Grimoires d’alchimistes, traités d’astrologie et autres manuscrits chargés de symboles : un univers étrange et fascinant s’ouvre au regard. Au cœur d’Amsterdam, la Ritman Library entrouvre ses grimoires : plus de deux mille ouvrages rares où science, foi et occultisme se mêlent dans un vertige d’énigmes, et il n'est pas obligé de se rendre dans la ville de Spinoza pour les feuilleter.
Le 22/08/2025 à 13:05 par Hocine Bouhadjera
398 Partages
Publié le :
22/08/2025 à 13:05
398
Partages
La numérisation permet aujourd’hui d’ouvrir au plus grand nombre des fonds autrefois réservés à quelques chercheurs en histoire des sciences et de la philosophie, artistes et écrivains en quête de symboles, et autres maniaques.
C’est dans cette dynamique que sont rendus accessibles, en ligne, les trésors de la Bibliotheca Philosophica Hermetica. Le programme Hermetically Open (humour) franchit un cap : près de 2200 livres imprimés avant 1900 sont désormais consultables. Un corpus pré-1900 couvrant alchimie, astrologie, magie, théosophie et traditions connexes.
En 2016, un certain Dan Brown a fait un don de 300.000 € pour numériser le noyau de 4600 livres anciens et 300 manuscrits de la Ritman Library. Le projet est cofinancé par le Prins Bernhard Cultuurfonds, fondation qui soutient la culture et le patrimoine aux Pays-Bas. La Ritman Library a beaucoup inspiré l'auteur américain, notamment pour son roman Inferno.
Après huit années de silence éditorial, il revient par ailleurs sur le devant de la scène mondiale avec Le secret des secrets (traduit par Dominique Defert et Carole Delporte), à paraître le 9 septembre chez JC Lattès. L’auteur du Da Vinci Code ressuscite son personnage emblématique, Robert Langdon, professeur de symbologie. Cette fois, l’érudit se rend à Prague pour assister à une conférence révolutionnaire consacrée à la noétique, donnée par Katherine Solomon. Entre eux s’amorce une relation, tandis que la scientifique de renom s’apprête à publier un essai explosif sur la nature de la conscience humaine, un ouvrage dont les thèses pourraient remettre en cause des siècles entiers de croyances...
À LIRE - De Harlan Coben à Mathieu Belezi : quelques auteurs de la rentrée littéraire 2025
Les textes de la Bibliotheca Philosophica Hermetica sont en latin majoritairement - souvent truffés de jargon et d’orthographes anciennes -, mais aussi en allemand, néerlandais, français et anglais. Loin d’être de simples « livres de recettes magiques », ces textes mêlent correspondances symboliques entre plantes, astres et métaux, exégèses religieuses, numérologie, poèmes philosophiques et observations proto-scientifiques.
La collection ne se limite par ailleurs pas à l’occulte. Elle témoigne de la manière dont, aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, théologie, philosophie et « philosophie naturelle » s’entrecroisaient. On y retrouve par exemple Henry More, l’un des Cambridge Platonists, qui s'efforçait de concilier Platon, christianisme et philosophie mécanique naissante. Ou l'ouvrage The Man-Mouse Taken in a Trap… de Thomas Vaughan, publié à Londres en 1650, pamphlet virulent contre Eugenius Philalethes, pseudonyme utilisé par son propre frère Henry Vaughan.
La présence d’Isaac Newton peut également étonner. Célèbre pour ses travaux en mathématiques et en physique, il a aussi laissé de volumineux manuscrits alchimiques - où se mêlent expériences de laboratoire, spéculations hermétiques et interprétations bibliques. Longtemps restés confidentiels, ces écrits sont aujourd’hui édités et accessibles en ligne grâce à divers projets universitaires. Ils montrent un Newton autant fasciné par la pierre philosophale que par la gravitation universelle.
Les textes hermétiques n’ont cessé d’intriguer les philosophes et historiens des idées. Alexandre Kojève consacra ainsi une étude à Paracelse, figure emblématique de la Renaissance hermétique. Pour ce dernier, la pensée du médecin-alchimiste n’était pas une simple superstition, mais une tentative d’unifier savoirs spirituels et observation du monde naturel, en posant les bases d’une « science totale » avant l’heure.
Dans sa lecture, l’hermétisme apparaît comme une philosophie de la correspondance universelle, où la nature, l’homme et le divin participent d’un même langage symbolique. Un autre rapport au monde que le nôtre, en somme. Chaque élément de la réalité y est signe, miroir ou résonance d’une vérité plus vaste, créant un univers saturé de significations où rien n’est anodin.
À LIRE - Marsile Ficin : quand la lumière révélait l’ordre du monde
D’autres, comme Carl Gustav Jung, ont vu dans ces écrits un matériau précieux pour comprendre l’inconscient collectif, considérant l’alchimie comme une projection imagée des processus psychiques. Selon lui, on observe une évolution : au Moyen Âge, l’alchimiste cherchait à se transformer lui-même en transformant la matière, tandis que l’époque moderne a dérivé vers une approche de plus en plus mentale, intellectualisant la pratique et multipliant les systèmes symboliques. Pour le psychanalyste, cette dérive marque une perte : l’expérience vivante de la transformation intérieure a été remplacée par une inflation de concepts, éloignant l’alchimie de sa fonction initiatique et de son lien direct avec la psyché profonde.
L’expérience concrète de la transformation intérieure, inséparable du travail sur la matière, a peu à peu été recouverte par une abstraction symbolique. L’alchimie, qui fut largement une pratique visant à unir l’opération physique et la métamorphose spirituelle de l’adepte, s’est réduite à un discours spéculatif foisonnant.
Fondée en 1957 par le collectionneur Joost Ritman, la Bibliotheca Philosophica Hermetica — aussi connue sous le nom de Ritman Library — rassemble près de 30.000 ouvrages, dont 5000 imprimés anciens et 300 manuscrits consacrés à l’hermétisme, la gnose chrétienne et les traditions ésotériques.
Depuis 2017, cette collection unique est hébergée et présentée au public au sein de l’Embassy of the Free Mind, installée dans la Maison aux Têtes, une demeure historique d’Amsterdam. La bibliothèque reste le noyau intellectuel de l’institution, tandis que l’Embassy en déploie la dimension muséale, culturelle et éducative, en organisant expositions, conférences et débats.
À LIRE - “Le visionnaire et incendiaire” Austin Osman Spare
Rappelons qu'Amsterdam a longtemps été une ville-refuge pour les imprimeurs et les penseurs bannis ailleurs en Europe. On peut rappeler Spinoza, Descartes, ou encore Menasseh ben Israël.
En 2022, la collection de la Bibliotheca Philosophica Hermetica a rejoint le registre Mémoire du monde de l’UNESCO. Ce programme vise à protéger les patrimoines documentaires d’importance universelle. La Ritman Library est à présent au même rang que les manuscrits de la mer Morte ou la Bible de Gutenberg, pour situer.
Crédits photo : Située au 123 Keizersgracht à Amsterdam, la Maison aux Têtes (Huis met de Hoofden), classée monument national sous le numéro 2249, est un ancien bâtiment résidentiel emblématique de Hollande-Septentrionale. André from Amsterdam (CC BY-SA 2.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 14/05/2025
62 pages
Editions Allia
6,50 €
Commenter cet article