De la mère aimante et cruelle au père absent, des secrets d’exil aux violences conjugales, la rentrée littéraire 2025 déborde de familles blessées. Psy, sociologue ou sympathisant d’extrême droite : chacun lirait ces romans différemment. Mais tous s’accorderaient sur une chose — la famille n’a jamais été aussi fragile, ni aussi centrale en littérature.
Le 06/09/2025 à 11:10 par Bernard Strainchamps
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Publié le :
06/09/2025 à 11:10
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Dans Un monde nouveau de Jess Row (trad. Stéphane Roques), les Wilcox incarnent une cellule nucléaire en ruine : un père qui cherche à se suicider, une mère distante. Tout y est chaos, incompréhension, huis clos destructeur.
Chez Nathacha Appanah, dans La nuit au cœur, ce sont les violences conjugales qui fracassent des foyers entiers. Les critiques parlent d’un « texte nécessaire », et c’est vrai : page après page, le silence se révèle mortifère.
À l’autre extrémité, Quatre jours sans ma mère de Ramsès Kefi se veut plus tendre. Mais la disparition d’Amani, la mère, met à nu un autre trauma : les racines coupées de l’exil tunisien, l’impossible transmission. Hymne aux mères, certes, mais aussi hymne aux absentes.
Dans L’entroubli de Thibault Daelman, la mère n’est plus seulement pilier : elle devient ogresse. Aimante et cruelle, omniprésente, elle enferme son fils sous son emprise, tandis que le père s’efface. Là encore, seule l’écriture permet d’échapper à l’étouffement.
D’autres romans confirment ce paysage blessé. Rêve d’une pomme acide de Justine Arnal met en scène une mère suicidée, laissant un père et trois filles dans l’effroi. La critique parle d’« horreur de la famille ». Dans Baignades de Andrée A. Michaud, c’est le vernis d’une famille modèle qui se fissure en vacances : derrière la façade, tout part à vau-l’eau.
Ces récits racontent aussi une société en crise. La famille n’est pas coupée du monde : elle en est le miroir.
Familles immigrées et déracinées : Quatre jours sans ma mère évoque des parents tunisiens qui taisent leurs origines, un fils empêtré dans ce silence. Dans Kolkhoze (Emmanuel Carrère), c’est l’exil géorgien et la confrontation avec la mère qui structurent le récit.
Familles brisées par les violences de genre : La nuit au cœur déploie un cri contre les féminicides. La sphère privée, censée protéger, devient espace de domination.
Famille nucléaire en crise contemporaine : Un monde nouveau fait du foyer l’allégorie d’une démocratie abîmée et d’un monde en déséquilibre.
Familles rurales et mémorielles : Entre toutes (Franck Bouysse), transforme l’héritage intime en méditation sur la transmission et le monde paysan.
Familles et héritages coloniaux : La Joie ennemie explore liens parents-enfants, non-dits et mémoire de l’Algérie.
Familles en chute sociale : Combustions (François Gagey) suit un banquier dont la famille s’effondre avec la carrière, métaphore des élites parisiennes à la dérive.
Mais tous les romans ne s’arrêtent pas à l’effondrement. Dans Les Promesses orphelines de Gilles Marchand, l’histoire des vacances en camionnette apporte une touche joyeuse : parents, enfants, une vieille tante, des cousins… et même des lapins (j’invente !) forment une tribu improvisée. Ici, la chaleur communautaire supplée la fragilité du noyau nucléaire.
Face à ces récits, un discours d’extrême droite pourrait résonner ainsi :
« Ce que l’on lit là, ce n’est pas de la littérature, c’est le miroir d’un effondrement. Des pères qui ne savent plus tenir leur rôle, des mères qui étouffent leurs enfants… La famille, pilier de notre civilisation, est attaquée de l’intérieur, par ces récits qui exaltent la faiblesse et la confusion des genres. »
La disparition des pères prend ainsi des formes multiples : dans Un monde nouveau, Sandy est miné par des pensées suicidaires ; dans L’entroubli, le père est relégué au fond de l’appartement, figure effacée et impuissante ; dans Rêve d’une pomme acide, c’est le silence du père survivant qui pèse après le suicide de la mère, laissant trois filles et un foyer en lambeaux.
« Là où l’homme devrait incarner l’autorité, on ne trouve que des figures falotes, incapables de protéger leurs proches. »
Les mères, elles, apparaissent tantôt omniprésentes et étouffantes (L’entroubli), tantôt victimes (La nuit au cœur), tantôt absentes (Quatre jours sans ma mère).
« Des mères toutes-puissantes ou martyrisées : dans les deux cas, l’équilibre naturel est rompu. L’enfant n’apprend plus à se tenir debout, il s’enferme dans l’ombre maternelle. »
Les familles immigrées et exilées, comme chez Kefi ou Carrère, alimenteraient le discours identitaire :
« Ces histoires d’orphelins tunisiens, de lignées géorgiennes déracinées, d’Algérie fantasmée… Elles ne disent qu’une chose : l’échec de l’intégration et l’impossibilité de transmettre un héritage commun. »
Enfin, les familles élargies et inventives, comme la tribu improvisée en camionnette, seraient vues comme une dérive dangereuse :
« On veut remplacer la famille par des clans hétéroclites, des communautés bricolées… C’est la négation même de la filiation et du sang. »
Dans ce miroir déformant, les romans de la rentrée deviennent la preuve d’une décadence culturelle : un monde où les repères familiaux vacillent, et où l’ordre patriarcal — présenté comme fondement de la civilisation — serait menacé.
Cette rentrée littéraire dessine un paysage familial en miettes. Pour un psy : c’est le théâtre des traumas, où l’écriture sert de cure. Pour un sociologue : c’est le miroir d’une société fracturée, traversée par l’exil, les violences, la mémoire coloniale, la perte des repères. Pour l’extrême droite : c’est le signe d’un effondrement, la fin du modèle père-mère-enfant.
Reste pour nous, lecteurs, une autre voie : celle d’une lecture lucide, qui accepte la fragilité de ces familles, mais y voit aussi une tentative de réparation. En creux, ces romans — de Jess Row à Nathacha Appanah, de Ramsès Kefi à Franck Bouysse, de Justine Arnal à Emmanuel Carrère, sans oublier les voix plus discrètes des extraits — nous disent que la littérature, même quand elle plonge dans la douleur, garde un pouvoir : celui de transformer les blessures intimes en mémoire partagée.
Un extrait des différents ouvrages cités est proposé en fin d'article.
Crédits photo : Leonardo4it, CC BY NC SA 2.0
Par Bernard Strainchamps
Contact : bs@bibliosurf.com
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1 Commentaire
Edco
07/09/2025 à 18:44
Excellent article, pertinent+++J ' adhère complètement.....mais en tant que pessimiste (pseudolucide) , je crains que notre époque qui invite........ à lire du feel good ou newromance , ou darkromance , soit malheureusement peu en phase avec ces livres là......
.....ou alors , faudrait rajouter que c est ...." La femme de ménage..." qui a des ...déboires ....🫣🤭