Les 3, 4 et 5 octobre 2025, le ministère de la Culture organise la 2e édition des Journées nationales dédiées aux bibliothèques et aux médiathèques, Biblis en folie. L'occasion de célébrer l'offre multiple et innovante des établissements, dont la fréquentation ne cesse d'augmenter. Mais aussi d'aborder les défis persistants en matière d'accès à la culture, dans un entretien avec les services du ministère de la Culture.
ActuaLitté : Les statistiques du CREDOC, reprises par le DEPS, font état d'une hausse de la fréquentation des médiathèques et bibliothèques en 2024 : comment le ministère explique-t-il cette croissance et semble-t-elle durable ?
Ministère de la Culture : Les statistiques de fréquentation communiquées par les bibliothèques territoriales au ministère de la Culture enregistrent plus de 93 millions d’entrées en 2024. Ce chiffre est inférieur à la réalité, car des petites bibliothèques qui ne comptent pas leurs entrées ne sont pas prises en compte. En réalité, les médiathèques enregistrent plus de visites.
L’augmentation constante de la fréquentation sur les 3 dernières années confirme les données du CREDOC. Cette progression traduit, avant tout, la fin du rattrapage par rapport à la baisse causée par la crise sanitaire. Les bibliothèques ont retrouvé l’attractivité qu’elles avaient avant 2020 et reprennent leur progression. De multiples facteurs peuvent expliquer ce redressement assez rapide : la transformation des espaces intérieurs des bibliothèques, l’élargissement de leur offre de services, l’extension des horaires d’ouverture, le développement de la gratuité, des campagnes de plaidoyer pour valoriser les bibliothèques, etc.
La progression de la fréquentation est un phénomène de long terme bien mesuré par les statistiques de la direction du livre. Ainsi, le dernier rapport décennal de la direction sur le sujet (Publics et usages des bibliothèques municipales en 2016) indiquait (page 2) : « Autre résultat central de cette enquête : 40 % de la population française a fréquenté une bibliothèque municipale au moins une fois lors des 12 derniers mois. Ce résultat est en très nette progression par rapport à 2005, supérieur de cinq points (35 %) à celui de 2005 et de 14 points à celui observé en 1997 (25,7 %). Le nombre d’usagers des bibliothèques municipales a augmenté de 23 % depuis 2005, soit une hausse de plus de 4 millions d’usagers, alors que dans le même temps la population française ne s’est accrue que de 4 %. »
Enfin, la ministre de la Culture a souhaité l’opération « Ma première carte de bibliothèque », qui permet désormais aux parents de recevoir, lors de la déclaration de naissance à l’état-civil, une carte de bibliothèque au nom de l’enfant. Grâce au soutien des associations d’élus, ce message fort pour encourager la fréquentation des bibliothèques devrait contribuer à faire progresser encore la fréquentation.
Biblis en folie dédie sa première journée aux plus jeunes : si ceux-ci sont d'importants usagers des bibliothèques, ces dernières semblent être de moins en moins fréquentées, lorsque l'on avance en âge : comment maintenir la fréquentation des bibliothèques tout au long de la vie ?
Ministère de la Culture : Innovation de cette deuxième édition, le vendredi est désormais inclus dans la programmation de Biblis en folie afin, notamment, de permettre aux bibliothèques d’organiser des événements pour le public scolaire. Cette nouveauté s’inscrit dans l’attention portée à la lecture des jeunes. En témoigne la décision de Rachida Dati et d’Élisabeth Borne de lancer des États généraux de la lecture pour la jeunesse, dont l’ambition est de redonner le goût de lire, de la petite enfance à la fin de l’adolescence.
Le dernier baromètre CREDOC-DEPS fait ressortir que 50 % des jeunes de 15 à 24 ans déclarent être allés dans une bibliothèque, en 2024, ce qui est le meilleur résultat par classe d’âge (les enfants ne sont pas inclus dans cette enquête). Les propositions à destination des adolescents sont nombreuses et diversifiées en bibliothèque. La programmation de Biblis en folie atteste, par exemple, du regain très marqué pour les Books clubs destinés aux ados et organisés dans les bibliothèques.
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Les bibliothèques sont également de plus en plus présentes dans le pass Culture et le ministère de la Culture les incite fortement à y inscrire leur programmation à destination des jeunes. Grâce à la géolocalisation, l’offre des bibliothèques peut ainsi être découverte par des adolescents qui ne connaissent pas la médiathèque à côté de chez eux.
La fréquentation a tendance à décliner avec l’âge. Là encore, des actions spécifiques sont menées par les bibliothèques afin de rester attractives pour les différentes classes d’âge : extension des horaires d’ouverture pour toucher les publics actifs, portage à domicile ou intervention en EHPAD pour faciliter l’accès au livre et à lecture pour les publics les plus âgés...
Certaines catégories socio-professionnelles restent également éloignées des établissements de lecture publique, notamment les personnes sans diplôme ou titulaires d'un CEP, BEPC, ou du brevet, ou les ouvriers. Quelles sont les perspectives du ministère de la Culture pour rendre les établissements plus attractifs et plus accessibles ?
Ministère de la Culture : La diversité des propositions des bibliothèques est un facteur d’élargissement du public et d’attractivité. Sans jamais réduire la place du livre, les médiathèques se sont ouvertes à tous les contenus culturels et d’information, proposent des collections et des services de plus en plus numériques et éclectiques, développent de nouvelles formes de médiation en adéquation avec la diversité des publics. Le développement récent des Fablabs, par exemple, est un moyen de toucher un public qui ne vient pas seulement pour des ressources culturelles mais peut avoir besoin des outils et de la médiation des bibliothécaires pour fabriquer ses propres contenus et découvrir que la médiathèque lui est ouverte et accessible.
C’est le sens de Biblis en folie de donner à voir cet éclectisme et la modernité de ces équipements. Les bibliothèques souffrent encore d’un manque de visibilité dans le paysage culturel français, d’une image souvent désuète et en décalage avec leur transformation durant les quarante dernières années.
Les actions « hors les murs » sont également un moyen d’aller au-devant de publics qui n’osent pas franchir les portes d’une bibliothèque. 55 % des bibliothèques ont mené des opérations de ce type en 2024, avec une grande inventivité : à la plage, dans des jardins, dans d’autres établissements comme les centres sociaux, les maisons de retraite, les centres éducatifs fermés ou structures de santé.
Un autre levier des bibliothèques pour toucher un public élargi est leur capacité à travailler en partenariat avec tous les acteurs d’un territoire, dans un spectre qui ne se limite pas au secteur culturel, et qui peut s’étendre jusqu’à l’hybridation d’équipements intégrés à un centre social, une MJC, un centre commercial...
En 2023, le ministère avait organisé une campagne nationale de promotion des bibliothèques, « Ma bibliothèque » : quel est le bilan de cette campagne et quel a été son coût total ? Quels ont été les effets observés sur les établissements de lecture publique et leur fréquentation ?
Ministère de la Culture : En septembre 2023, le ministère de la Culture a lancé la campagne de communication nationale « Ma bibliothèque : le monde à portée de main ». Véritable campagne de plaidoyer pour le service public de la lecture, inédite à l’échelle nationale, cette opération de communication avait trois objectifs principaux : 1) faire revenir le public perdu après la crise sanitaire 2) briser des clichés persistants 3) moderniser l’image des bibliothèques en les présentant comme des lieux ouverts, pluriels, modernes, favorables à la rencontre et comme premier établissement culturel et de proximité, en particulier auprès des jeunes (15-20 ans) et des jeunes adultes (20-30 ans).
Deux axes de communication ont ainsi été enclenchés 1) informer, faire connaître les médiathèques 2) faire venir et mobiliser de nouveaux publics.
Afin d’atteindre ces objectifs, 300.000 € TTC ont été engagés.
La campagne de communication a été déployée sur 4 écosystèmes différents : la diffusion de spots télévision et radio grâce à un partenariat média avec France Télévisions et France Bleu, l’affichage dans l’espace public ; l’activation des réseaux sociaux du ministère de la Culture et la mobilisation de la presse.
3 personnalités publiques se sont engagées pour promouvoir les bibliothèques : l’influenceuse littéraire Jeanne Seignol, l’autrice Anne Berest, l’animateur Raphäl Yem. Les capsules vidéo de leurs témoignages partagés sur les réseaux sociaux ont atteint d’excellentes performances d’impression (une moyenne de 4 millions de vues).
Dans les transports en commun, le dispositif de communication a généré 3,5 millions de points contact entre 18 et 24 ans et 2,7 millions entre 15 et 24 ans en deux semaines. En parallèle, dans les centres commerciaux, la campagne a été vue par 2,7 millions de contacts âgés de 15 à 24 ans. Soit 30 % de la population nationale âgée entre 15-29 ans (chiffres INJEP) (résultats fournis par Dentsu France, agence média et régie publicitaire du Service d’information du gouvernement).
La stratégie sur les réseaux sociaux a cumulé 81 millions d’impressions cumulées sur les réseaux Facebook et Instagram, quand la campagne de sponsorisation sur Snapchat a généré 55 % de clics.
Ainsi, les bilans de la campagne de communication « Ma bibliothèque : le monde à portée de main » démontrent un intérêt réel et chiffré. Les jeunes, particulièrement visés par cette opération, ont été largement au contact de la campagne via différents canaux et modes de communication.
Quel est le budget de l'opération Biblis en folie ? Pourquoi ne pas apporter un soutien financier aux établissements pour l'organisation de leurs événements ?
Ministère de la Culture : Pour la troisième année consécutive, le ministère de la Culture déploie une grande campagne nationale de communication, souvent demandée et longtemps attendue par les professionnels. Cet apport est conséquent et profite à l’ensemble des bibliothèques en France. Pour la visibilité de cette campagne, le Ministère est en capacité de mobiliser des partenaires influents comme le pass Culture, France TV ou pour l’affichage dans l’espace public.
Grâce à l’engagement de ses services centraux (Délégation à l’information et à la communication, DGMIC/Service du livre et de la lecture, département des bibliothèques) aidés par des prestataires, le Ministère prend également en charge toute l’organisation de la manifestation : site internet dédié où le grand public peut découvrir l’ensemble de la programmation grâce à une carte interactive, modération des propositions des bibliothèques et des médiathèques, conception et réalisation des visuels personnalisables, routage des éléments de communication (affiches sous différents formats, marque-pages) vers les bibliothèques sur tout le territoire national, etc. C’est un investissement considérable qui profite à l’ensemble des bibliothèques territoriales.
Il leur est proposé d’intégrer leur programmation culturelle à Biblis en folie et de profiter ainsi de la visibilité apportée par la campagne médiatique dédiée à l’événement.
Depuis plusieurs années, certains métiers de la fonction publique ne sont plus attractifs : qu'en est-il des métiers des bibliothèques ? Comment s'assurer de leur attractivité dans l'avenir, et du bon renouvellement des vocations ?
Ministère de la Culture : Le ministère de la Culture est conscient des problèmes d’attractivité des métiers des bibliothèques. Sa stratégie est de deux ordres. Tout d’abord, améliorer l’information sur ces métiers : publication en 2024 d’une brochure Les métiers, la formation et les concours de bibliothèques ; actualisation avec l’ONISEP de ses présentations des métiers des bibliothèques. Est aussi en projet la réalisation avec le CNFPT d’une formation en ligne, gratuite, qui présentera les bases du métier. Il s’agira à la fois d’attirer des jeunes, de favoriser des reconversions et de contribuer à la formation continue des professionnels.
Le deuxième axe est de lever tous les obstacles existants pour passer les concours de la fonction publique territoriale et de garantir aux candidats une régularité dans la programmation des sessions : ce travail est en cours avec les acteurs concernés.
Les professionnels de la lecture publique déplorent régulièrement, dans les offres d'emploi, des missions sous-rémunérées par les collectivités employeuses (par exemple, des missions de catégorie A, mais un statut B pour l'agent). Comment l'État peut-il garantir le respect des grilles et des missions par les collectivités territoriales ?
Ministère de la Culture : Les collectivités territoriales s’administrent librement et leur liberté est garantie par la Constitution. Dès lors, plutôt que d’imposer, convaincre paraît préférable. Convaincre notamment que le recrutement de bons professionnels, rémunérés à hauteur de leur responsabilité et de leur compétence, est un gage de réussite des bibliothèques. Des études l’ont montré : les bibliothèques dont les personnels sont les mieux formés sont celles qui remportent le plus de succès auprès du public.
Le Référentiel national des compétences des bibliothèques territoriales, que le ministère de la Culture a rédigé avec les professionnels, explicite l’ampleur des missions des bibliothèques et la diversité des compétences requises. Il constitue un outil de plaidoyer et de valorisation des métiers, pour justifier, auprès des élus et des responsables administratifs de leur collectivité, l’importance de recruter de vrais professionnels.
Alors que Biblis en folie se félicite d'un réseau de 15.500 bibliothèques sur le territoire français, les moyens consacrés par les collectivités territoriales à la culture sont contraints par les politiques fiscales et budgétaires de l'État : comment le ministère agit-il pour protéger les budgets des établissements et capacités à remplir correctement leurs missions ?
Ministère de la Culture : Avec 1,4 milliard de dépenses par an en 2023, les bibliothèques demeurent la première dépense du bloc communal et des départements tous secteurs confondus. L’État, de son côté, a renforcé son soutien aux collectivités territoriales.
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Deux exemples parmi d’autres : il leur apporte chaque année 95 millions € d’investissement pour la construction et l’équipement des médiathèques. Le Plan culture et ruralité de Rachida Dati a renforcé l’aide aux départements pour leur bibliothèque départementale.
Malgré les contraintes budgétaires fortes, l’État reste donc aux côtés des collectivités et des professionnels des bibliothèques.
Photographie : détail de l'affiche de Biblis en folie 2025, illustration de Loïc Froissart
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
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