Quel manuscrit les précieuses éditions des Saint Pères ont-elles choisi de mettre à l’honneur cette fois-ci, dans une somptueuse édition limitée ? Après L'Écume des jours du sosie de l'actuel président, et les Poèmes de la paix et de la guerre d'Apollinaire, le testament de celui que Friedrich Nietzsche considérait comme l’incarnation la plus achevée du « surhomme ». Le 15 avril 1821, penché sur ses feuillets, l’Empereur des Français est un homme gravement atteint, à quelques pas de basculer vers l’autre rive…
Le 29/08/2025 à 19:19 par Hocine Bouhadjera
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Publié le :
29/08/2025 à 19:19
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« On a eu l’idée de reproduire ce testament, à la suite d'échanges avec Thierry Lentz de la Fondation Napoléon et Chantal Prévot, directrice de la Bibliothèque Martial-Lapeyre de la fondation et grande spécialiste de ce trésor historique », explique Jessica Nelson, co-fondatrice des Saint Pères. Le premier historien a signé l'introduction de cette édition prestige, la seconde un texte érudit qui raconte toute l'aventure rocambolesque du document, de l'île de Saint-Hélène jusqu'à la célèbre Armoire de fer des Archives nationales - où sont conservés les textes les plus précieux de l’histoire française -, en passant par la perfide Albion...
Jessica Nelson constate : « Ce texte reste étonnamment méconnu alors qu’il rend compte des ultimes pensées d'une des plus importantes figures de la France ». Sa maison a décidé de le « mettre en valeur, dans une forme qui le sublime. »
Sur le fond clair du beau livre, en or mat, une couronne de laurier, symbole antique de gloire et de victoire, venant enserrer le « N » impérial. Sous cet emblème se détache la signature manuscrite de Napoléon, rappel intime et direct à la main qui rédigea ses ultimes volontés. L’ensemble, épuré et raffiné, respire l’autorité et la gravité : un écrin à la fois sobre et grandiose, qui place le lecteur face à l’ombre immense de l’Empereur des Français. Et pour les critiques, légitimes, du Corse, on s'abritera derrière une de ses citations : « De Clovis jusqu'au Comité de salut public, je me sens solidaire de tout. »

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Au moment où Napoléon 1er, redevenu Bonaparte, paracheva son testament d'une large signature, le 15 avril 1821, il est déchu et prisonnier depuis six ans, gravement malade. Il prend soin de rédiger l’intégralité du texte de sa propre main. Son Code civil prévoit deux formes de testament : l’acte public, reçu par un notaire en présence de témoins, ou l’acte dit olographe, entièrement écrit et signé par le testateur.
Il recopie son texte de sa plus belle écriture, oui, même si le résultat est peu lisible, il faut bien le dire... Une mention de la religion, et le souhait d’être enterré en France, « sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé ».
Comparable au testament de Louis XVI, également conservé précieusement dans l’armoire de fer, ces deux textes ont en commun d’avoir été rédigés par des souverains défaits, qui plaçaient encore l’espoir dans la transmission du pouvoir à leur fils. Mais les optiques divergent : le roi s’ancre dans la religion et le pardon, tandis que l'empereur garde une partie de sa hargne... « Je meurs prématurément, assassiné par l'oligarchie anglaise et son sicaire. Le peuple anglais ne tardera pas à me venger », écrit-il notamment... Il évoque aussi les trahisons de Marmont, Augereau, Talleyrand et Lafayette, mais il « leur pardonne. Puisse la postérité française leur pardonner comme moi ! »
De grandeur, d’absolu et de petitesse, le testament de Napoléon est un document paradoxal. Il a donné lieu à une succession interminable : quarante ans de débats, et une réouverture des scellés, qui ne se fait quasi jamais. Le cœur du testament se concentre sur des legs d’argent, individuels et collectifs. Rien n’est prévu pour son fils : à la cour de Vienne auprès de son grand-père l’empereur François, le roi de Rome, devenu duc de Reichstadt, était déjà assuré d’un avenir matériel et princier. Soixante-douze objets lui sont quand même légués, qui n'arriveront jamais. Metternich et le souverain veillèrent à l’écarter de ce passé encombrant...
L’Empereur réserve ses largesses à ceux qui lui sont restés fidèles dans l’épreuve, préférant récompenser la loyauté corse et militaire plutôt que de se plier aux obligations du Code civil, qu’il a lui-même instauré. Il croyait détenir neuf millions de francs chez le banquier Laffitte, il n'en avait plus que trois.
Il promet surtout 200 millions de francs, « près d'un quart du budget national » situe Chantal Prévot, à répartir pour moitié entre les soldats et officiers ayant combattu de 1792 à 1815, selon la durée de leur service. Et pour l’autre moitié entre les villes et campagnes d’Alsace, de Lorraine, de Franche-Comté, de Bourgogne, d’Île-de-France, de Champagne, du Forez et du Dauphiné, sans oublier Brienne et Méry, communes champenoises ravagées par les invasions « Pour Napoléon, la dimension politique de son testament était immense », commente l'historienne. Honorer près de trois millions de conscrits constituait une ambition monumentale, qui relevait autant du geste de mémoire que du calcul.
Cette somme n'existait pas : Napoléon les rattachait aux économies réalisées sur la dotation que l’État lui avait octroyée pour son domaine privé pendant le règne. Estimant qu’aucune loi ne lui avait retiré la propriété de ces fonds, il alla jusqu’à ajouter 200.000 francs d’intérêts à la masse globale. Le gouvernement de Louis XVIII s'est trouvé des plus perplexes face à cette prodigalité d'outre-tombe...
À mesure que l’agonie s’installait, un phénomène courant chez les mourants prit forme : penser à d’autres, multiplier les attentions. Ainsi sont nés les neuf codicilles, ces ajouts successifs à ses volontés. Il lègue de l’argent à ses deux fils naturels, secret de Polichinelle, mais aussi à de nombreux Corses liés à sa jeunesse. On y retrouve le berger qui l’avait aidé à fuir l’île en 1793, et d’autres affiliés à son camp. « Ce retour aux racines, vers une terre où il n’est jamais retourné, a quelque chose de profondément émouvant. »
Il accorde 800.000 francs à des figures de son passé, ou à leurs descendants : Bessières, Duroc, Letort, Rigaud, et Boinod. Dans le quatrième codicille, 410.000 francs, dont 10.000 au fameux Cantillon, qui avait tenté d’assassiner Wellington, et des sommes aux héritiers du général Dugommier, de Gasparin et de Muiron, etc. Les deux derniers codicilles, rédigés à la hâte, incomplets et non signés, ne nous sont parvenus qu’en mains privées. Ils concernaient quelques biens de Sainte-Hélène, une réparation en faveur du docteur Antommarchi, jusque-là écarté, et des propriétés corses que Napoléon n’avait plus.
Napoléon redoutait surtout que les Anglais mettent la main sur ses volontés ultimes. C’est pourquoi il confie leur sauvegarde à ses trois exécuteurs testamentaires - l'habile Montholon, le grand maréchal Bertrand et son fidèle valet Marchand. Les obstacles financiers du testament se sont doublés d’un casse-tête juridique. Devait-on appliquer le droit anglais ou le Code civil français ? Dans le second cas, le texte devenait caduc : il ne respectait pas la part réservataire de son fils légitime. De quoi conforter Laffitte dans sa réticence à libérer les fonds, et donner aux royalistes un prétexte pour confisquer l’héritage d’un « hors-la-loi » frappé de mort civile.
Conseillés par Cambacérès, les exécuteurs choisissent l’Angleterre. Le 10 décembre 1821, Montholon dépose testament et codicilles au Prerogative Wills Office de Londres. Placés au secret, ils échappent aux pressions de Vienne : ni Marie-Louise ni Metternich ne peuvent en obtenir communication, et la part réservataire se trouve neutralisée par le droit anglais, qui laisse au testateur une totale liberté. Un certain Chateaubriand, alors ambassadeur à Vienne, aida discrètement à étouffer l’affaire, de peur qu’elle n’enflamme l’opinion française.
En 1824, la justice britannique contraint Laffitte à céder les fonds et le testament est officiellement enregistré (sauf le 7ᵉ codicille, resté secret). Dès lors, chacun a pu le consulter pour un shilling. Le lendemain, la presse anglaise le publie intégralement. En France, la censure tente en vain d’en bloquer la diffusion : interdiction et publicité vont de pair. Le legs aux vétérans, en particulier, soulève un immense écho politique qui dura près de trente ans.
La succession de Napoléon fut un interminable feuilleton. Procès, compromis bancals, réunions de légataires frustrés : tout traîna en longueur, aggravé par les manœuvres de Montholon, qui détourne 500.000 francs. Pourtant, c’est lui, principal exécuteur, premier bénéficiaire - 2 millions de francs - et personnage romanesque, à la fois intrigant et joueur, qui réussit à arracher les garanties de Louis XVIII : le compte de Napoléon sera respecté et les legs privés pourront être réglés. Les premiers paiements ont lieu dès 1823 et la liquidation s’achève en 1831, juste avant la faillite de la banque Laffitte et la fuite de Montholon. À la mort du fils de Napoléon en 1832, Madame Mère récupère une partie de l’héritage, redistribué aux frères et sœurs du vainqueur d’Austerlitz.
Bertrand reçut 50.000 francs. Quant à Marchand, le valet, il gagna un titre grâce au testament : une absence de virgule dans le troisième codicille l’éleva au rang de comte. On l’appela même « le comte de la virgule ». L’élévation fut officialisée plus tard, sous Napoléon III, qui ratifia cet ultime caprice de son oncle.
L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais vingt ans plus tard, Napoléon III relance la succession par honneur dynastique et calcul politique. Contre l’avis du Sénat, il fait voter un crédit exceptionnel de 8 millions de francs : quatre pour solder les legs particuliers, quatre pour honorer les legs collectifs. En 1855, 85 à 96 % des héritiers ou de leurs descendants reçurent leurs parts, y compris ceux du fameux 7ᵉ codicille.
Pour les vétérans, l’État distribue un premier million : 4207 anciens soldats français les plus âgés et démunis reçoivent chacun 100 francs, tandis que 500 étrangers, surtout belges, touchent 400 francs. Puis, par décret du 12 août 1857, entre 300.000 et 400.000 vétérans des campagnes de 1792 à 1815 obtiennent la médaille commémorative de Sainte-Hélène. Enfin, 379 survivants du bataillon de l’île d’Elbe et des blessés de Ligny et Waterloo perçoivent entre 467 francs pour un simple soldat et 11 680 francs pour un colonel, pour un total de 362.000 francs.
Les 26 départements envahis reçoivent 1,3 million, surtout pour financer orphelinats et hospices. Dans les Hautes-Alpes, six « Refuges Napoléon » sont bâtis en montagne, dont trois subsistent encore. Enfin, Brienne-le-Château touche 400.000 francs et Méry-sur-Seine 300 000 francs, investis dans une mairie, une église et un hospice.
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Dans un geste rare, la reine Victoria accepte que le testament et ses codicilles quittent les archives anglaises pour rejoindre la France. En 1853, ils partent de Londres pour Paris, remis par Lord Clarendon à l’ambassadeur Walewski, fils naturel de l’Empereur. Présentés aux Tuileries le 25 mars, ils sont aussitôt visés par le président du Tribunal de la Seine et enregistrés par le notaire impérial. En 1860, un décret place définitivement ces pièces aux Archives impériales, dans l'armoire de fer, où est récemment entré le manuscrit original de l’Appel du 18 juin 1940, rédigé à Londres par le général de Gaulle sur quatre feuillets raturés.
Plus qu’un simple héritage, le testament de Napoléon est devenu un texte à l’aura singulière : ni confession intime, ni geste familial, mais un acte politique majeur, porteur d’un désir de retour et d’un dernier salut à la France.
Il traîne derrière lui une multitude d’histoires et de péripéties. Pour en saisir toutes les nuances, il suffira de parcourir les pages du beau livre des éditions des Saint Pères, qui en propose la reproduction, la transcription et les clés en septembre.
Pour les curieux du document original, les Archives nationales exposeront par ailleurs, au premier semestre 2026, le trésor historique, après le testament de Victor Hugo, auteur de Napoléon le Petit.
Crédits photo : ActuaLitté (CC BY-SA 2.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
1 Commentaire
CharlotteCorday
07/09/2025 à 08:38
Bonjour de Marengo.
Très intéressant, merci.
Cordialement,
JM