La galerie Huberty & Breyne, avenue Matignon, respire le luxe et le calme feutré. C’est là, sous la lumière blanche qui éclaire les planches originales de Léonard, que je retrouve Turk. Cinquante-six albums, une carrière au long cours, et pourtant l’homme qui m’accueille n’a rien du bateleur. Calme, pondéré, en retrait. Le sourire discret, il s’excuserait presque d’avoir traversé 50 de BD.
Je bredouille des remerciements de lecteur reconnaissant. Turk hausse les épaules, esquisse un sourire, et me lâche sans détour : « C’est presque un mariage sans contrat. » Voilà. Tout est dit. Sa relation avec Léonard n’est pas une passion flamboyante, mais une fidélité tenace, enracinée dans la routine. Une routine qu’il revendique, quasiment avec fierté : « Oui, c’est vrai, mais quelque part, je suis un peu routinier. Donc, ça me dérange pas. »
Routine ? Peut-être. Une routine, alors, qui se nourrit de folie inventée par d’autres. « Mais un inventeur qui ne cesse de créer », ajoute-t-il. Et moi, je l’imagine prisonnier volontaire de ce génie mégalomane, contraint de donner corps à ses délires de papier. Car pour Turk, le vrai carburant vient du scénario : « Oui, ça, ça dépend du scénario. Quand le scénario se renouvelle, il n’y a pas de problème. Le dessin, c’est de la technique. Oui, une fois qu’on a trouvé le style et les façons de faire, les façons de raconter, ça ne me pose comme souci que le temps de le faire. »
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Et c’est peut-être là que réside son paradoxe : un artisan de l’ombre, qui revendique le travail bien fait, mais dont la main a façonné l’un des personnages les plus connus de la BD humoristique. Dans l’entretien, il se montre précis, presque austère, lorsqu’il décrit sa cuisine graphique : « C’est un problème de mise en page, de découpage et surtout le jeu de personnage, les expressions, la façon de raconter, comment employer les onomatopées, comment caser les “BONG” et les “BOUM”… C’est une façon d’imposer un style. »
Face à ses planches exposées comme des reliques, j’observe l’évolution des personnages. Léonard, bien sûr, avec son air supérieur. « Il n’a aucun doute qu’il est le plus grand génie de tous les temps », sourit Turk.
Le disciple, quant à lui, a changé de visage : « Dans les premiers temps, il a vraiment une tête de benêt, de ravi de la crèche. Il est bête à manger du foin. Il a une évolution qui fait qu’il est de plus en plus lucide. Le trait le rend de plus en plus lucide, conscient, impertinent ». Et puis, dans l’ombre, le chat, ce diablotin fourré dans chaque case : « Celui qui fait des feintes à tout bout de champ, c’est le chat. Oui. J’adore le chat. Il se dessine facilement, d’ailleurs. »

Une galerie de personnages qui s’est enrichie au fil du temps. Je pense à Maturine, la gouvernante au regard de fer. Turk confirme : « Au fur et à mesure que la série évolue, on a besoin d’introduire des personnages pour enrichir la sauce, au point de vue du scénario. Et donc, ça s’imposait. » Elle régente tout, figure d’autorité qui ose tenir tête au génie.
Et puis, il y a le passage de relais. Bob De Groot parti, Zidrou a pris la plume. Le danger était immense : dénaturer une mécanique vieille de quarante ans. Mais Turk s’y oppose avec fermeté : « Surtout pas, puisque c’est le dessin qui fait la liaison. Mais la liaison s’est très bien passée, parce que Zidrou, comme il est très très fort, il s’est bien inspiré du mécanisme. Il a continué exactement sur la lancée de De Groot, avec de nouvelles idées, quelques nouveaux personnages. Mais non, il fallait absolument garder la continuité. C’était pas la peine de continuer si c’était pour changer. »
Rien de plus important, pour lui, que la permanence des traits et des caractères. Contrairement à Franquin, qui fit évoluer Gaston au fil des années, Turk n’éprouve pas ce besoin : « Une fois que j’ai créé le personnage, que je l’ai trouvé au point, je trouvais que pour… que le lecteur retrouve toujours la même ambiance, etc. Ça devait arrêter d’évoluer à un certain moment. »
Pourtant, dans cet univers stable, il existe des fulgurances. Un objet culte, d’abord : l’enclume. Turk rit : « Probablement le truc le plus récurrent de la bande dessinée. Il ne l’a pas inventé, mais ça c’est le truc le plus marrant à réaliser. » Symbole comique aussi irrésistible qu’universel, l’enclume traverse les albums comme un leitmotiv. Autre trouvaille : la barbe de Léonard. « Sa barbe, c’est un sac sans fin, en fait. Il y a tout… C’est un ressort narratif inépuisable. Il peut en sortir tout et n’importe quoi. » On dirait une métaphore du propre atelier de Turk, où tout peut surgir d’un coup de crayon.

Quand je lui demande quelle invention il préfère, il hésite, tergiverse, puis lâche, presque gêné : « Il y en a eu tellement… faudrait que je relise les albums ». Mais il cite quand même cette voiture futuriste, récurrente : « La voiture qui est plus futuriste, qui est aérodynamique, qui revient de temps en temps… La voiture à voyager dans le temps. » Entre enclumes archaïques et bolides temporels, l’univers de Léonard reste sans frontières.
Devant les planches exposées, Turk se laisse aller à une forme de rétrospective : « C’est une reconnaissance que vous vous octroyez en disant “Merde, c’est quand même pas mal ce que j’ai fait”. Il y a de la nostalgie. Je revois toutes mes planches comme si je les avais dessinées hier. » Je l’écoute, et j’entends derrière ses mots une humilité désarmante.
Pas de pose, pas de forfanterie. Juste un dessinateur qui regarde son œuvre avec tendresse et lucidité. Alors, je tente une provocation : Léonard s’est-il assagi ? Turk lui-même, s’est-il assagi ? Il secoue la tête : « Non, je ne pense pas. Non, mais moi je le fais toujours avec le même esprit que quand j’avais 20 ans. Léonard, ça a commencé à 25 ans. Donc non, j’ai toujours cette… la même envie de… de non-sense, de… comment… d’anachronisme. »
Voilà le secret. Derrière le calme apparent, l’homme reste guidé par la même énergie absurde, le même goût pour l’écart et le décalage. Le feu couve sous la cendre. Et peut-être est-ce pour cela que ses planches continuent, près d’un demi-siècle après, à faire rire, surprendre, séduire.
Dans la galerie silencieuse, au milieu des planches accrochées comme des reliques, je comprends que Turk est moins un exégète de lui-même qu’un passeur. Son travail, il le confie au lecteur comme on tend une machine improbable, à la fois géniale et dangereuse. Libre à nous de la faire exploser.

Nota Bene : Rome nous confirme qu’en 50 années, aucun gouvernement italien n’a initié de procédure d’extradition contre le dessinateur pour avoir tourné en ridicule l’originel génie toscan au fil des 56 albums. Toutefois et par mesure de prudence, Turk n’a pas prévu de déplacement dans le Bel Paese ces prochains temps. Ni depuis plusieurs années.
Nota Meglio : La presse italienne a manifesté une certaine curiosité et une vraie sympathie pour la série, saluant la longévité et l’humour. Mais plutôt en tant que clin d’œil culturel que pour une présence forte en librairies.
Au détour de la conversation, j’évoque l’avenir de la série. Les chiffres s’égrènent comme une litanie — le tome 56, Eclair de génie avec Zidrou (Le Lombard), c'est bie noté, il vient de sortir. Mais les 57, 58, 59… jusqu’où ? Turk lève les yeux, joint les mains comme pour prier – ou dégainer une enclume : « Ça va peut-être s’arrêter après le 57. Le 57, il est déjà fait. » Pas de fausse solennité, juste un constat net – pas aussi brutal qu'une décharge de tromblon en pleine face.
Le 57 d'ailleurs,pas avant l'an prochain, et comme l'ajoute son épouse, Kaël, qui fait la couleur des albums : « Moi je suis toujours à la traîne, toujours en retard. Il me reste quatre planches. Et il me met une pression... » Pas commode, le Turk : sous ses dehors de dessinateur réservé, c'est la rigueur incarnée.
Je tente une relance, maladroite : et si quelqu’un reprenait le flambeau ? Selon le talent de celles et ceux à qui ont le confie, et cela se pratique dans la BD, les résultats étonnent parfois. Sa réponse claque, sans hésitation : « Je ne veux pas. Je n’arrête pas de le répéter. »
Il précise, avec ce mélange d’humour noir et de lucidité qui le caractérise : « Si quelqu’un d’autre le reprend et qu’il le fait mieux que moi, ça va m’embêter. Et s’il le fait plus mal que moi, ça va m’embêter. On prend un autre trou. Je préfère que ça s’arrête. » Bon, dans un cas comme dans l'autre, suffirait de creuser un trou et d'y loger le dessinateur fautif.
Je comprends alors qu’il ne s’agit pas seulement de droit d’auteur ou de jalousie d’artiste, mais d’une relation intime, presque charnelle, avec son personnage. « En fait, il y a tellement d’affection pour le personnage après tant d’années, qu’il vaut mieux que ce soit… », souffle-t-il, avant de laisser planer la fin de la phrase.
Une fulgurance me prend, alors que je quitte l'auteur : Léonard, c'est « chasse gardée ».
Et si je tenais le titre du 58e album ?
Les éditions Le Lombard nous ont adressé des planches, réalisées à l'époque par De Groot. Parce que maintenant, Turk l’avoue sans trop de peine : De Groot était un Léonard en puissance, un peu despote — éclairé, certainement. « Il me faisait des croquis parce que c’était un ancien dessinateur. Donc j’avais déjà mis une page pratiquement faite que je pouvais voir reprendre. »
Astucieux. Et efficace : « Je prenais ce que je trouvais bon et j’améliorais ce que je trouvais moins bon. »
Avec Zidrou, en revanche, tout a changé : « Il ne me fournit que du texte. Conclusion, je ne sais pas si une case doit être plus grande que l’autre. Et je dois faire ma mise en page pour commencer. Surtout que, dans sa tête, il imagine des trucs qui ne sont pas forcément dessinables. »
Plus de défis à relever, certes, « mais c’est amusant. Sinon je m’ennuierais ». Les planches signées De Groot sont à découvrir ci-dessous :
Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 2.0
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 29/08/2025
48 pages
Le Lombard
12,95 €
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