Aux États-Unis, les sensitivity readers — « démineurs éditoriaux » en français — continuent d'alimenter des débats. Sollicités par les maisons d’édition pour traquer stéréotypes et clichés, ces relecteurs sont parfois considérés comme des censeurs de la création littéraire, les représentants d'une « cancel culture » (« culture de l'effacement ») à l'œuvre. C’est du moins la thèse défendue par l’écrivain Adam Szetela dans son essai That Book Is Dangerous !.
Le 18/08/2025 à 16:40 par Louella Boulland
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18/08/2025 à 16:40
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À 35 ans, Adam Szetela, doctorant en littérature, publie aujourd’hui That Book Is Dangerous ! aux éditions The MIT Press. Dans cet ouvrage, il décrit le fonctionnement de ce qu'il considère être une nouvelle forme de « censure littéraire » à l’ère des réseaux sociaux, émanant de la « cancel culture ».
Pour ce faire, il a recueilli les témoignages de dirigeants des grandes maisons d’édition américaines, d’agents littéraires influents, d’auteurs primés, d’éditeurs, de responsables marketing et de « sensitivity readers », également appelés « démineurs éditoriaux » en français — des relecteurs qui traquent les propos susceptibles d’être jugés offensants, mais s'assurent aussi d'une certaine justesse des descriptions.
Dès les premières pages de son livre, l’auteur passe en revue quelques exemples de ce qu’il appelle « censure » – qui toucherait principalement la littérature jeunesse. Il cite par exemple le roman Blood Heir d’Amélie Wen Zhao, dont la parution avait été suspendue par son éditeur, Penguin Random House, en janvier 2019, quelques mois avant sa parution.
Un flot de critiques négatives s'était abattu sur le titre quelques semaines plus tôt, en provenance de la communauté de lecteurs et de blogueurs l'ayant lu en avant-première. Ces derniers avaient notamment pointé du doigt les épreuves traversées par un personnage noir, ainsi que la description de l'esclavage et de son histoire.
Sur la toile, l'autrice a été accusée de racisme, pour avoir représenté l’esclavage dans un univers imaginaire, sans lien avec l’histoire afro-américaine. « C’est une accusation absurde, selon moi », pointe Adam Szetela dans les colonnes du Telegraph, estimant qu'elle était disproportionnée.
L’autrice avait alors pris les devants sur Twitter, et annoncé que le livre, à sa demande et en accord avec son éditeur, ne sortirait pas à la date annoncée mais bien après une révision par des démineurs éditoriaux. Ces professionnels, de plus en plus présents dans l’édition américaine, mais également française, sont rémunérés pour relire des manuscrits et y traquer stéréotypes, représentations offensantes ou biais culturels. Leurs interventions peuvent conduire à des coupes, réécritures et plus rarement, le retrait complet d’ouvrages.
L'ouvrage d'Amélie Wen Zhao a finalement été publié en novembre 2019 par Delacorte Press, la filiale d'édition de Penguin Random House qui devait le faire paraitre à l'origine. Deux autres tomes de Blood Heir seront même publiés par la suite. La « censure » dénoncée par Adam Szetela ne semble pas avoir eu pour conséquence de réduire l'autrice au silence, mais plutôt d'avoir engendré un travail éditorial plus poussé autour de ce qui deviendra une trilogie...
Selon Adam Szetela, la légitimité des « démineurs éditoriaux » suscite toutefois des interrogations. Pour étayer sa critique, il évoque le mouvement #OwnVoices, à l’origine, selon lui, de l’émergence de ces relecteurs.
Ce courant militant défend l’idée que, pour plus d'authenticité et de justesse, les ouvrages de fiction devraient être écrits par des auteurs partageant l’identité, souvent marginalisée, de leur personnage principal. Ainsi, un récit relaté par la voix d'une héroïne sourde devrait, idéalement, être rédigé par une autrice elle-même sourde.
Né en 2015 sur X (ex-Twitter) à la suite d’une demande d’une lectrice cherchant des recommandations de livres diversifiés et exempts de stéréotypes, le hashtag s’inscrit dans un contexte particulier : l’année où la Cour suprême des États-Unis légalise le mariage homosexuel, alors que l’édition anglophone est vivement critiquée pour son manque de diversité et ses représentations stéréotypées, nourrissant les clichés racistes, misogynes ou homophobes.
Ces mêmes critiques ont été confirmées, en 2019, par la publication d'une étude de People of Color in Publishing et Latinx in Publishing. Elle révèle que de nombreux travailleurs et travailleuses issus de la diversité – et ils sont peu – subissent de l'isolement, des micro-agressions et des remarques déplacées sur leur lieu de travail. Près de 73 % des répondants en ont été victimes.
Une étude plus récente, publiée en 2024 par Lee & Low Books, une maison d’édition qui réalise tous les quatre ans une enquête sur le niveau de diversité dans l’édition, montre que le pourcentage de personnes noires dans l'édition est resté inchangé entre 2019 et 2023 (environ 5 %).
Le mouvement #OwnVoices s'inscrivait dans ce contexte, celui d'une sous-représentation des « minorités » au sein des créateurs et créatrices, mais aussi des travailleurs de l'édition. Ainsi, pour changer ce paysage éditorial monotone, #OwnVoices revendiquait un espace pour ces voix trop longtemps ignorées.
Adam Szetela estime que cet angle de lecture « a imprégné chaque recoin de la culture littéraire », et y voit un « réductionnisme racial ». « Si je suis un auteur blanc, je ne peux pas créer uniquement des personnages blancs, sinon on m’accusera de racisme. Mais #OwnVoices affirme que je ne saurai pas écrire correctement un personnage noir ou homosexuel. Les “sensitivity readers”, qui partagent l’identité “marginalisée” du protagoniste, garantissent ainsi cette authenticité supposée », souligne-t-il.
À LIRE - Les sensitivity readers rêvent-ils de réactionnaires qui rougissent ?
« Il faut préciser qu’on ne se forme pas dans une école pour exercer ce métier. Des professionnels de l’édition m’ont confié qu’ils se contentaient de chercher le terme sur X. Dit comme ça, c’est incroyable. » Il ajoute : « Qu’un démineur éditorial noir estime pouvoir déterminer si un repas décrit correspond ou non à ce qu’une personne noire mangerait, c’est ce genre de réductionnisme racial qui m’inquiète. »
Adam Szetela reconnaît toutefois que la présence des démineurs éditoriaux n’est pas née de nulle part. Leur apparition répond à des décennies de culture de masse imprégnée de stéréotypes sexistes, racistes ou homophobes, omniprésents dans la littérature comme au cinéma.
« L’idée, au départ, c’est de rendre l’édition plus diverse, d’offrir aux jeunes lecteurs des représentations positives de gens qui leur ressemblent. Et c’est vrai qu’il est problématique que ces livres soient difficiles à trouver. Il faut aussi rappeler que pendant des siècles, des auteurs blancs ont représenté les Noirs et les homosexuels de façon caricaturale et insultante », admet-il.
Mais, affirme-t-il, cet engouement a mis une pression sur les auteurs pour qu’ils écrivent sur leur identité. « Ça a produit des situations absurdes. J’ai parlé à un écrivain gay à qui un éditeur a dit qu’il devait “rendre son texte plus gay”. Il m’a répondu : “Je veux juste écrire sur des zombies, pas sur le fait d’être gay.” »
Il convient également de rappeler que la plupart des ouvrages cités dans That Book Is Dangerous ! ont finalement été publiés et sont disponibles en librairie aujourd’hui. Les coupes et réécritures imposées par les relecteurs, si elles existent, n’entraînent donc pas systématiquement la disparition d’un texte.
Pour Gisèle Sapiro, spécialiste de sociologie de la littérature interrogée en 2021 par ActuaLitté à ce sujet, « la question des sensibilités se pose depuis que l’édition existe ». Selon elle, « les démineurs éditoriaux font partie de l’éthique de responsabilité de l’éditeur », et le mouvement de réaction qu'ils provoquent « provient des opposants à la “cancel culture”, terme forgé par les conservateurs aux États-Unis ».
« J’ai 35 ans, je suis de la génération post-11-Septembre. Pour moi, la censure, c’était l’affaire de la droite religieuse. Quand j’étais enfant, c’étaient eux qui voulaient contrôler ce qu’on écoutait ou lisait. Mais en voyant ces histoires, j’ai compris que certains secteurs de la gauche agissaient de la même manière », conclut Adam Szetela.
Si aucun camp politique n'est à l'abri de dérapages liberticides, force est de constater que certains s'y prêtent plus que d'autres. Ainsi, aux États-Unis, une vaste offensive contre les ouvrages jugés « obscènes » ou « à contenu sexuel » se déploie aujourd’hui dans les bibliothèques publiques, sous l’impulsion des milieux conservateurs, comme le documente ActuaLitté depuis des années.
Autre exemple parmi une multitude : début avril, l’agence Associated Press révélait que l’Académie navale américaine avait retiré de sa bibliothèque 381 ouvrages considérés comme contraires à la nouvelle ligne politique du ministère de la Défense.
La mesure, qui nuance le diagnostic posé par Adam Szetela, s’inscrivait dans le cadre d’une directive émise sous l’administration Trump et appliquée par l’actuel secrétaire à la défense, Pete Hegseth, visant à expurger des institutions militaires tout document promouvant la diversité, l’antiracisme ou les identités de genre. Comment ne pas penser alors à l'expression « cancel culture » ?
À LIRE – Le Pentagone réintègre des livres dans les bibliothèques militaires
Parmi les titres mis à l’écart figuraient des essais sur le féminisme, les droits civiques, l’Holocauste ou le racisme, mais aussi des œuvres littéraires emblématiques comme Je sais pourquoi l’oiseau en cage chante, de Maya Angelou, ou Pursuing Trayvon Martin, consacré à la mort en 2012 d’un adolescent afro-américain abattu en Floride.
Crédits image : illustration, Samuele Ghilardi, CC BY-NC-ND 2.0
Par Louella Boulland
Contact : lb@actualitte.com
3 Commentaires
Kuroki Tomoko
19/08/2025 à 05:41
Exemples simples du cancer de la "cancel culture" de gauche :
https://www.cbr.com/dandadan-anime-most-controversial-moments/
https://www.nme.com/news/film/the-french-connection-censored-fans-furious-3452641
https://altselection.ouest-france.fr/danielle-critiquee-voix-ariel-sans-etre-noire-coreens-reagissent/
https://altselection.ouest-france.fr/pourquoi-les-asiatiques-ont-si-peur-du-soleil-une-remarque-moqueuse-qui-declenche-la-colere-des-internautes/
c'est fourbe/mesquin et à géométrie variable :
https://www.lesinrocks.com/cinema/zoe-saldana-regrette-davoir-incarne-nina-simone-176082-05-08-2020/
J'aime pas la "cancel culture" de droite pas plus la version "gentil" de gauche, saura tu comprendre la censure ??? et voir la différence ???
rez
19/08/2025 à 11:12
un livre réactionnaire et opportuniste s'appuyant sur une impossible victimisation.
Effectivement les états uniens sont encore plus mutilés intellectuellement et émotionnellement que le reste du monde et vont créer des postes et étiquettes pour les relecteurs juste parce qu'ils ont peut-être (heureusement) rajouté quelques critères de plus aux lectures, pendant que jusqu'ici on se torchait de la sensibilité des gens en situation de vulnérabilité ou on faisait gaiement de l'argent sur leur dos.
Ce n'est pas pour cela que des réquisitoires débiles ou déguelasses n'ont pas sorti de la bouche des éditeurs par le passé...
quand l'auteur dit "je suis de la génération post 9 septembre" il veut dire "j'ai grandi dans une atmosphère de fascisme bien détendue et normalisée et du coup qu'on me parle maintenant de respect de l'autre m'embête"
après il ne faut pas oublier que toute courante ou étiquette n'est qu'un signe de plus de l'échec de la société qui n'a pas pu intégrer pleinement tel sujet dans son sein et doit l'externaliser dans des nouveaux concepts. Une société saine n'aurait pas besoin de 'sensibility readers' car les relecteurs et éditeurs et le public seraient depuis toujours assez sensibles et respectueux. Et on ne réduirait pas le sujet de l'antiracisme ou l'homophobie a une simple question de sensibilité du consommateur mais un sujet qui continue de couter la vie d'énormément de personnes tous les jours.
Rose
21/08/2025 à 10:06
C'est comme le truc "woke", ustensile de cuisine ?