Il fut un temps – un gros demi-siècle – où dans le journal, se signaient des avis argumentés, par des journalistes dont la seule arme était une plume trempée dans l’encre et la conviction. Un texte parfois sévère, toujours nourri par une lecture attentive. Aujourd’hui ? Eh bien, il paraît que tout cela est un peu… daté, voire dépassé. Presque risible, si l’on en croit les grands décideurs de l’information culturelle.
Le 15/08/2025 à 10:30 par Nicolas Gary
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15/08/2025 à 10:30
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A-t-on forgé la légende de critiques littéraires au verbe haut, au nom craint, à mesure que les pages dédiées aux livres se sont réduites à peau de chagrin ? Ou plus simplement oublié combien de critiques auraient mieux fait de ravaler leur opinion — les plus acerbes ne sont pas toujours les juges les plus durables. Croire que son avis sur une œuvre vaut pour quiconque d’autre que soi m’étonne encore. Quelle que soit la force de l’argumentation.
Reste qu’on déplore une nouvelle victime du monde moderne : l’agence américaine Associated Press, qui, après près de deux siècles à rapporter l’actualité, jette l’éponge sur les critiques de livres. Non par manque d’auteurs, ni même de matière à lire : simplement, le public n’est plus là.
Ou du moins, il préfère autre chose. Après tout, pourquoi s’astreindre à un peu de lecture quand s’avalent vingt contenus en dix minutes ? Le storytelling devient l’alpha et l’oméga : il faut raconter, faire vibrer, mais surtout ne pas égratigner.
Cette décision de l’AP serait le fruit d’une « analyse approfondie » des habitudes de lecture des internautes. La faute donc à un public, cet être volatile constitué de statistiques et les alimentant. Traduction : si ça ne clique pas, ça ne vaut pas la peine d’être produit. Le marché dicte la ligne éditoriale : on raconte désormais les livres comme on vendrait des baskets. En image, en trois clics, avec un fond musical accrocheur.
Et permettez-moi de ne rien dire de l’unboxing, pratique désopilante si elle n’était pas sérieusement commercialisée par celles et ceux qui ont trouvé le filon. Je ne leur reproche pas, bien au contraire : quitte à enterrer le corps rapidement, autant que tout le monde apporte et plante un clou dans le cercueil…
Précision : si ActuaLitté propose des chroniques de livres, il ne s’agit pas de notre principale activité : plutôt d’un plaisir que l’on ne boude pas que de parler d’ouvrages appréciés.
À LIRE - Les mauvaises critiques de livres qui vous ruinent la vie
Certes, les livres continueront d’être “couverts” par des journalistes internes de l’AP. Journaleux, sortez couverts ? Mais pour quel traitement ? Que gagnera-t-on lorsque toute parution sera transformée en produit de consommation culturelle immédiate ?
D’aucuns crient au renversement des pouvoirs : finies les cooptations corporatistes où les voix légitimes à s’exprimer grossissent les rangs d’une profession. Un vent de liberté souffle grâce aux outils numériques : chacun y livre son opinion à l’envi. Chacun commente dans son coin, prend la parole, alimentant un débat commun — ou participant à sa dissolution ? Si difficile à dire !
Qu’une influenceuse (terme ô combien révélateur, si l’on se souvient que les mots ont un sens !) réunisse autour de ses posts des dizaines de milliers d’abonnés, de quoi est-ce la preuve ? D’une reconnaissance, d’une identification…
Car les temps changent, les comportements moutonniers, non : la dictature algorithmique travestie en espace de libre d’expression n’est en réalité qu’une machine à broyer. Des blogs à TikTok, les supports évoluent, mais s’y observe le même phénomène warholien, entre attention numérique et dopamine à bon compte. Et s’enrichissent alors des Zuckerberg, Musk et j’en passe et j’en oublie.
CHRONIQUE - Du goût et du plaisir, l'art difficile de la critique littéraire
Guy Debord, en 1967 dans La Société du spectacle, l’avait vu venir gros comme une maison : « Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. » Une autre, plus explicite encore ? « Le spectacle organise avec maîtrise l’ignorance de ce qui se passe et, aussitôt, l’oubli de ce qui a pu en être connu. » Comment mieux qualifier le fonctionnement sur les rézozos ?
Alors oui, un phare s’éteint. Lentement, presque discrètement… Mais soyons honnêtes : depuis quand la critique fait vendre ? La promotion télévisée peine déjà, à l’exception de La Grande librairie : en période d’économies, pourquoi s’entêter ? Les éditeurs se plaindront que la place accordée à leurs ouvrages dans les médias s’amenuise, que les best-sellers et les objets-livres interchangeables inondent déjà le marché.
On haussera les épaules, affirmant avec Lavoisier que « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Mais il y a dans cette mutation une perte plus grave qu’il n’y paraît. La critique n’est pas un luxe élitiste : elle est un espace de résistance, une manière de ralentir le flux pour réfléchir à ce qu’on lit, à ce que cela nous dit du monde.
PODCAST - Critique de livres : “Montrer son nombril importe plus que se creuser la cervelle”
La sacrifier sur l’autel de l’instantanéité, c’est accepter que les livres soient avalés avec la même distraction qu’une série de vidéos fugaces. Mais qui a vraiment tenté de renouveler le genre, plutôt que de la mettre en bière ? Et si, alors, la disparition de la critique classique était une bénédiction?
Ce que vivent aujourd’hui les pages culturelles, le journalisme musical l’a connu, quand les playlists ont relégué les critiques de disques au rang de curiosités. La critique gastronomique a subi le même sort face aux influenceurs food qui photographient leur assiette avant même d’y toucher. Le cinéma, lui, résiste à peine.
À chaque fois, le verdict est identique : ce n’est pas que la critique ne soit plus pertinente, c’est qu’elle est devenue invisible au milieu du bruit.
Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 2.0
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 15/10/2018
220 pages
Editions Gallimard
8,00 €
Paru le 17/04/1999
94 pages
La Fabrique éditions
12,00 €
Paru le 04/02/2005
91 pages
La Fabrique éditions
12,20 €
Paru le 15/06/2023
214 pages
Presses Universitaires de Lyon
10,00 €
Paru le 12/09/2024
251 pages
Presses universitaires de Strasbourg
25,00 €
Paru le 11/12/2024
408 pages
Editions Classiques Garnier
38,00 €
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Kuroki Tomoko
15/08/2025 à 12:26
Well, la critique était/est aussi parfois désastreuse et complètement hors sol voir Dirty Tommy "réponse au Masque et la Plume" sans parler des orientations politiques voir "Rodeo" de Lola Quivoron et la note de la presse. Voir aussi Ecran large qui voudrait parler de Cinéma Indé et qui pour vivre "critique un peu fortement" des Films comme "KPop Demon Hunters" et qui doit parler des "Marvel" (attention je suis un "True Believer" et un adapte des "Masters of the Obscure") pour vivre du coup on est jamais sur de la sincérité (sans compter les "cinéphiles" un peu casse-c... des commentaires).
https://www.ecranlarge.com/films/news/red-sonja-premiers-avis-guerriere-badass
Mazal Tov
Une sortie en France please (j'écoute l'OST ces derniers temps)
D. L.
15/08/2025 à 12:41
Cela fait bien longtemps que pour avoir une chronique digne de ce nom (ou une invitation) dans les médias d'influence littéraire, il faut que l'éditeur ait des actions ou un gros budget publicitaire dans le média. Il en va de même pour les Prix dont on ne sait plus combien il en existe en France.
Plusieurs chroniqueurs de ces médias ont déjà voulu m'inviter ou écrire une chronique à propos d'un de mes romans, et chaque fois, soit c'était un refus net et catégorique : l'éditeur n'est ni actionnaire ni client pub. Et quand un chroniqueur d'émission de télévision arrivait à en parler (sans invitation), c'était en fin d'émission, vers 1 heure du matin, après les têtes de gondoles.
Le monde de l'édition n'est plus qu'un marché de savons ou de yaourts. Regroupement des marques, vampirisation des rayons des commerces, course à la nouveauté, au bruit, avec date de péremption précoce !
Luna
16/08/2025 à 08:29
C'est déjà exactement ce que j'ai pensé à l'occasion de l'assassinat de la librairie francophone et puisque les mots on un sens, je rappelle qu'un assassinat c'est une forme aggravée du meurtre (homicide volontaire), en raison d'une préméditation d'une manière d'agir ou d'un mobile particulièrement condamnable ou d'autres circonstances considérées comme aggravantes et à bien y regarder de plus près c'est exactement la principale fonction de l'obsolescence programmée.
On se fait assassiner, j'en ai mal au coeur à longueur de journée, d'ailleurs j'ai cassé ma télé
https://actualitte.com/article/117072/radio/la-librairie-francophone-c-est-fini-on-est-completement-sonnes
Bénard Serge
16/08/2025 à 14:42
J'en pense la même chose que vous. Merci pour cette mise au point très utile.
JB
21/08/2025 à 17:54
Le bruit, c'est bien là le problème. Ce qui me rassure dans ces tristes nouvelles, c'est que certains savent encore faire acte de surdité volontaire, y compris vis à vis des critiques qui, osons le dire, en font aussi parfois beaucoup trop, pour s'absorber dans la joie du silence de la lecture ou de l'écriture. Ils sont peut être peu remarqués du fait même du mode d'exercice silencieux de leur activité, mais je les crois beaucoup plus nombreux que ne le pensent les pessimistes. Sur la critique, rien ne vaut celle qu'on rédige soi même en allant se frotter aux textes.
Luna
22/08/2025 à 10:06
Le bruit et le silence, j'aime beaucoup ces substantifs.
Oui mais le silence, c'est aussi un cri qu'on étouffe
Et la peur du sable dans sa bouche
Oui mais ceux qui ne font pas de bruit,
attendent aussi qu'on meure, mort de faim, mort d'amour, mort de peur.
Alors on parle de fourmis, de travaille de fourmis, allons fourmiller !
JB
22/08/2025 à 11:50
Merci pour votre beau texte. Il me fait penser à M. Duras qui disait : écrire, c'est hurler en silence.
Luna
29/08/2025 à 19:15
Les journaux littéraires dit Shopenhauer devraient être la digue opposée au gribouillage sans conscience de notre temps et au déluge de plus en plus envahissant des livres inutiles et mauvais. Grâce à un jugement incorruptible, juste et sévère, ils flagelleraient sans pitié chaque bousillage d’un intrus, chaque griffonnage à l’aide duquel le cerveau vide veut venir au secours de la bourse vide, c’est-à-dire au moins les neuf dixièmes des livres, et se mettraient ainsi en travers de l’écrivaillerie et de la filouterie, au lieu de les favoriser par leur infâme tolérance, qui pactise avec l’auteur et l’éditeur, pour voler au public son temps et son argent.
Voilà qui donne à réfléchir
Edco
04/09/2025 à 17:19
C ' est super que Gallimard réédite la société du spectacle, le mien est tout moisi , .....1/2 siècle.....que je le contemple..🤔😉