Dans À hue et à dia. Carnet de lectures d’un nomade sédentaire (France Univers, 2024), Philippe Pichon revendique une littérature qui brûle, qui écorche, qui n’a rien à voir avec la bienséance. L’ancien flic devenu écrivain signe un journal de lectures à la fois tendre et féroce, où il convoque Pagnol, Giono ou Calaferte, mais étrille sans pitié les gloires convenues. Entre hommage et déboulonnage, Pichon rappelle qu'« écrire est synonyme de vivre, est la vraie vie ».
Le 05/09/2025 à 13:10 par Yves-Alexandre Julien
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05/09/2025 à 13:10
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D’entrée, l’auteur place son lecteur devant le projet : « C’est un Journal de lectures. Plutôt des évocations qu’une anthologie. Des portraits-vérité. » La formule n’a rien d’innocent. Il s’agit moins d’une recension érudite que d’un geste vital : « C’est un hommage aux écrivains et à la littérature, cette élégance de survivre. »
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Pichon s’avance en « nomade sédentaire », formule dont il fait son emblème. À travers ses lectures, il « rend compte des jours d’avant, du farfelu et du mirobolant » et revisite les figures qui l’ont façonné. Dans cet inventaire subjectif, la littérature devient biographie déguisée, miroir intime. On comprend vite que ce n’est pas seulement un carnet, mais un manifeste.
Le livre est traversé d’un double mouvement : l’hommage et la mise à mort. D’un côté, il célèbre Giono, Calaferte, Toulet, Gracq, Léautaud : une famille choisie d’écrivains qui ont, chacun à leur manière, foulé une « petite terre d’héroïsme ». De l’autre, il s’attaque frontalement aux figures consensuelles : Annie Ernaux, Daniel Pennac, Philippe Delerm ou Christian Bobin.
Alexandre Jardin en fait les frais : « Le Ronsard de Marie-Claire », raille Pichon, dont les romans « mélangent platitudes, niaiseries sentimentales et préoccupations vétilleuses ». Plus qu’une attaque ad hominem, il y a là une méthode : dénoncer ce qu’il appelle « l’esthétique du vide » promue par le marché et les logiques médiatiques.
À travers ces coups de griffes, Pichon rappelle une évidence trop souvent oubliée : « Avec les écrivains sans style et sans imagination, les comptes se règlent sur-le-champ. » Pour lui, la littérature n’a pas vocation à offrir un cocon, mais à déranger : « Le public se trouve à l’aise, bien au chaud et la tête vide. » La phrase claque comme un coup de règle sur les doigts.
On ne lit pas Pichon pour se rassurer. « Pichon pousse mémère dans les orties pour un moment radical de liberté », note un critique. L’image résume ce que l’auteur revendique : écrire, c’est accepter l’urticant, le piquant, le risque. « Être un écrivain, c’est sortir avec les fesses rougies d’un nid de plantes urticantes. »
Cette brutalité n’est pas gratuite : elle découle d’une conception exigeante de l’écriture. « Un vrai écrivain est toujours pudique. Seuls ses mots font du naturisme : il faut ne rien devoir à ce qui ne relève pas du seul pouvoir des mots. » Ainsi la littérature est envisagée comme une mise à nu, mais une nudité par le verbe, jamais par la confession facile.
La métaphore la plus saisissante du livre résume la démarche : « Un écrivain, ça racle la fosse commune avec une pelle à tarte. C’est un égoutier dans le grand cloaque, là où il n’y a pas à raconter Duras. »
La littérature est un travail sale, une descente dans les égouts de l’humain. Mais cette plongée, paradoxalement, confère aussi une dimension héroïque : « Pichon montre une fois encore que la littérature prolonge les abysses, les prorogeant et les longeant. Égoutier et scaphandrier. » Celui qui écrit se fait à la fois collecteur des immondices et explorateur des profondeurs.
Parmi les pages les plus frappantes d’À hue et à dia, celles qui visent Gallimard concentrent tout le venin de l’auteur. « Gallimerde », lâche-t-il, pour désigner une maison qui serait devenue machine à consensus. Mais derrière la formule rageuse, Pichon convoque aussi l’histoire : les débuts du Comptoir d’édition, la fortune de Gaston Gallimard, la rivalité avec le Mercure de France ou la Revue Blanche.
Il rappelle le rôle de Schlumberger, de Paulhan, de Rivière, ces figures fondatrices qui ont façonné l’image de la NRF. Il cite In Memoriam, où Schlumberger décrit l’agonie de sa femme avec une austérité poignante : « Un texte d’une grande beauté, nu, austère, avec des sourdines poétiques et des bouffées de fièvre. » À travers ces détours, Pichon ne règle pas seulement ses comptes avec une maison d’édition : il revisite la mythologie française et ses illusions.
L’autre cible, plus inattendue, s’appelle Modiano. Prix Nobel de littérature, figure consacrée, il est lu ici à travers le prisme d’un article de Philippe Bilger. Le « procureur des lettres » reprochait à Modiano sa discrétion et son « système » fondé sur une petite musique. Pichon ne suit pas Bilger, mais il prend acte du procès. Relire Modiano, suggère-t-il, c’est accepter de se demander ce qui, dans sa prose, relève du classicisme intemporel ou de la facilité répétitive.
En ce sens, À hue et à dia joue son rôle : poser des questions que la critique installée préfère éviter. Même dans l’excès, Pichon force à rouvrir les livres.
On a parfois rapproché Pichon des « hussards ». Fabrice Dutilleul le formule ainsi : « Hussard doit être entendu dans le sens que Bernard Frank prêta à Nimier-Laurent-Blondin. Quelqu’un qui ne croit ni à la République vertueuse, ni à la bonté naturelle de l’homme, ni à l’efficacité de la rhétorique protestataire, mais à la toute-puissance de la littérature. »
La comparaison n’est pas fortuite. Comme Nimier ou Blondin, Pichon revendique un scepticisme foncier, une méfiance envers les postures morales et les illusions idéologiques. Son arme unique est la littérature, prise au sérieux jusqu’à la cruauté. Ses phrases, volontiers burlesques, évoquent « le morceau d’anthologie de Léon Daudet » et s’inscrivent dans une tradition satirique française que peu osent encore assumer.
Pour autant, la férocité ne s’oppose pas à la générosité. Lire Pichon, c’est rejoindre une communauté de lecteurs. « On ne s’ennuie jamais avec lui. C’est comme un frère inconnu, vivant dans une famille d’accueil qu’on retrouve au parloir postérieur des convergences. »
Sa démarche est contagieuse : « Il nous injecte dans les veines tous les écrivains, même ceux qu’on n’aime pas, si bien qu’on se trouve capable d’ouvrir de nouveau un de leurs livres. » En ce sens, il incarne l’esprit même du critique insoumis : celui qui, tout en mordant, redonne le goût des textes.
Au fond, tout ramène à une conviction inébranlable : sans littérature, pas de vie. « Sans écriture, tout sent les catacombes ou la toile cirée. » Pour Pichon, l’écriture est une survie autant qu’une survie de l’élégance. « Voilà pourquoi écrire est synonyme de vivre, est la vraie vie. »
Un lecteur l’a résumé par une formule qui tient lieu de verdict : « Lisez Pichon, non seulement vous jouirez, mais vous verrez également que la littérature est un soubresaut dans une secousse. »
En dédiant son livre à Richard Millet, Pichon assume l’héritage du « voyou flambant vieux des lettres françaises », mais trace aussi sa propre voie. À hue et à dia apparaît moins comme une suite de notes de lecture que comme un autoportrait en fragments.
Entre portraits fraternels et coups de griffe, égouts et cathédrales, ce carnet rappelle qu’il n’y a pas de littérature vivante sans risque, sans déplaisir, sans excès. Dans un paysage où la complaisance l’emporte souvent, Philippe Pichon défend une conception intransigeante : écrire n’est pas produire du confort, mais « racler la fosse commune » pour sauver, malgré tout, une « élégance de survivre ».
Par Yves-Alexandre Julien
Contact : kokto@hotmail.fr
Paru le 26/11/2024
270 pages
France-Univers
19,50 €
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