédagogique de ces chaînes YouTube, ainsi que le nombre d’exercices proposés avec correction, ont fait que nous n’avons quasiment pas eu besoin d’ouvrir le livre de mathématiques ni d’acquérir des ouvrages parascolaires d’autant plus que son professeur lui fournissait des polycopiés pour les cours et exercices.
Il suffit de lire les commentaires des élèves sur ces chaînes pour comprendre cette nouvelle révolution pédagogique qui se met en place. Certains professeurs les utilisent probablement pour leur propre formation pédagogique. Les parents auraient alors le choix : imprimer ce qui est strictement nécessaire, ou permettre aux enfants de consulter les contenus sur tablette ou ordinateur.
Mieux encore, le ministère de l’Éducation nationale pourrait mettre à disposition, directement sur une plateforme officielle, des cours types et des exercices standardisés, accessibles à la fois aux professeurs et aux élèves. Un tel système existe déjà en partie avec le portail Eduscol, qui propose des ressources pédagogiques validées par le ministère, mais il pourrait être enrichi pour devenir une alternative complète aux manuels traditionnels. Cela garantirait une homogénéité de l’enseignement, une égalité d’accès aux ressources, et réduirait considérablement les coûts supportés par les familles.
À l’international, des pays comme la Finlande ou la Corée du Sud offrent des exemples inspirants. En Finlande, les manuels papier sont souvent remplacés par des ressources numériques accessibles via des tablettes fournies par les écoles, réduisant les coûts pour les familles et le poids des cartables. En Corée du Sud, le gouvernement a investi dans une plateforme nationale, EBS, qui propose des cours vidéo et des exercices interactifs gratuits. Ces modèles montrent que des alternatives numériques sont viables, à condition d’être accompagnées d’infrastructures adaptées.
La crise du COVID a d’ailleurs constitué une expérience grandeur nature : l’ensemble des élèves a vécu, avec plus ou moins de réussite, une scolarité à distance. Mais cette expérience a aussi mis en lumière une fracture importante : de nombreuses familles défavorisées n’ont pas pu y participer, faute de disposer d’un ordinateur, d’une tablette ou même d’une connexion Internet fiable. En France, environ 5 % des ménages avec enfants scolarisés n’ont pas accès à une connexion Internet stable, selon l’INSEE (2023).
Si le numérique représente une alternative crédible, il doit donc impérativement s’accompagner de politiques d’inclusion numérique ambitieuses, telles que des subventions pour l’achat de tablettes (comme le programme « École numérique » en France, qui équipe certaines écoles), des partenariats avec des fournisseurs d’accès pour des connexions à bas coût, ou des prêts d’équipements par les collectivités locales.
À cela s’ajoute une évolution récente : les élèves utilisent désormais des outils d’intelligence artificielle pour réviser, poser des questions, obtenir des explications personnalisées et même s’entraîner sur des exercices. Loin de constituer une menace, ces outils peuvent devenir un formidable complément pédagogique, à condition d’être intégrés de manière réfléchie dans le cadre scolaire. Cela démontre, une fois de plus, que le manuel imprimé, figé et uniforme, n’est plus l’outil unique ni même principal de l’apprentissage.
La question des manuels scolaires, de la maternelle au lycée, ne doit pas être traitée comme un simple détail logistique. Elle interroge en profondeur le modèle éducatif que nous voulons construire. Souhaitons-nous continuer à perpétuer une tradition coûteuse, peu adaptée et écologiquement discutable, ou avons-nous le courage d’adopter des solutions innovantes et responsables ?
Certes, cette réflexion peut paraître troublante, surtout lorsqu’elle est portée par un professionnel du livre. Mais ma conviction profonde est qu’un débat public sincère doit s’appuyer avant tout sur l’honnêteté intellectuelle. Or, l’honnêteté intellectuelle implique parfois d’adopter des positions qui ne vont pas nécessairement dans l’intérêt direct de son métier ou de soi-même. C’est le prix à payer pour être fidèle à une certaine idée de l’éthique et de la vérité.
L’école doit rester un lieu d’apprentissage, d’émancipation et d’égalité. Cela implique de repenser certaines habitudes, même les plus ancrées. En allégeant la charge financière des familles et le poids physique des cartables, et en mettant à disposition des contenus numériques enrichis d’intelligence artificielle, accessibles à tous, nous pourrions offrir une éducation plus moderne, plus souple et respectueuse de l’environnement.
Crédits photo : Aplyonse CC BY SA 4.0
DOSSIER - “Murmures et bruits du monde”, le Carnet de bord de Hassen Jaïed
Par Hassen Jaïed
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5 Commentaires
nath
09/09/2025 à 08:01
OUi, il faut continuer (il faut revenir plutôt car ils sont de plus en plus abandonnés) aux manuels scolaires .
Parfois les seuls livres qui existent dans une famille . Livres qui permettent aussi aux parents de suivre ce que font leurs enfants, et pourquoi pas d'apprendre avec eux ?
Oui, le manuel a l'avantage d'être "pris en main" , de présenter une lecture séquentielle, de montrer la logique / la continuité des événements, ou de l'évolution du monde ( historique, scientifique, alors que les théories darwiniennes sont de plus en plus mises en cause)
Jamais les éléments trouvés sur les réseaux, même les documents ou tutos bien réalisés ne pourront représenter cette continuité, car par définition, sur les tablettes, on "surfe" ; et on peut facilement oublier / négliger la logique des enchaînements historiques ou scientifiques .
Imagine -t-on de commencer l'apprentissage des mathématiques sans connaître l'addition ou la multiplication ? de même en histoire;, parler de Napoléon sans jamais avoir entendu parler de Louis XIV ou Louis XVI ?
C'est ce qui arrive avec les "manuels" en ligne, et cela déstructure totalement l'apprentissage de base pour les enfants.
Que ce soit une "subvention déguisée" pour les éditeurs importe peu (et le Pass culture alors ! ) Il faut que les enfants apprennent à lire et apprendre dans un manuel "physique" qui sorte de l'ordinaire de leurs smartphones, et qui restera dans la maison pour les vacances, pour l'été, pour l'année prochaine et même celle d'après.
On veut des bébés lecteurs, et ensuite on supprime les livres pour les plus grands ? quelle est cette logique ? ensuite on déplore la baisse de la lecture chez les ados ! cherchez l'erreur.
Anjo
09/09/2025 à 08:12
"On lit de moins en moins" se lamente-t-on...Au moins ces chers enfants auront-ils tenu en main, une fois dans leur vie, un "livre"! Espérons plus...J'ai toujours défendu les manuels scolaires, et utilisé bien sûr, quand la plupart de mes collègues "croyaient" seulement en leur propre... "sauce".
Libres-échanges
10/09/2025 à 08:36
La question n'est pas le numérique, qui, complémentaire au papier, apporte beaucoup aux apprentissages. Mais comment peut-on promouvoir des apprentissages sans cadre, sans repères ?Voilà ce qu'apporte un manuel scolaire, construit pédagogiquement par séquences cohérentes et progressives. Numériquement enrichis de documents, exercices interactifs, vidéos, audio... et régulièrement mis à jour. A tous les enseignants, qui y puisent les contenus qu'ils souhaitent pour construire leur propre cours, aux enseignants en découverte d'un nouveau programme, aux jeunes enseignants, aux enseignants pas à l'aise avec le numérique... Et, plus encore, aux élèves et aux parents, totalement perdus dans des produits aux contenus pédagogiques fragmentés. Pourquoi opposer les mondes plutôt que de les associer, sans appliquer à l'éducation le minimum de principe de précaution ?
Rose
11/09/2025 à 07:41
C'est curieux de parler d'information dans l'apprentissage scolaire. Les manuels scolaires peuvent être échangés par classe et niveau dans les établissements. Le contrôle des écrits papier sera plus exact que dans le numérique.
Le coût des data centers est redoutable pour l'écologie, la planète étant de plus en plus instable, une modération, grâce à l'analyse de l'existant et l'utilité de certaines innovations, semble de mise.
Anjo
11/09/2025 à 13:35
D'accord avec vous. Pire à mon sens : associer "animation" à "apprentissage" ( du français) à l'égard d' analphabètes et d'illettrés...