Zoé Oldenbourg (1916-2002) fut longtemps associée aux succès d’édition de grandes fresques médiévales. Son premier livre, Argile et Cendres (1946) qui suit les péripéties d’un petit seigneur partant pour les croisades, impressionna tellement par sa précision et son ampleur qu’on y vit un potentiel Goncourt. Le couronnement arrivera finalement en 1953 avec son second roman La Pierre angulaire qui remporte le Prix Femina. Zoé Oldenbourg y expose les tableaux contrastés d’un Moyen-Âge où même les âmes les plus abjectes vivent dans l’espérance du salut éternel. Par Nicolas Acker.
Paris pendant l’Occupation. Une frêle jeune femme longe la place du Panthéon. Les oriflammes à croix gammée claquent au vent et les panneaux fléchés se lisent en allemand. Elle se rend jour après jour à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Dans le silence des hautes voûtes de la salle de lecture, elle se plonge inlassablement dans l’Histoire de France, oubliant ainsi, un instant, la faim et les menaces des années noires. Cette jeune femme, c’est Zoé Oldenbourg. Elle a 24 ans à l’heure de la débâcle de 1940. Russe de naissance, elle est au seuil d’une œuvre féconde de médiéviste et de romancière de langue française.
Née en 1916 à Saint-Pétersbourg, elle appartient à une famille issue de la noblesse allemande assimilée de l’empire russe. Son grand-père Sergueï Oldenbourg est un illustre archéologue orientaliste, secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences, et même brièvement ministre. Sa mère est professeur de mathématiques, son père journaliste historien proche de l’Armée blanche. La révolution bolchévique de 1917 contraint la famille à de multiples pérégrinations et séparations pour finalement trouver refuge à Paris en 1925.
Zoé a 9 ans et grandit dans la double culture des émigrés russes à Paris, entre légendes du folklore orthodoxe et culture occidentale. Elle écrit (encore en russe) des pièces et des poèmes. Elle obtient son baccalauréat puis passe une année en Angleterre à étudier la théologie. Revenue à Paris, elle se passionne pour la peinture tout en imaginant d’autres projets d’écriture.
Les parents de Zoé ne s’entendent pas. Un couple si dissonant que leur histoire, si la future romancière avait voulu l’écrire, serait devenue selon elle « un des plus diaboliques romans noirs qu’on ait jamais lus ». Son père abandonne définitivement le foyer en 1938 puis meurt en 1940.
À en croire son autobiographie, Visages d’un autoportrait (1977), il en faut plus à Zoé Oldenbourg pour se morfondre dans l’affliction, comme si elle était préparée à ce genre d’épreuves. Ce sont peut-être ses débuts épiques dans la vie qui vont l’amener à trouver une certaine connivence, une familière proximité avec les récits aventureux du Moyen-Âge.
À la Libération, ses lectures studieuses lui ont inspiré un épais manuscrit, Argile et Cendres, qui détaille quarante années de la vie d’un couple de petits seigneurs champenois, Ansiau de Linnières et sa femme Aalais, à la fin du XIIe siècle. Entre chronique familiale d’une châtellenie aux abois et expéditions houleuses de croisés vers Jérusalem, le quotidien médiéval nous est restitué scrupuleusement, sans enluminures ni excès de pathos. Un monde obscur et superstitieux où la vie et la mort (l’argile et les cendres selon la symbolique chrétienne) s’entremêlent sans répit, éclairé à la seule lumière d’une fervente foi religieuse.
Cinq ans plus tard, avec La Pierre angulaire, Zoé Oldenbourg prolonge le destin de la famille de Linnières mais cette fois sur trois générations, toujours avec ce singulier dosage de détachement et de méticulosité. Nous retrouvons donc Ansiau, désormais vieillard inconsolable abandonnant sa seigneurie pour un ultime pèlerinage en Terre sainte sur la tombe de son fils aîné. Ensuite, Herbert dit Le Gros, le robuste fils cadet d’Ansiau, seul à se réjouir du départ du respecté baron, est l’archétype même de la brute médiévale.
Cruel, paillard, dépravé. Et prêt à toutes les vilenies pour son unique ambition : accroître ses terres. Enfin, le jeune Haguenier, fils légitime d’Herbert et parfait contraire de son géniteur : une âme douce et pieuse bousculée par un monde trop rude. L’amour courtois que lui dicte son idéal chevaleresque le jette dans une passion impossible, pathétique jouet d’une belle et orgueilleuse femme mariée, Marie de Mongenost.
Si des critiques littéraires comme Émile Henriot pour Le Monde ont pu trouver Argile et Cendres « un peu piétinant et surencombré de menus détails », le récit de La Pierre angulaire gagne en fluidité (le même Henriot, toujours empressé, trouvera là aussi « 100 à 150 pages de trop » !). Ses courts et nombreux tableaux où alternent les péripéties des trois protagonistes rappellent l’efficacité du feuilleton. La réussite de cette saga familiale tumultueuse tient aussi aux personnages secondaires travaillés et attachants, donnant à chaque sinuosité de l’histoire une tonalité particulière.
On suit en effet avec le même intérêt les mésaventures d’Ernaut et Pierre, les frères bâtards d’Haguenier, ou encore Jocran en prise avec les manœuvres diaboliques de son cousin Herbert. L’évocation des tragédies cathares traverse aussi le roman notamment avec le personnage meurtri de Bertrand, qui, malgré ses yeux crevés, part à la recherche d’éventuel survivant au massacre de sa famille.
Ainsi le lecteur poursuit sans relâche sa quête de réponse à chaque intrigue. Combien d’épreuves et de routes mal famées vont devoir encore affronter le vieil Ansiau et son jeune écuyer Auberi, suivis bientôt de Riquet un prêtre défroqué, et de Bertrand le rescapé cathare jusqu’à Marseille pour trouver une embarcation vers la Palestine ? Dame Aalais pardonnera-t-elle le comportement incestueux de son fils Herbert avec sa demi-sœur Eglantine devenue folle ?
L’amour pur d’Haguenier gagnera-t-il enfin le cœur de la décevante Dame de Mongenost ? La justice divine punira-t-elle l’épouvantable perversité d’Herbert le Gros, massacreur en tout genre ? Même celui-ci, qui a « le diable au cœur », doute de sa foi et répugne à la compagnie des prêtres le répugne, est terrifié à l’idée d’être une âme damnée. N’a-t-il pas, en toute discrétion pendant des années, préparé son futur tombeau pour qu’il soit digne d’être reçu dans la maison de Dieu ?
Les femmes y ont aussi leur place et sont loin d’être un ornement comme pourrait le présupposer une épopée médiévale. Dame Aalais, tenant aussi dignement que dans Argile et Cendres son rang d’épouse et de châtelaine, est en réalité la seule autorité unanimement respectée. Aielot, la sœur d’Haguenier, est une forte tête qui ne craint pas d’afficher ses opinions. Et il y a aussi l’histoire terrible et poignante d’Églantine, fille naturelle d’Ansiau, violée et humiliée par son demi-frère Herbert qui la force à épouser un rustre.
On la dit sorcière, parlant aux fées, aux visions prémonitoires, « créature de la race maudite, de celle qui hante les bois et les rivières ». Les paysans la redoutent et voient dans les intempéries son influence surnaturelle. La superstition ambiante et la perversité d’Herbert lui promettent hélas un chemin de martyr tout tracé.
Les entrelacs de l’histoire renvoient bien les reflets d’un monde contrasté, où les passions humaines expriment les pulsions les plus prosaïques comme le besoin absolu de pureté et de rédemption. Avec pour fil d’Ariane le sentiment de dualité en chaque être humain et en toute chose. La sensation vertigineuse de déchirement, d’un double intérieur, est omniprésente dans l’œuvre de la romancière. Le titre même de l’un de ses derniers grands romans en 1980 plaide en ce sens : La Joie-Souffrance.
Zoé Oldenbourg insiste sur l’importance cruciale de ce dôme de verre invisible, sur cet horizon indépassable qu’est la foi sans lequel il serait impossible de comprendre cette époque lointaine et proche à la fois. Cette pierre d’angle qui donne au roman son titre n’est-elle pas le principe chrétien fondamental sur lequel repose mystérieusement la vie et la pensée de ces êtres de contradictions ? Et qui par jeu de miroir s’abat sur le lecteur, aussi moderne et athée soit-il…
Avançant à tâtons dans Argile et Cendres, Zoé Oldenbourg finit par mettre à jour dans La Pierre angulaire sa perspective romanesque : ressentir le souffle divin partout et tout le temps. Elle fait dire au chevalier Haguenier dans un moment d’exaltation : « l’idée de servir Dieu rendait tout permis ». Sans l’ombre d’un doute, cette intuition invincible se manifeste aussi chez la romancière elle-même.
Preuve en est que ses deux romans suivants, les Réveillés de la Vie et Les irréductibles (formant eux aussi un diptyque) seront bâtis en quelque sorte sur les mêmes explorations morales et métaphysiques. Mais cette fois-ci dans l’histoire d’un amour impossible au cœur d’un XXe siècle tout aussi tourmenté.
Par Les ensablés
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 26/10/1972
640 pages
Editions Gallimard
11,20 €
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