Achille Mbembe a profondément marqué la pensée africaine en mettant au jour la coexistence de deux mondes. Derrière la brutalité coloniale et ses ravages, une part des cultures précoloniales a résisté. Restées discrètes, ces métaphysiques africaines ont traversé le temps, se transformant au fil des générations. Aujourd’hui, elles offrent des clés précieuses pour imaginer l’avenir de l’humanité tout entière. Rencontre d'exception.
Le 25/08/2025 à 09:41 par Nicolas Gary
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25/08/2025 à 09:41
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Achille Mbembe naît en 1957 au Cameroun, en pleine guerre de décolonisation. Très tôt, son destin est marqué par la violence politique qui secoue son pays natal. Enfant, il grandit dans une petite localité nommée Malendé, bercé par les récits de famille sur la lutte anticoloniale. Il confie avoir « grandi à l’ombre des gens, mais aussi à l’ombre des âmes, à l’ombre des morts », ressentant dès l’enfance la présence des disparus dont on préserve la mémoire.
Ces histoires tragiques de résistants et de martyrs, transmises au foyer familial, forgent son regard sur le monde. Elles le poussent à comprendre l’histoire, à combler les silences laissés par l’exil et l’oubli imposé.
Jeune étudiant dans le Cameroun post-colonial, Mbembe se passionne pour l’histoire nationale occultée par le récit officiel. Au début des années 1980, il consacre son mémoire de maîtrise aux maquis anticoloniaux du pays – un sujet sensible, presque tabou sous le régime en place. Dans ce travail, il exhume le souvenir d’une guerre cachée, celle menée par les autorités françaises contre l’UPC (Union des populations du Cameroun) et ses partisans de l’indépendance.
Ses recherches rencontrent vite l’hostilité : on le décourage, certains de ses écrits sont saisis ou brûlés, et une convocation administrative tourne à l’intimidation. À mesure qu’il déterre les vérités enfouies, l’étau se resserre. L’exil devient inévitable. Mbembe n’a que vingt-quatre ans lorsqu’il quitte son Cameroun natal, le cœur lourd. « Je n’ai jamais rêvé de partir », souffle-t-il des années plus tard, tant partir lui a été douloureux. Il s’envole malgré tout pour la France en 1982, avec la détermination discrète de ceux qui n’ont pas eu le choix.
À Paris, Achille Mbembe s’inscrit en histoire à la Sorbonne. Dans ses bagages, il porte son pays en bandoulière : la mémoire de la guerre oubliée et la volonté de raconter l’histoire cachée de l’Afrique. Un de ses professeurs le remarque et l’encourage à publier. Mbembe s’intègre alors dans les cercles intellectuels qui repensent l’historiographie africaine.
Son premier livre paraît quelques années seulement après son arrivée en France. Il y interroge les formes d’expression de la jeunesse en Afrique et se fait vite connaître pour son regard neuf. Toutefois, malgré ce début de carrière prometteur, il sent que les perspectives en Europe restent étroites pour un intellectuel africain. Il part donc poursuivre son parcours aux États-Unis, où il découvre un milieu académique plus ouvert à la diversité des approches.
« Du cauchemar postcolonial peut naître une communauté terrestre »
En Amérique, Mbembe s’épanouit dans un environnement foisonnant. Il enseigne, publie en anglais, et s’imprègne des débats mondiaux. Surtout, il affine sa pensée originale : il veut écrire l’Afrique « à partir d’ailleurs », en articulant l’expérience de l’exil et les réalités du continent. C’est là-bas, dans la ville de Philadelphie au début des années 1990, qu’il rédige un texte fondateur sur sa condition d’intellectuel nomade.
Dans Écrire l’Afrique à partir d’ailleurs, il expose la tension entre l’attachement au pays natal et la nécessité de penser depuis la distance. Mbembe y décrit cette position excentrée non pas comme un handicap, mais comme une vantage point pour embrasser l’horizon de toute l’humanité. L’exil, paradoxalement, lui donne la liberté de parole qu’on lui refusait chez lui.
Revenir aux racines de l’histoire africaine devient le fil conducteur de l’œuvre de Mbembe. En historien, il fouille les archives et interroge les témoins pour ressusciter des voix étouffées. Très vite, il comprend que la mémoire est un champ de bataille : au Cameroun, la guerre anticoloniale des années 1950 a été passée sous silence, enterrée sous ce qu’il appelle « la dalle d’oubli ».
Achille Mbembe entreprend donc de briser cette chape de silence. Sa plume exhume les témoignages des anciens maquisards, retranscrit les chants de guerre et les rêves qui animaient les combattants de la liberté. Il découvre que ces résistants puisaient leur courage autant dans des idéaux politiques modernes que dans les croyances ancestrales.
Ainsi, certains chefs maquisards consignaient leurs rêves dans des carnets chaque matin, cherchant dans l’invisible des signes pour guider leur lutte. Mbembe recueille ces récits oniriques et y décèle une dualité profonde : aux côtés de la guerre bien réelle contre le colonisateur, se jouait une autre bataille, spirituelle celle-là, pour préserver l’âme de la communauté.
En 1981, il publie un article remarqué sur « l’autorité onirique » dans les maquis camerounais. Il y démontre que, même en plein conflit armé, les structures traditionnelles de pouvoir (rites, divination, mythes) continuaient de sous-tendre la résistance.
Cette lecture novatrice éclaire d’un jour nouveau l’histoire africaine : colonisation et cultures locales ont coexisté et interagi, produisant un monde hybride que les historiens classiques n’avaient pas su voir. Achille Mbembe réinscrit les ancêtres et les esprits dans le récit historique, affirmant que l’Afrique ne se résume pas à ce que la colonisation en a fait. Ses travaux de mémoire donnent une profondeur supplémentaire à l’histoire officielle, y réintroduisant les voix marginalisées.
« Nous portons en nous un héritage capable d’éclairer le futur du monde. »
En écoutant un enregistrement de 1952 où le leader indépendantiste Ruben Um Nyobé plaide la cause de son peuple à l’ONU, Achille Mbembe ne peut cacher son émotion. « C’est très émouvant », avoue-t-il en entendant la voix claire de ce martyr de l’indépendance, dont le timbre résonne encore malgré les décennies.
Lui qui est né pendant cette « sale guerre » se sent dépositaire de cet héritage sanglant. Raconter ces histoires n’est pas seulement un travail d’historien : c’est, pour Mbembe, une manière de rendre justice aux disparus. Chaque archive consultée en cache d’autres, chaque silence brisé en révèle un suivant. Inlassablement, il fouille et interroge, mû par une exigence : redonner à l’Afrique son visage propre en recouvrant sa mémoire confisquée.
Au fil de son parcours, Achille Mbembe développe un véritable art de la parole. Parole écrite, d’abord : sa prose se distingue par une beauté singulière, oscillant entre l’analyse tranchante et la poésie incantatoire. Refusant les carcans académiques, il adopte une langue libre pour mieux traduire la réalité complexe de l’Afrique post-coloniale. Dans son ouvrage phare De la postcolonie, il n’hésite pas à dépeindre les dictatures africaines sous des traits baroques et grotesques, mêlant descriptions charnelles et métaphores spirituelles.
Il y dresse le spectacle d’un monde à la dérive, peuplé « de momies qui gisent brisées sur le sol, de statues-cadavres et d’idoles dont l’âme a fui la forme ». Ce style frappe les esprits : on est loin du langage figé des manuels, on entend presque une voix orale qui raconte l’horreur avec des images saisissantes. Mbembe explique que pour lui écrire relève d’un engagement vital : « un mot qui est dans le dictionnaire, c’est un cadavre et il faut lui prêter la vie ». Il considère les mots comme des corps inertes qu’il faut animer par la passion et la vérité. Son écriture, puissante et incarnée, redonne souffle à des concepts qui sans cela resteraient abstraits.
Parole orale, ensuite : Achille Mbembe est aussi un passeur à l’oralité généreuse. Professeur charismatique, conférencier recherché, il sait captiver son auditoire en mêlant anecdotes personnelles, humour léger et profondeur philosophique. Dans l’Afrique du Sud post-apartheid où il s’établit dans les années 2000, il participe aux grands débats sur la réconciliation nationale. Il s’interroge : « Qui est mon voisin ? Qui est mon ennemi ? Qu’est-ce que je fais de mon voisin, comment je le traite ? » Ces questions, il les pose avec gravité, conscient que refaire société après des décennies de haine raciale est un défi colossal.
« La communauté terrestre n’est pas une utopie, mais une nécessité. »
À Johannesburg, Mbembe côtoie la Commission Vérité et Réconciliation mise en place par Nelson Mandela pour recueillir la parole des victimes et des bourreaux de l’ancien régime. Témoin de ces milliers de témoignages parfois déchirants, il en tire la conviction que la parole est une forme de soin. Permettre à chacun de parler, d’entendre et d’être entendu, c’est ouvrir la voie d’une guérison collective. Cette idée du soin par la parole irrigue son livre Sortir de la grande nuit, où il explore comment un peuple peut se relever des ténèbres de l’oppression en libérant la voix de sa mémoire.
Après des années d’exil, Achille Mbembe rentre pleinement en Afrique au tournant des années 2010. Il s’installe à Johannesburg, sans cesser de se définir comme citoyen du monde. De retour sur le continent, il porte un regard lucide mais plein d’espoir sur l’Afrique contemporaine. Dans ses essais les plus récents, il analyse les nouvelles formes de domination économique et politique qui pèsent sur l’Afrique : dette écrasante, prédation des élites, fuite des jeunes générations à l’étranger…
Le constat est sombre : « Beaucoup de gens quittent le pays où ils sont pour aller sur un autre sol », observe-t-il, rappelant que cette mobilité contrainte traduit un profond désenchantement vis-à-vis des promesses indépendantes non tenues. Pourtant, Mbembe refuse le fatalisme. Selon lui, le continent africain est à la veille de transformations colossales. La population va franchir le milliard d’âmes et la jeunesse y sera la force vive du XXIe siècle.
Ce basculement démographique, couplé aux mutations technologiques en cours, appelle à « une nouvelle imagination » politique et sociale. L’Afrique, dit-il, doit se réinventer un avenir en se souvenant de son passé mais sans y rester piégée.
Pour Achille Mbembe, penser l’Afrique aujourd’hui implique aussi de penser le monde différemment. Dans Critique de la raison nègre, il élargit son propos bien au-delà du continent. Il y démontre que les logiques qui ont autrefois asservi les peuples noirs – la réduction de l’humain en marchandise, le racisme érigé en système – tendent désormais à s’étendre à l’échelle globale. Le “nègre” dont il parle n’est plus seulement l’Africain victime de l’esclavage : c’est une métaphore de tous les damnés de la terre modernes, ces « non-humains » que produit un capitalisme débridé.
Mbembe invite ainsi à une solidarité universelle des laissés-pour-compte, au-delà des couleurs et des frontières. Son message, radical, est que l’expérience africaine de la déshumanisation contient une leçon pour l’humanité entière à l’heure de la mondialisation : il y va de notre capacité collective à reconnaître chaque vie humaine comme précieuse.
Dans le même temps, l’universitaire s’intéresse de près aux nouvelles réalités numériques. Il constate, un brin amusé, que nous vivons désormais « en permanence dédoublés, démultipliés » par nos existences en ligne. Notre téléphone est devenu une excroissance de nous-mêmes, « l’ordinateur, c’est notre cerveau », remarque-t-il. Pour lui, les traditions intellectuelles africaines – notamment l’animisme, qui attribue une part de vie aux objets – pourraient offrir un éclairage inédit sur cette condition numérique.
« L’Afrique garde en réserve des ressources spirituelles pour l’humanité »
En effet, si tout « objet » peut avoir une agency et être en relation avec nous, comme le croient les cosmologies africaines, alors la cohabitation intime de l’humain et de la machine pourrait se penser autrement que sur le mode de la peur. Mbembe suggère ici que le dialogue des savoirs entre l’Afrique et le reste du monde est indispensable pour affronter les défis du présent. L’Afrique n’est pas qu’une « réserve de problèmes » ; elle recèle aussi des ressources conceptuelles et spirituelles pour imaginer l’avenir de l’humanité.
Si Achille Mbembe a passé sa vie à analyser les catastrophes du passé et du présent, c’est pour mieux dégager des chemins d’avenir. L’un des concepts clés qu’il développe récemment est celui d’utopie active. Il revendique le droit à la critique utopique : imaginer d’autres mondes, d’autres possibles, non pour fuir la réalité mais pour la transformer. Par exemple, il propose de repenser radicalement le régime des frontières hérité de la colonisation.
À ses yeux, la Terre doit être abordée comme un bien commun de l’humanité : « Nous en sommes tous des habitants », insiste-t-il, rappelant que la libre circulation est une condition de dignité. Bien sûr, il sait qu’il s’agit d’une perspective lointaine et très ambitieuse, mais selon lui « la fonction utopique de la critique » est d’éclairer ce vers quoi nous pourrions tendre. Pour Mbembe, critiquer sans imaginer est vain. La critique et l’imagination vont de pair, comme deux faces d’un même mouvement vers le progrès humain.
« Malgré la colonisation, nos métaphysiques africaines n’ont jamais cessé d’exister. »
En 2016, Achille Mbembe concrétise cette vision en cofondant avec le philosophe sénégalais Felwine Sarr les Ateliers de la Pensée à Dakar. Il s’agit de rencontres annuelles réunissant des intellectuels africains et diasporiques pour penser ensemble l’avenir du continent. Cette effervescence collective donne naissance à des idées fortes, exposées notamment dans le livre Afrotopia de Sarr – un titre qui pourrait définir en creux l’ambition de Mbembe lui-même. Créer une « afrotopie », ce n’est pas fantasmer un âge d’or africain, c’est construire une utopie enracinée dans les réalités de l’Afrique, apte à inspirer le monde.
Mbembe et ses pairs y appellent à la fois à la refondation des modèles économiques, à la valorisation des langues et savoirs locaux, et à une révolution culturelle qui redonnerait confiance aux jeunesses africaines. À travers ces ateliers et manifestes, Achille Mbembe œuvre à « constituer une communauté » de pensée et d’action, convaincu que l’Afrique peut porter un regard neuf sur les grandes questions planétaires.
L’une de ces grandes questions est sans conteste la crise écologique et le destin de la planète. Sur ce terrain, Mbembe pousse son idée d’un universel élargi. Il plaide pour l’émergence d’une « communauté terrestre », une communauté qui inclurait non seulement tous les humains, mais aussi les autres formes de vie et la Terre elle-même. Il s’agit, selon lui, de dépasser l’universalisme hérité des Lumières – trop restreint et trop longtemps réservé à quelques-uns – pour inventer un universel réellement partagé par tous les êtres de ce monde.
« La communauté terrestre réunit tout ce qui dépend de la Terre », explique-t-il simplement, comme une évidence à redécouvrir à l’heure de l’urgence climatique. En prônant cette conscience planétaire, Achille Mbembe invite à un saut philosophique : reconnaître que nous sommes terre à part entière, et qu’à ce titre nous avons le devoir de prendre soin de notre sol commun. C’est là l’ultime horizon de sa pensée, celle d’un guetteur d’aube qui, après avoir affronté la longue nuit de l’histoire, s’emploie à entrouvrir un futur plus vaste et lumineux.
En mars 2024, la portée exceptionnelle de l’œuvre d’Achille Mbembe est saluée par l’un des plus grands prix internationaux en sciences humaines : le prestigieux prix Holberg, décerné en Norvège, couronne l’ensemble de sa contribution intellectuelle. À Yaoundé comme à Johannesburg, à Paris comme à Dakar, cette distinction résonne comme un symbole. Elle consacre un penseur qui a redonné à l’Afrique sa voix propre, et dont la parole, partie de l’ombre des ancêtres, éclaire désormais le chemin de toute l’humanité vers l’inconnu à venir.
NB : Le festival proposait une projection d’un documentaire, retraçant le parcours de cet homme, Le grand entretien, réalisé pour Arte. De sa lecture fondatrice de Frantz Fanon à son retour sur le sol africain, de sa poétique du cauchemar postcolonial à son horizon utopique — celui d’une communauté terrestre. Le film prolonge ainsi une conversation intime et éclairante avec l’un des grands penseurs de notre époque. On peut le retrouver à cette adresse, en intégralité.
Une sélection d'ouvrage non exhaustive est proposée en fin d'article.
Crédits photos : ActuaLitté, CC BY SA 2.0
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1 Commentaire
nico
26/08/2025 à 17:07
merci pour le lien.
l' utopie d une communauté terrestre me semble très pertinente pour contenir l emballement bioclimatique et l extinction du vivant.