Philosophe, traductrice, danseuse et activiste transféministe, Emma Bigé incarne une figure singulière du paysage culturel contemporain. À 38 ans, cette agrégée de philosophie refuse de cloisonner savoir intellectuel et expérience du corps. Elle déploie sa pensée aussi bien dans les livres que sur les dancefloors, mêlant théorie critique, pratique artistique et engagement militant.
Le 25/08/2025 à 15:30 par Nicolas Gary
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Publié le :
25/08/2025 à 15:30
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Sa propre présentation annonce la couleur : Emma Bigé « étudie, écrit, traduit et improvise avec des danses contemporaines expérimentales et des théories transféministes ». En d’autres termes, penser, traduire, danser, militer — chez elle, tout se tient, tout se mélange, dans un élan à la fois rigoureux et joyeusement indiscipliné.
Formée à l’ENS et docteure en philosophie, Bigé a consacré sa thèse aux gestes dansés. Mais pas question pour elle de laisser la théorie en apesanteur : curatrice engagée, elle fait dialoguer art et idées. Elle a par exemple conçu l’exposition-performance Gestes du Contact Improvisation au Musée de la danse de Rennes, autour de cette pratique d’improvisation née dans les années 1970, et orchestré une rétrospective du chorégraphe post-moderne Steve Paxton à Lisbonne.
Son travail philosophique suit la même voie incarnée. Dans Mouvementements. Écopolitiques de la danse (La Découverte, 2023), un essai nourri par la pensée queer, Emma Bigé explore comment nos mouvements les plus ordinaires peuvent devenir des actes de résistance. Elle y propose ni plus ni moins une véritable « politique des gestes dissidents » — manière pour elle de réinventer la philosophie à hauteur de corps et de terrain dissident.
Militante transféministe, Emma Bigé s’investit aussi au croisement des luttes queer et écologistes. Elle l’a démontré en cosignant avec l’historien Clovis Maillet l’ouvrage Écotransféminismes : Pour des écologies transféministes (LLL, 2025).
Face à l’urgence écologique et sociale, ce livre-manifeste esquisse une nouvelle alliance entre défense du vivant et libération de genres : il s’agit d’y penser des « écologies transféministes » qui intègrent les vies non normatives et appellent à agir ensemble contre les pollutions et les oppressions qu’elles visent les corps ou la planète. Cette volonté de bousculer les normes traverse également l’activité de traductrice de Bigé : elle contribue à faire connaître en français les voix radicales qui l’inspirent.
On lui doit la traduction de plusieurs auteurices majeures de la pensée queer et féministe — Jack Halberstam Trans* ou Sara Ahmed Vandalisme queer et Manuel rabat-joie féministe. Membre du collectif de rédaction de la revue Multitudes, Emma Bigé pratique et partage une pensée vivante, en prise directe avec le réel.
D’ailleurs, la jeune philosophe ne craint pas de sortir des sentiers battus : installée au bord d’une forêt en Périgord, elle avoue volontiers se rouler par terre dès qu’elle le peut — manière espiègle et assumée de rappeler que la réflexion, chez elle, se nourrit du mouvement et du vivant tout autant que des livres.
Sur scène, Emma Bigé commence par rappeler l’urgence de parler de la manière dont certains discours politiques détournent la notion de nature. Elle note que « les références à la nature sont systématiquement instrumentalisées par les néo-fascismes et les éco-fascismes », que ce soit pour masquer des enjeux sociaux brûlants ou pour servir de prétexte à l’exclusion.
Elle cite à la fois les polémiques hexagonales et des exemples venus d’outre-Atlantique, où la rhétorique réactionnaire se nourrit de ces « évidences » naturalisées, tout en évitant soigneusement les véritables problèmes : pollution massive, permis de polluer, déchets plastiques.
Pour faire sentir les paradoxes de cette logique, elle convoque une image étonnante : celle des gobies, de petits poissons dits « invasifs », qui prolifèrent dans des milieux saturés de détritus. Or, observe-t-elle, ces environnements pollués favorisent une diversité comportementale, presque transgenre. « Plus ils vivent dans les ordures, plus ils transitionnent, changent de comportement, se réinventent », commente-t-elle, reprenant un exemple du théoricien autochtone M. Murphy.
Le défi posé par cette situation, c'est de pouvoir à la fois célébrer la diversité de ces stratégies et refuser les conditions sous lesquelles elle est imposée. Une métaphore, dit-elle, qui nous oblige à regarder nos propres existences queer et trans, visibles aujourd’hui au sein d’un monde littéralement saturé par les ordures du capitalisme.

Le propos bifurque ensuite vers son travail théorique. Bigé se présente avec un sourire : « Je suis philosophe de formation, mais je viens aussi de la danse ». Son premier livre explorait déjà les liens entre chorégraphie et écologie, interrogeant ce qu’elle appelle les « chorégraphies du quotidien » qui nous rappellent sans cesse à notre condition d’individus isolés, séparés et commercialisables.
De cette enquête est né un deuxième livre, écrit à quatre mains, initialement intitulé Des poules transgenres, des sorcières et des hackers… rebaptisé finalement Écotransféminisme. Derrière l’ironie du titre, un projet sérieux : « Mettre en lumière le rôle des activismes transféministes dans les luttes écologiques contemporaines. »
La philosophe insiste sur un point central : l’impossibilité d’un horizon purificateur. Elle mobilise des récits de science-fiction pour éclairer son propos, comme la nouvelle d’Ursula K. Le Guin, Ceux qui partent d’Omelas, où l’utopie repose sur la torture cachée d’un enfant. Ou encore les recherches de Max Liboiron, spécialiste de la pollution plastique : il invite à penser les déchets non pas comme une saleté extérieure qu’il suffirait de supprimer, mais comme une « terre » où la vie, parfois, se développe malgré tout.
Elle en tire une leçon : « Les plastiques sont une condition imposée, mais qu’on ne peut pas traiter uniquement sous l’angle de la purification. Il faut en réduire la production, pas nourrir le fantasme de repartir de zéro. »
Cette critique des « écologies de la pureté » revient comme un fil rouge. Dépolluer, explique-t-elle, consiste trop souvent à déplacer le problème vers d’autres territoires, loin des regards occidentaux. D’où son appel à une autre forme de responsabilité : « Considérer les plastiques comme une terre, plutôt que comme un simple déchet, nous oblige à penser des luttes collectives et politiques, pas seulement individuelles. »
À la fin, Emma Bigé revient à la question initiale : quelle nature veut-on défendre ? Elle refuse l’idée d’une entité homogène et immuable. Pour elle, la nature, ce n’est pas un musée qu’il faudrait conserver, mais une puissance de création, d’invention et parfois de monstruosité.
« Nous ne sommes pas la nature, nous sommes la nature qui se défend », affirme-t-elle, avant de préciser : défendre la nature ne consiste pas à préserver l’ordre établi, mais à accompagner sa capacité à engendrer du nouveau, à accueillir l’hybride et l’imprévu.
Une bibliographie non-exhaustive est proposée en fin d'article.
Crédits photo : Emma Bigé et Clémentine Labrosse - ActuaLitté, CC BY SA 2.0
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Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
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7 Commentaires
seingelt
26/08/2025 à 09:43
l'ENS mène à tout : même au punk à chiens ; elle remet tout en cause, sauf sa niaiserie, très contemporaine : je sais pourquoi tout ceci est d'une bêtise inouïe : Pyrrhon et Diogène avaient plus de gueule.
Loran Marx
26/08/2025 à 12:06
seingelt, votre amertume vous perdra mon ami, vous êtes sur une pente glissante que nous pourrions sans exagérer qualifier de nauséabonde.
seingelt
27/08/2025 à 09:05
"la pente glissante nauséabonde" trop drôle 🤣 y'avait longtemps qu'on l'avait pas sorti celle là 👍elle date des années 90 😉 l'heure de gloire de SOS et tout ça, Balavoine 🙃 vous devez être une mamie qui se souvient avec nostalgie de sa jeunesse, respect à tout ça : voilà, vous avez vos heritiers : niais, inculte, ultraviolent, arrogant, en recherche de la dernière bouffonnerie intellectualiste à tendance gourou sectaire
rez
26/08/2025 à 12:08
dans un monde qui souffre fatalement du manque de capacité de réflexion critique, latérale, qui n'est plus capable de réflexion en dualité, coincé dans la réaction donc incapable de l'action... ce sont les écoféministes et transfeministes les seules personnes ayant encore un peu d'énergie pour mobiliser ses neurones de manière productive. L'énorme majorité de choses plus ou moins complexes et intéressantes qu'on trouve dernièrement viennent d'elles.
évidemment il y a des réactions agressives et foireuses de la part d'une bonne partie des "gens", si on est arrivé à cet état du monde c'est justement parce qu'il y a une énorme masse de gens qui ne sert plus à rien.
Cyril Balcon
27/08/2025 à 03:15
https://www.youtube.com/watch?v=Ovh5Ks132U8&ab_channel=LaRadioDuCin%C3%A9ma
Thibault
26/08/2025 à 11:14
Article très intéressant pour nous, la nouvelle génération, merci !
nico
26/08/2025 à 16:28
« Nous ne sommes pas la nature, nous sommes la nature qui se défend », affirme-t-elle, avant de préciser : défendre la nature ne consiste pas à préserver l’ordre établi, mais à accompagner sa capacité à engendrer du nouveau, à accueillir l’hybride et l’imprévu.
MERCI
construire une politique du terrestre comme le souhaitait Bruno Latour en pensant a ce qui se trouve au bord des mondes (Mohamed Amer Meziane) voila comment engendrer du nouveau, de l hybride et de l imprévu tout le contraire du techno capitalisme qui nous dessine un futur fait d' un féodalisme numérique ou les grands de la big tech sont les seigneurs, ou le pur et le racé est la norme avec son corolaire le fascisme et enfin ou tout est prévisible guidé par l IA (enfin plutôt GPS cognitif que intelligent).