Avec de l'Intelligence artificielle, quelques connaissances en code et des bases de données solides, sont réunis tous les éléments nécessaires pour tenter de donner vie à la psychohistoire, cette science fictive imaginée par Isaac Asimov. Et de l'applique au plus prestigieux des prix littéraires français : le Goncourt. Voici comment a débuté la folle aventure, attestée dans le carnet d'un stagiaire en rubrique Livre : concevoir un outil prédictif pour s'assurer de décrocher les lauriers de l'Académie...
Le 19/08/2025 à 09:56 par Bernard Strainchamps
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Publié le :
19/08/2025 à 09:56
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J'avais décroché un super stage à l’agence américaine Associated Press. Sauf que c'est la loose ! L'AP vient d'annoncer la fermeture du service recension. Les statistiques disent qu'il n'y a plus de lecteurs. Tout le monde s'est barré sur la plateforme chinoise Tik Tok. Je cherche un truc qui pourrait sauver mon avenir pro. Eurêka, j'ai trouvé l'idée du siècle : écrire un algorithme qui prédise le Prix Goncourt. Je maîtrise les tableurs, les scripts Python et je connais un peu le sujet de la rentrée littéraire. Je tiens le futur entre mes doigts.
Premier réflexe : ouvrir un tableur. Je note les vingt derniers lauréats, j’aligne les colonnes et je compte. Et là, miracle :
– Gallimard : 6 prix (31.6 %)
– Actes Sud : 4 prix (21.1 %)
– Flammarion : 2 prix (10 .5 %)
– Autres éditeurs : 7 prix

J’exulte : Gallimard + Actes Sud raflent à eux deux la moitié des Goncourt sur vingt ans. Une évidence chiffrée. J’imagine déjà une première ligne de code :
if editeur in ["Gallimard", "Actes Sud"]:
probabilité += 0.5
Bon, ce n’est pas encore un algorithme, mais ça ressemble déjà à une boussole.
Je continue. Le Goncourt n’est pas qu’un palmarès d’éditeurs, c’est aussi une histoire de bruit médiatique. Je définis des règles :
"Fin août, il faut que Le Monde ou Télérama ait publié un papier."
"Il faut au moins 3 autres grands médias (Le Figaro, Libé, L’Obs, La Croix, JDD, Paris Match, L’Express, etc.)."
"Je dois aussi compter les passages radio/podcast et télé/YouTube."
Donc l’algo, en vrai, il ne comprend pas la littérature (pas qu'on le lui demande, d'ailleurs), il coche des cases :
– Présence presse de référence (Le Monde ou Télérama en août-septembre).
– Présence > 3 articles grands médias.
– Bonus si radio/podcast/vidéo.
Verts : (l’algo aurait repéré) : Houris (Kamel Daoud, 2024 - Gallimard), Vivre vite (Brigitte Giraud, 2022 - Seuil), La plus secrète mémoire des hommes (Mohamed Mbougar Sarr, 2021 - Philippe Rey), Leurs enfants après eux (Nicolas Mathieu, 2018 - Actes Sud), Chanson douce (Leïla Slimani, 2016 - Gallimard), Boussole (Mathias Enard, 2015 - Actes Sud).
Oranges : (présence forte mais mauvais timing) : Veiller sur elle (Jean-Baptiste Andréa, 2023 - L'Iconoclaste), L’anomalie (Hervé Le Tellier, 2020 - Gallimard).
Rouges : (l’algo rate) : Tous les hommes n’habitent pas… (Jean-Paul Dubois, 2019 - L'Olivier), L’ordre du jour (Éric Vuillard, 2017 - Actes Sud).
L’algo, un peu naïf, conclurait que :
Quand Télérama ou Le Monde s’active fin août, ça sent bon le Goncourt.
Il manque les médias audiovisuels (qui pourraient renforcer les signaux).
Je regarde ma pile de notes. En dix ans de Goncourt, je vois passer :
– les romans du réel social (Mathieu, Giraud, Dubois),
– les romans du cri ou du glaçant (Slimani, Daoud),
– les romans de l’Histoire et de la démonstration (Vuillard),
– les romans de l’érudition et du labyrinthe (Énard, Mbougar Sarr),
– les romans du jeu et du vertige (Le Tellier),
– les romans du destin sculpté (Andrea).
Bon. Là, je crois que j’ai trouvé ma boussole. Je vais définir mon algorithme des quatrièmes de couv’. Trois grands critères… enfin non, quatre, parce qu’il y a aussi les repères temporels et spatiaux. Allez, je pense tout haut :
Je commence par chercher les grands mots qui reviennent souvent chez les Goncourt : mémoire, guerre, vie, société, amour, exil. Quand un roman en aligne plusieurs, je mets un score haut. Si ça s’écarte trop, hop, le score baisse. C’est simple, non ?
Ensuite, j’essaie de mesurer la densité de vocabulaire abstrait ou littéraire. Des mots comme destin, identité, humanité, politique. Plus il y en a, plus ça fait “littéraire/Goncourt”. À l’inverse, si le texte parle plutôt d’objets concrets, de quotidien, le score descend. Le quatrième de couv’, c’est rarement de la prose flamboyante, mais ça donne une idée.
Ah, là je rigole moins… parce qu’il faut comparer chaque texte aux anciens. J’utilise une mesure de distance TF-IDF (oui, c’est technique). Plus un roman s’éloigne des profils passés, plus je lui mets un score haut. S’il ressemble trop aux précédents, paf, originalité faible. Et je râle, parce que ça donne souvent des scores moyens…
Enfin, je scrute les indices temporels (après-guerre, années 90, vingt ans plus tard) et les lieux (noms de villes, pays). Quand c’est bien ancré dans un contexte, le score grimpe. Quand ça flotte dans une intériorité sans balises, ça baisse.
Voilà. J’ai tout codé, et je balance mes données.
Le calcul est fait !
Pour chacun des 10 lauréats, j’ai quatre scores : Thèmes, Style, Originalité, Repères. Tout ça est normalisé dans un tableau interactif. Et j’ai même sorti un radar : ça donne le profil moyen des quatrièmes.

Style : les scores sont homogènes, pas étincelants. Normal, une quatrième n’est pas là pour briller stylistiquement, mais pour cadrer l’histoire et les enjeux.
Originalité : moyenne assez basse. Toujours les mêmes thèmes : mémoire, guerre, famille, identité. Ça ne veut pas dire que les romans eux-mêmes manquent d’originalité, mais que les quatrièmes restent dans une zone rassurante, “compatible Goncourt”.
Thèmes : très hauts. Les récurrences sautent aux yeux : mémoire, exil, politique, histoire.
Repères : aussi bien présents. Guerres, lieux, périodes marquées : l’ancrage spatio-temporel est net.
Résultat : le futur Goncourt, vu par son quatrième de couv’, se joue pile à l’intersection de ces quatre dimensions. Et moi, stagiaire-algo, je jubile : j’ai réussi à transformer des phrases de promo en une empreinte littéraire.
Je jubile, puis je peste. Mes scores fonctionnent trois fois sur quatre : il y a toujours un Goncourt inattendu qui échappe à mes cases. Un auteur qui surgit, une maison d’édition moins attendue, une surprise que mon script ne voit pas venir. Alors je note mes prochaines pistes :
Chercher dans les signaux faibles : les désaccords de critiques, les romans qui divisent.
Creuser l’analyse thématique pour mieux distinguer les constantes (mémoire, histoire) des ruptures.
Mieux calibrer l’indice d’originalité : savoir quand “trop conforme” devient un handicap.
À la fin, je souris. Mon “algorithme Goncourt” n’a rien de magique. C’est une loupe qui révèle des régularités : le poids des éditeurs, le rôle des médias, la grammaire des quatrièmes. Trois fois sur quatre, il tape juste. La quatrième fois, il se trompe — et c’est peut-être ça, le vrai Prix Goncourt : rester imprévisible.
Moi, stagiaire, je referme mon carnet de codes. J’entends mes collègues discuter de leur avenir professionnel.
Un extrait des différents livres cités est proposé en fin d'article.
Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 2.0
Par Bernard Strainchamps
Contact : bs@bibliosurf.com
Paru le 16/08/2017
480 pages
Actes Sud Editions
10,30 €
Paru le 15/08/2024
411 pages
Editions Gallimard
23,00 €
Paru le 19/08/2021
461 pages
Philippe Rey
22,00 €
Paru le 22/08/2018
425 pages
Actes Sud Editions
22,80 €
Paru le 18/08/2016
240 pages
Editions Gallimard
19,00 €
Paru le 07/05/2025
542 pages
Collection Proche
9,70 €
Paru le 02/06/2022
416 pages
Editions Gallimard
9,50 €
Paru le 04/03/2021
264 pages
Points
8,40 €
Paru le 18/08/2021
160 pages
Actes Sud Editions
7,30 €
8 Commentaires
Mike Petrov
20/08/2025 à 07:50
Excellent et drôle. J'avais décrit également avec humour le processus et les aléas d'un prix littéraire dans mon roman "le prix quoncourt" lequel - aha ha ! - ne rentrera malheureusement pas dans la compétition, en tous cas cette année. Les contraintes sont trop complexes, surtout quand on part des présélections pour qu'un algorithme puisse remplacer un jury humain. Euh, j'espère !
Esprit de contradiction
20/08/2025 à 08:00
Zut! on va devoir changer le gagnant.
Luna
20/08/2025 à 08:34
Prédire Freida Mcfadden ce n'est pas prédire le Goncourt, c'est imposer son gagnant assisté par l'IA
Marie
20/08/2025 à 09:08
Il se trumpe d'intelligence...Et quel temps perdu...sur la lecture!
NB Il y a tant de "Boncourt" en France. Sa démonstration m'évoque "Bien être" de N. Hill.
Manuel S.
20/08/2025 à 09:59
Joli exercice de style (oui, les stats ont du style) pour une mystérieuse affaire que n'aurait pas renié Agatha Christie
Edco
23/08/2025 à 20:24
Sur le thème du prix Goncourt , avec un pas de côté , voir le film très chouette sur Arte avec Ramzy
" Youssef Salem a du succès " .....pas prévisible ..... justement .....✌️
Michel Bernard
24/08/2025 à 22:58
Pour information, une recherche du même genre : https://journals.openedition.org/revuehn/2297
Edco
25/08/2025 à 09:28
Bravo pour votre travail , édifiant 👏👏👏👏!