Miss Littérature par ci, Miss Littérature par là. Dans plein de pays d’Afrique, ces jeunes filles qui lisent, écrivent et s’engagent occupent les réseaux sociaux. Mais quel est ce lien entre un concours de Miss et la littérature ? Que véhicule ce concours, bien au-delà des frontières de son pays d’origine, le Bénin ? Juste une envie de tout savoir sur ce concours international africain qui fêtera ses 10 ans l’an prochain et crée un vrai buzz dans plusieurs pays d’Afrique francophone. Propos recueillis par Agnès Debiage, ADCF Africa.
Le 04/09/2025 à 15:29 par Agnès Debiage
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Publié le :
04/09/2025 à 15:29
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J’ai souvent entendu parler de Carmen Fifamè Toudonou, mais je ne la connaissais pas personnellement. Son nom revient en tant qu’auteure d’une douzaine de livres, éditrice à la tête des éditions Vénus d’ébène, et, bien sûr, comme fondatrice de Miss Littérature qui rayonne depuis 10 ans.
Cette journaliste de formation se consacre à la communication institutionnelle de l’APPO à Brazzaville (Congo), tout en coordonnant l’ensemble de ses activités. Moi, c’est Miss Littérature qui m’intriguait. Pourquoi l’a-t-elle créé ? Que porte ce concours ? Qu’apporte-t-il aux bénéficiaires ? Plein de questions tournaient dans ma tête… Alors, nous nous sommes rencontrées en visio, à des milliers de kilomètres l’une de l’autre, et nous avons échangé.
ActuaLitté : Qu’est-ce qui vous a motivée à créer Miss Littérature ? Comment est née cette idée originale ?
Carmen Fifamè Toudonou : L’idée est partie de discussions autour du fait que les jeunes ne lisaient plus, ou semblaient ne plus s’intéresser à la lecture. J’en ai beaucoup parlé avec des amis. Je me suis dit qu’il fallait créer quelque chose, plutôt que de rester dans les récriminations. On ne sait même pas exactement si les jeunes ne lisent plus parce qu’ils n’en ont pas l’occasion, ou si c’est vraiment un désintérêt. Alors, en tant qu’écrivains, qu’est-ce que nous faisons, nous, pour leur donner envie de lire ?
J’ai aussi un passé lié aux concours de beauté : en 2004, j’ai participé à Miss Malaïka. Je n’ai pas gagné (je n’ai été élue que 2e dauphine), donc je ne suis pas allée en Afrique du Sud, mais j’ai gardé de cette expérience l’idée qu’il fallait aller au-delà de la beauté physique. À l’époque, j’avais même créé à Porto-Novo un concours appelé Miss & Mister Kitoko (Kitoko veut dire beauté en lingala). C’était un concours qui donnait 50 % de la note à la beauté et 50 % à l’intellect.
Miss Littérature est née de cette réflexion : plagier en quelque sorte le concept de concours de beauté, mais en lui donnant une vraie valeur ajoutée par rapport à la littérature. Ce que je veux valoriser, c’est la beauté intellectuelle des jeunes filles. J’ai choisi de cibler les filles parce que les concours de beauté classiques leur sont surtout destinés. Et puis, dans l’espace francophone africain, les femmes ont connu un retard dans leur entrée en littérature.
Moi-même, en tant que femme, j’ai vu qu’on nous oppose une sorte de « présomption d’incompétence ». Beaucoup de gens ne m’ont pas lue avant de découvrir mes articles dans la presse. Ensuite ils m’ont dit : « Ah, mais tu écris bien, donc je vais lire tes livres. » Comme si, parce que je suis une femme, je ne pouvais pas bien écrire.
Miss Littérature, c’est une façon de donner aux jeunes filles une plateforme pour montrer que s’intéresser à la lecture et aux livres, ce n’est pas ringard, et qu’elles peuvent s’épanouir ainsi.
Nous organisons aussi des ateliers d’écriture, pour leur donner les outils afin de devenir écrivaines. La vision de Miss Littérature, c’est de contribuer à former la relève littéraire féminine africaine.
ActuaLitté : Aujourd’hui, est-ce qu’il reste une part de concours de beauté dans Miss Littérature ?
Carmen Fifamè Toudonou : Non, il n’y a pas de critères liés au physique, au sourire ou à la démarche, etc. Mais nous gardons le glamour et les standards d’une grande soirée, pour « déringardiser » la littérature, montrer qu’on peut faire des choses belles et fun autour du livre.
C’est une soirée de valorisation : les jeunes filles montent sur scène, elles prennent la parole, elles montrent qu’elles ont des choses à dire. C’est aussi une plateforme culturelle : elles s’habillent avec les tenues de leur village, de leur localité, elles mettent en valeur les cultures africaines.
ActuaLitté : Quelle est la résonance de Miss Littérature au niveau de l’Afrique ?
Carmen Fifamè Toudonou : Pour le moment, nous sommes présents dans les pays francophones d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale : Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Congo, Côte d’Ivoire, Guinée, Mali, Sénégal, Tchad et Togo.
Nous avons aussi été un temps au Niger. Donc actuellement, la zone couverte, c’est vraiment l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale.
D’autres pays s’annoncent, comme le Gabon qui va intégrer le concours dès la prochaine édition. Et c’est sûr qu’il y en aura encore d’autres. L’objectif, c’est de couvrir entièrement les pays de l’Afrique francophone. Plus tard, on verra…
ActuaLitté : En quoi Miss Littérature est-elle un élément majeur pour ces jeunes filles ? Qu’est-ce qui est important pour elles dans toute la préparation ?
Carmen Fifamè Toudonou : Je pense que Miss Littérature, c’est le concours auquel j’aurais voulu participer quand j’avais entre 18 et 24 ans. Quand on est une jeune fille passionnée de lecture (ou même quand on ne lit pas beaucoup mais qu’on a envie de s’intéresser aux livres), il n’y a pas vraiment de modèles autour de nous. Et si l’on se décide à écrire à partir de 18 ans, on est souvent seule, un peu démunie, surtout en Afrique, car ce n’est pas très commun d’être une jeune fille passionnée de livres.
Beaucoup de participantes me l’ont confié. Dans le questionnaire d’inscription, il y a une question sur leurs motivations, et certaines répondent grosso modo : « Quand j’ai vu Miss Littérature, je me suis dit que c’était comme taillé sur mesure pour moi. Je n’ai jamais aimé les concours de beauté, je ne pensais pas pouvoir y participer. Mais là, enfin, il y a un concours qui comprend ce que je suis. »
Ces jeunes filles se sentent souvent en décalage, pas toujours comprises. En découvrant Miss Littérature, elles trouvent un espace qui leur correspond. Et quand elles viennent, elles rencontrent d’autres jeunes filles semblables à elles. C’est extraordinaire : pour beaucoup, c’est la première fois qu’elles quittent leur pays, et elles découvrent qu’elles ne sont pas seules. Elles créent des amitiés, un réseau. Nous avons même mis en place un groupe des alumni de Miss Littérature, qui rassemble les finalistes depuis 2016.
Ce concours leur donne aussi une forme de légitimité pour continuer à aimer les livres, à en parler autour d’elles, à prendre des initiatives. Certaines ont créé des clubs de lecture, d’autres des groupes, et une Miss prépare une bibliothèque mobile. Plusieurs écrivent, et grâce aux ateliers, elles s’améliorent. Nous avons publié deux recueils de nouvelles des lauréates depuis 2017, et pour cette édition, nous allons publier le premier roman de Miss Littérature Afrique.
ActuaLitté : Comment se constituent les cellules nationales ? Quel est leur rôle tout au long de l’année ?
Carmen Fifamè Toudonou : Le concours se déploie sur deux ans : une année paire pour les concours nationaux, une année impaire pour le grand concours africain.
Dans chaque pays, nous identifions une « responsable pays », souvent une personne qui dirige une organisation ou qui a l’habitude d’organiser des projets culturels. C’est elle qui prend en charge l’organisation du concours national : inscriptions, présélections, finale. Quand nous en avons les moyens, quelqu’un du comité du Bénin se rend sur place pour superviser la finale, sinon nous appuyons à distance.
Une Miss nationale est élue, et à partir de là, notre comité prend le relais pour préparer le concours africain : organisation du déplacement, séjour dans la ville qui accueille le concours, etc. Pendant ce temps, nous sommes en contact avec les lauréates : dès que la dernière Miss nationale est élue, nous créons un groupe de discussion pour commencer les préparatifs. Elles reçoivent aussi le roman imposé en amont pour pouvoir en parler lors de la finale. Nous organisons des formations pour elles.
Leur mandat est de deux ans : par exemple, les Miss élues en 2024 participent au concours africain 2025 et passent le relais en 2026. Pendant ce temps, elles ont un rôle représentatif dans leur pays : elles participent à des manifestations culturelles, lancent des initiatives personnelles et, pour beaucoup, écrivent. Nous allons commencer des ateliers d’écriture à destination de toutes les Miss nationales. Seule la Miss Afrique publiera son roman, mais toutes bénéficient des formations.
ActuaLitté : Quelles valeurs portes-tu à travers Miss Littérature ?
Carmen Fifamè Toudonou : La valeur principale, c’est la transmission. Ce que j’ai appris, je veux le restituer aux plus jeunes. Et je l’assume aujourd’hui : je suis féministe. Plus jeune, j’avais peur de ce mot, mais comme le dit Chimamanda Ngozi Adichie, « nous sommes tous féministes » si nous sommes humanistes, puisque les femmes font partie de l’humanité.
Je crois profondément à la sororité. J’ai dirigé un recueil sur la sororité avec 32 écrivaines africaines, parce que je pense que la sororité est une force. Les hommes réussissent souvent de grandes choses parce qu’ils se donnent la main. Il est essentiel que les femmes fassent de même.
Et la sororité n’a pas d’âge, pas de classe sociale : toutes les femmes sont concernées. En discutant avec des Européennes, j’ai compris que nous avons les mêmes défis, même si les contextes diffèrent. Il y a toujours des obstacles sur la route des femmes, partout.
ActuaLitté : Comment es-tu soutenue aujourd’hui dans cette grande entreprise non lucrative ? Et qu’est-ce qui te manque ?
Carmen Fifamè Toudonou : C’est notre gros problème. Le concours n’a pas beaucoup de soutien, ni dans les pays concernés, ni au niveau africain. La littérature n’intéresse pas forcément les pouvoirs publics.
C’est pourquoi, pour cette biennale, j’ai choisi de l’ancrer dans des événements littéraires majeurs comme le Salon du livre africain de Paris, pour lui donner plus de résonance.
Progressivement, les choses évoluent : cette année, nous avons eu le soutien de l’Ambassade de France à Cotonou, qui a financé un atelier d’écriture créative pour nos lauréates. Mais nous voudrions obtenir encore plus de soutien.
Mon souhait, c’est que les organisations engagées pour l’inclusivité et la promotion des femmes nous soutiennent. Que Miss Littérature devienne une boussole pour les jeunes filles : qu’elles n’aient plus envie de devenir Miss Univers parce qu’elles sont jolies, mais Miss Littérature parce qu’elles brillent par l’intellect.
ActuaLitté : Quel est votre rêve pour les cinq années à venir ?
Carmen Fifamè Toudonou : À moyen terme, mon ambition est d’élargir le concours aux pays anglophones et lusophones. J’ai déjà commencé à prendre des contacts. L’idée est que des acteurs culturels de ces pays viennent voir comment nous organisons les concours, au niveau national comme africain, pour s’y intéresser.
À long terme, je rêve de faire évoluer la vision : je rêve d’un concours mondial. Imaginez Miss Littérature Monde ! C’est ambitieux, mais ne dit-on pas en anglais que « sky is the limit » ?
Image : Couronnement Miss Littérature Afrique 2023 (crédits : Carmen Fifamè Toudonou)
Par Agnès Debiage
Contact : adcfconsulting@gmail.com
4 Commentaires
Luna
05/09/2025 à 07:06
Mais c'est la couronne de Frieda McFadden et de sa traductrice !
Mahaman Ragi Mahaman Saratou
05/09/2025 à 21:06
C'est très intéressant et instructif cette idée de miss littéraire surtout que les sciences molles sont vraiment considérées comme irréelles
Jair-Claude BOUCKA-SUNGIKA
05/09/2025 à 22:59
Encouragements!!! Finaliste de ce concours au niveau national, je n'ai pas gagné la couronne mais ce concours m'a permis de renouer avec la littérature.
Miss Littérature
08/09/2025 à 13:11
Infiniment merci pour cette mise en lumière de notre concept.