À la croisée des chemins entre littérature et science, une tendance émerge : des essais romancés et des fictions écrites par des scientifiques pour mieux faire passer le message climatique. Incapables de se faire entendre avec leurs graphiques et équations, certains experts choisissent la plume du conteur pour frapper les esprits. Suite de notre dossier explorant les multiples aspects de la Climate Fiction.
C’est le cas de la climatologue américaine Naomi Oreskes et de l’historien des sciences Erik M. Conway. En 2014, ces deux chercheurs ont publié un petit livre inclassable, L’Effondrement de la civilisation occidentale. Ni tout à fait un essai académique, ni un roman, il s’agit d’un faux récit historique rédigé en 2393 par un futur chercheur chinois revenant sur notre XXe-XXIe siècle tragique.
Du point de vue du narrateur, on apprend comment notre société, pourtant avertie de la menace climatique, a préféré faire comme si de rien n'était – et ne surtout pas introduire les impératives mutations. Elle s’est enfoncée dans le déni jusqu’au Grand Effondrement de 2073. En soixante pages glaçantes, Oreskes et Conway livrent un exposé scientifique vulgarisé des multiples freins qui ont conduit à la catastrophe (aveuglement idéologique, dépendance aux fossiles, inertie politique…), tout en le présentant sous une forme narrative captivante.
Écrit il y a 10 ans, cet essai-fiction reste d’une actualité saisissante et plus encore par son sérieux scientifique : preuve que le mariage de la science et de la fiction peut accoucher d’une œuvre aussi instructive que prenante.
De même, certains penseurs choisissent d’enrober leur réflexion théorique dans des éléments fictionnels. Le philosophe Bruno Latour, avant sa mort en 2022, travaillait sur un projet mêlant récit et essai pour imaginer comment des « terrestres » (humains en symbiose avec la Terre) pourraient triompher du modèle extractiviste destructeur. Son ouvrage Où atterrir ? (2017) n’est pas un roman, mais utilise des ressorts narratifs – titre métaphorique, scénarios fictifs – pour faire passer ses idées.
L’économiste Pablo Servigne, chantre de la collapsologie, a quant à lui contribué à des nouvelles d’anticipation pour illustrer concrètement ce que pourrait être la vie après l’effondrement, prolongeant ses essais alarmistes. On voit là une nouvelle forme d’écriture hybride, où la frontière entre le rapport scientifique et le roman s’estompe. Après tout, quand le GIEC décrit les scénarios futurs (RCP8.5 et autres), n’est-ce pas une forme de fiction appuyée sur des données ?
Récemment, des climatologues ont osé le pas : l’un d’eux, le Français Joël Guiot, a coscénarisé la BD Voyage en Anthropocène (2021) où son alter ego de papier embarque sa petite-fille dans le temps pour lui montrer l’évolution du climat. Là encore, la transmission du savoir se fait via une histoire, un voyage initiatique plus parlant que n’importe quel cours magistral.
Du côté de la fiction pure, l’inverse se produit : de plus en plus d’auteurs incorporent des éléments concrets tirés de publications scientifiques dans leurs intrigues, donnant à leurs romans un parfum de réalisme qui les rend d’autant plus percutants. Kim Stanley Robinson a collaboré avec des glaciologues pour décrire l’Antarctique qui s’effondre dans SOS Antarctica (1997, trad. Dominique Haas), puis avec des économistes et des géopolitologues pour bâtir le scénario ultra-crédible de Ministère du Futur (2020, trad. Claude Mamier).
Le résultat ? Un roman-fleuve fourmillant de données, si pointu qu’il a été lu par des membres du Parlement européen et discuté comme une véritable feuille de route climatique. Dans un registre plus expérimental, l’écrivain Richard Powers a avoué avoir intégré de vrais articles de botanique dans L’Arbre-Monde (2018) pour mieux décrire la communication entre les arbres – ce mélange de réel et d’imaginaire a fasciné les lecteurs, brouillant la frontière entre le roman et le documentaire sur la forêt.
La littérature climatique tend ainsi vers une forme de polyphonie des savoirs. Des chercheurs s’y muent en conteurs, des romanciers s’y font vulgarisateurs. « La polyphonie planétaire apparaît comme une stratégie privilégiée […] pour dresser le portrait (forcément partiel) de la lutte contre le changement climatique », analyse la revue Résilience. Cette phrase un peu savante signifie que pour saisir un problème aussi global que le climat, il faut mêler de nombreuses voix – scientifiques, politiques, intimes – et c’est précisément ce que permet le roman choral ou le récit multiperspectiviste.
Dans La Maison haute (2021, trad. Sarah Gurcel) de Jessie Greengrass, par exemple, une climatologue britannique qui avait prédit les inondations cataclysmiques finit par envoyer sa famille se réfugier sur les hauteurs ; le récit alterne entre son point de vue rationnel et les émotions des autres personnages subissant le désastre. On y gagne en profondeur psychologique sans rien perdre de la lucidité scientifique.
De plus, la pédagogie par la fiction fait son chemin dans l’enseignement. Des professeurs de sciences incitent leurs étudiants à lire des romans de cli-fi pour mieux appréhender les enjeux du changement climatique dans toute leur complexité humaine. « Le terme “cli-fi” a été proposé par Dan Bloom […] car la fiction a le pouvoir de toucher des parts de l’esprit humain inaccessibles aux politiques et aux scientifiques », rappelle une étude.
Concrètement, faire plancher des élèves sur La Servante écarlate ou Malevil permet d’ouvrir le débat sur l’éthique, la résilience, la gouvernance en temps de crise – des sujets difficiles à aborder frontalement. Des universités proposent même des cours dédiés à la littérature de l’Anthropocène, où l’on dissèque les œuvres de fiction pour y puiser des idées sur comment vivre (ou survivre) dans un monde en surchauffe.
Enfin, cette alliance de la science et de la fiction se voit consacrée par des prix littéraires spécifiques. Le tout récent Climate Fiction Prize en est un, porté par des organisateurs mêlant artistes et scientifiques. Mais il existe aussi des prix comme le Royal Society Science Books Prize qui, initialement destiné aux essais scientifiques, a parfois récompensé des ouvrages hybrides flirtant avec la narration.
On observe une évolution similaire dans le journalisme : le genre du journalisme narratif ou du documentaire BD (type Saison brune) montre qu’on peut informer rigoureusement tout en empruntant les codes de la littérature.
Cette convergence répond finalement à un besoin : face à l’ampleur de la crise écologique, les approches cloisonnées montrent leurs limites. Les rapports d’experts sans âme d’un côté, et de l’autre des fictions déconnectées du réel, risquent chacun de passer à côté du public. En mariant les deux, on obtient peut-être une formule gagnante : le savoir + l’émotion, la donnée + l’histoire.
Si la planète avait une voix, nul doute qu’elle choisirait un peu de chaque pour se raconter. Alors, entre science et fiction, ne choisissons plus : les deux travaillent main dans la main pour composer le grand récit de notre temps – celui de l’aventure climatique de l’humanité.
Un extrait des différentes oeuvres citées est proposé en fin d'article.
Crédits photo : makabera, CC 0
DOSSIER - Climate Fiction : un genre militant, au secours de la planète
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 30/04/2014
120 pages
Liens qui libèrent (Les)
13,90 €
Paru le 12/10/2017
155 pages
Editions La Découverte
14,00 €
Paru le 20/05/2021
240 pages
Points
10,20 €
Paru le 06/05/2022
52 pages
Editions Le Bord de l'eau
12,00 €
Paru le 09/10/2024
680 pages
Bragelonne
9,95 €
Paru le 05/09/2019
739 pages
10/18
9,90 €
Paru le 08/06/2023
283 pages
Editions Gallimard
23,00 €
Paru le 20/06/2018
480 pages
Delcourt
29,95 €
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