À Albert, ville discrète du département de la Somme, une toute jeune association — Les Éclaireurs de vie — s’est créée le 12 mai 2025, portée par deux jeunes fondateurs, Chloé et Mathieu. Sa vocation ? Insuffler des instants de répit, de bien-être, de partage à des enfants touchés par la maladie. Implantée au 28, rue des Églantines, elle figure officiellement au répertoire des associations depuis mai 2025.
Mais voici ce qui la rend singulière : elle intervient non seulement dans les cadres habituels — activités adaptées, solidarité intergénérationnelle, accompagnement émotionnel des familles — mais tire des livres jeunesse distribués par McDonald’s, à travers le programme « Un jouet ou un livre », pour les apporter à l’hôpital Necker, à Paris. Une initiative qui conjugue avec justesse culture, solidarité et attention portée aux plus vulnérables, indique le Courrier Picard.
Vous vous souvenez peut-être d’un fait à peine croyable, relayé récemment : en 2024, McDonald’s France est devenu, selon ses propres données, le premier distributeur de livres jeunesse en France, devant Amazon, la Fnac ou Leclerc : près d’un livre enfant sur cinq y est parti d’un Happy Meal, soit quelque 25 millions d’exemplaires distribués.
Mieux : depuis le début du programme, ce sont plus de 150 millions de livres offerts à travers l’Hexagone. Bon, entre 2015 et 2021, la chaîne de restauration avait déjà fourni plus de 80 millions d’exemplaires, comme le relevait AcuaLitté. Le tout doublé par l'opération Mercredis à lire, lancée en septembre 2020, qui avait écoulé plus de 3,5 millions de titres en une année et demie.
Autrement dit, voilà longtemps que McDo a pris la tête — entre janvier et octobre 2021, 74,2 millions de livres jeunesse (album, roman, BD, etc.) avaient été vendus en France. Voilà, voilà…
Reste que depuis le lancement du programme « Un jouet ou un livre » connaît un succès croissant : si seulement 9 % des enfants choisissaient le livre en 2015, ce chiffre a triplé en 2024 pour atteindre 33 % — soit un enfant sur trois préférant un petit livre à un jouet.
Un succès qui s’explique en partie par la qualité littéraire recherchée : chaque collection mobilise des auteurs contemporains français très appréciés (Éric-Emmanuel Schmitt, Agnès Martin‑Lugand, Marc Levy, Alexandre Jardin…), invités à « libérer leur part d’enfance » et à proposer de petites histoires accessibles, illustrées et engageantes.
À Albert, l’idée de Les Éclaireurs de vie est inspirée, presque évidente : ces livres, qui ont déjà le mérite d’exister et d’avoir été distribués, sont réutilisés là où ils peuvent faire une différence autrement profonde. Ils rejoignent l’Espace Lecture de l’hôpital Necker, un lieu aménagé pour accueillir enfants hospitalisés ou venus en consultation, où des bénévoles les accompagnent lors de prêts ou de sessions de lecture sur place. Une boucle solidaire se ferme, d’un Happy Meal à un temps précieux dédié à l’enfant malade.
Entre Albert et Paris, entre fast food et hôpital pédiatrique, se tisse une chaîne de sens. Les Éclaireurs de vie, à peine nés, deviennent des passeurs discrets — mais puissants — de ces petits livres. Ils prolongent le moment d’émerveillement entre parent et enfant, déjà suscité par McDonald’s, pour le faire résonner au-delà du temps du repas, dans un cadre où chaque sourire compte.
La tonalité même de cette initiative mérite qu’on la souligne : rien de clinquant, pas d’éclat médiatique, mais un mouvement de fond, humble et déterminé. Chloé, Mathieu et leur équipe se font les gardiens d’un geste simple — un livre — et pourtant infiniment capable d’apporter, ne serait-ce qu’un instant, une échappée belle dans la salle d’hôpital.
Pour l’heure, c’est la branche Hachette Jeunesse qui se repaît de l’action ménée, puisque la maison produit les ouvrages que McDo offre. En parallèle, la marque s’est engagée avec le Centre national du livre en versant des montants changés en chèque-lire, dans le cadre de la manifestation Partir en livre.
Sauf que, ces derniers temps, plusieurs auteurs ont signalé à ActuaLitté que leurs livres se retrouvaient sur des plateformes de vente d’occasion. Car une autre réalité apparaît aujourd’hui : on retrouve ces albums, encore neufs, en vente sur Amazon, Momox ou d’autres plateformes de revente.
On ne peut ignorer que, sur la quatrième de couverture, la mention “prime offerte, ne peut être vendue” figure noir sur blanc. Pourtant, elle n’a qu’une valeur dissuasive et ne prime pas sur, l’article L.122-3-1 du Code de la propriété intellectuelle. Ce dernier établit le principe dit « d’épuisement du droit de distribution » : dès lors qu’un exemplaire a été fourni légalement au public, son propriétaire est libre de le céder, le donner ou le vendre.
Cette nuance ouvre la voie à des pratiques discutables. Que des particuliers, des recycleries ou des vide-greniers proposent ces titres à la vente, c’est désormais l’usage. Mais que des professionnels du livre les mettent en rayon entre deux et huit euros interroge davantage : il s’agit alors de tirer profit d’un objet culturel conçu pour être gratuit, au risque de brouiller la frontière entre don et marchandise.
Sauf que ces plateformes ne font que mettre à disposition un moyen pour que des particuliers revendent ces oeuvres, légalement obtenues. Sur Le Bon Coin, on trouve ainsi Comme deux gouttes d’eau de Marc Levy entre 1 et 3,49 €. Une aventure au pays du magicien d’Oz, signé Katherine Pancol subit les mêmes types de variations — une annonce propose même l’intégralité des 15 titres qu’elle écrivit pour McDonald pour 30 €. Idem pour Virginie Grimaldi, dont les six titres McDo sont à vendre pour 13,99 €.
L'ambiguïté souligne un paradoxe : on incite les lecteurs à recycler et donner une seconde vie aux objets culturels au nom de l’écoresponsabilité, mais dans le même temps, ces circuits parallèles deviennent un marché où s’installe la spéculation. Pas vraiment une manne financière, mais une méthode qui fait grincer des dents.
Les Éclaireurs de vie, en choisissant de récupérer ces livres pour les redonner à des enfants hospitalisés, se placent à rebours de cette logique marchande. Ils rappellent que l’esprit originel de ces albums n’est pas de nourrir une économie parallèle, mais bien de faire jaillir un instant de lecture là où il est le plus précieux.
Crédits photo © Les Éclaireurs de vie - CHU Amiens-Picardie
Par Clément Solym
Contact : cs@actualitte.com
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