Avec son émission littéraire à la télévision - la seule de la Martinique dédiée à l’art de Patrick Chamoiseau -, Au Gré Des Pages, Claire Richer offre un espace rare de rencontre entre auteurs caribéens, lecteurs et téléspectateurs. À l’inverse de l’animateur de La Grande Librairie Augustin Trappenard, qui officie face à plusieurs invités, elle privilégie la rencontre en tête-à-tête.
Le 14/08/2025 à 16:45 par Hocine Bouhadjera
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14/08/2025 à 16:45
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Elle échange avec lui ou elle sur son ouvrage, ses inspirations et les messages qu’il souhaite transmettre. L’émission comprend également une rubrique occasionnelle, où un étudiant présente son coup de cœur littéraire, créant ainsi un moment de partage et de transmission entre générations.
L'émission hebdomadaire, qui a notamment reçu Viktor Lazlo, Dany Laferrière ou Adam Shatz, est diffusée sur une chaîne privée qui monte en Martinique, Zitata TV. La preuve : profitant déjà d'un beau studio professionnel, ils sont en plein déménagement, afin de s'agrandir encore... En plein travaux, Max Monrose, créateur et Directeur général de la chaîne, et ses équipes, nous accueillent gentiment dans les locaux.
Il nous raconte la genèse de Zitata TV – qui tire son nom d’un mot créole signifiant personne vive et espiègle, à l’image de l’énergie et de la créativité que la chaîne souhaite insuffler à ses programmes : « Ayant travaillé dans la production (ndr : il a fondé en 2001 AA Prod), notamment avec des chaînes comme Martinique La Première, j’ai constaté que le contenu spécifiquement pensé pour une télévision locale se faisait plus rare. Or, il est essentiel de proposer du contenu ancré dans notre réalité. D'autres chaînes faisaient déjà du local, mais j’ai choisi d’en faire un local de qualité, à la fois au niveau technique et éditorial. »
Des moyens ont été mis pour ce faire, avec un objectif assumé : « Prendre le contrepied des logiques des réseaux sociaux, que je juge souvent négatives. Dès l’origine, je voulais agir sur les comportements et les représentations qui véhiculent des stéréotypes ou des visions dévalorisantes. » Pour cela, il s’entoure de passionnés et d'acteurs locaux engagés, à l’image de Claire Richer, qui porte pour la chaîne deux émissions : une dédiée à la littérature, et depuis janvier une à l’art. D'autres programmes, dans le même principe, sont consacrés à la médecine, au bien-être, à l'économie, à l'économie, au sport...
Au Gré Des Pages, parfois présentée par Laurianne Thodiard, est né en mai dernier : « Un format d'une vingtaine de minutes qui me laisse le temps d’échanger longuement avec mes invités, et d’offrir au public un contenu riche et approfondi, tout en conservant une écoute fluide et agréable », nous explique Claire Richer.
Comment cette communicante chevronnée en est-elle venue à incarner la seule émission entièrement consacrée à la littérature en Martinique ? Tout commence en 2019, quand elle prend la direction de la communication de GBH (groupe Bernard Hayot) et de sa Fondation d’entreprise, la Fondation Clément : « Quand on m’a proposé ce poste, j’y ai vu l’opportunité de revenir m’installer sur l’île tout en conservant une ouverture à l’international. C’était pour moi un moyen concret de mettre mes compétences au service du développement des territoires ultramarins », nous confie-t-elle.
Elle a grandi en Martinique jusqu’à l’âge de 12 ans, avant de partir dans l’Hexagone. Son parcours l’a ensuite menée à Paris, où elle a suivi des études à Sciences Po, puis un DEA en sociologie à l’EHESS et un MBA à HEC. Un beau cursus, en somme, et malgré tout un dilemme qu'elle nous partage : « J'aurais pu opter pour une carrière artistique. J'ai eu la possibilité d'intégrer l'Ailey School (Ndr : école de danse de l’Alvin Ailey American Dance Theater, à New York, réputée pour son excellence), mais j’ai choisi la voie la plus rassurante, en privilégiant un cadre académique solide. »
Elle n'a pourtant jamais rompu ce lien avec la création artistique : « Peinture, arts visuels, littérature ont toujours accompagné mon parcours », assure-t-elle. Pendant ses études, elle se passionne pour la poterie et les œuvres d’artistes naïfs haïtiens, entamant une première collection qui lui ouvre les portes de la sculpture et de la peinture caribéennes.
Cette sensibilité l’a conduite, dans le cadre de son mémoire à HEC, à se lancer dans un sujet bien particulier dans le cadre de la grande école de commerce et de gestion : la création d’une galerie dédiée à la Caraïbe. Elle imagine ensuite Uprising Art, une plateforme en ligne permettant de faire découvrir la richesse de l’art caribéen et de son écosystème : « J’ai voulu mettre mes compétences professionnelles - savoir valoriser des produits, des projets et des talents - au service de ce qui me passionne. »
En parallèle, elle occupe différents postes dans la communication et le marketing, notamment au sein de l'opérateur télécom caribéen Outremer Telecom, qui sera par la suite intégré à SFR, avant de rejoindre les marques du groupe Altice à Genève. Elle rejoint finalement le Groupe Bernard Hayot, conglomérat martiniquais fondé en 1960, actif dans la grande distribution, l’automobile, l’industrie agroalimentaire et l’hôtellerie. L'opportunité de s'engager dans le soutien aux arts, à travers la Fondation Clément, qui promeut la création contemporaine caribéenne et la préservation du patrimoine culturel.
« Avec la Fondation, je retrouvais la même énergie que celle qui avait animé mon projet Uprising Art : révéler des talents, faire rayonner une culture, défendre un patrimoine », indique-t-elle, et de développer : « Même si j’ai évolué dans un environnement cosmopolite, parisien et ouvert sur le monde, mes origines martiniquaises restent profondément ancrées en moi, notamment à travers mon lien avec les Antilles et mon attachement aux arts. »
De retour en Martinique, elle constate qu’il n’existe pas d’émission littéraire sur les chaînes locales, ni même sur les chaînes ultramarines : « Connaissant Max Monrose et sa volonté de développer de nouveaux programmes exigeants, j’ai tout de suite eu envie de m’engager. Même si la télévision était un univers nouveau pour moi, je savais que mes compétences en communication seraient un atout. J’aime écrire, manier les mots, et j’avais repéré un vrai manque, ainsi qu’une demande forte de la part des auteurs : celle de faire rayonner les artistes et écrivains de la Caraïbe. C’était parfaitement en phase avec ma vision du rayonnement culturel au sens large. »
Animée par l’ambition de faire rayonner sa région natale, elle est convaincue que la culture, la littérature et les arts ont le pouvoir de susciter ce rayonnement chez l’autre. Son objectif affiché : tisser avec son public un lien authentique et sensible, et « révéler ce supplément d’âme qui ouvre l’accès à l’univers de l’autre, à son monde intérieur, et transmettre les émotions que je peux moi-même ressentir. » « En donnant la parole aux artistes et aux auteurs, je cherche à offrir toute la place à l’humain, à la rencontre avec l’autre, et à cette part invisible qui habite chaque personne », précise-t-elle.
Elle confesse, au sujet de cette activité menée en parallèle de son travail, déjà très prenant : « J’ai découvert que cette démarche me procure un véritable plaisir. Elle permet aussi d’apporter une offre nouvelle de connaissance, en opposition au “fast-food” culturel. » Une initiative personnelle, mais qui trouve naturellement un écho au sein du groupe GBH, pour lequel elle officie.
La preuve : le lancement d'un tout nouveau salon littéraire, Tous Créoles, qui s'est tenu les 2 et 3 août derniers, dans les jardins de l’Habitation Clément, et pour lequel Claire Richer a oeuvré en première ligne, aux côtés de l’association qui donne son nom à l'initiative. Elle raconte : « Depuis longtemps, j’avais envie de rendre concret et tangible ce que je présente à travers mes projets. Pour l’art, j’avais imaginé monter une galerie. Pour la littérature, je voulais créer un espace physique où le public puisse rencontrer directement les auteurs, au-delà des échanges virtuels derrière un écran. Ce salon est né de cette envie de transmission et de proximité. »
Claire Richer a présenté ce projet à Bernard Hayot, fondateur de GBH, qui l’a accueilli favorablement : « Si les arts plastiques sont un pilier majeur de la Fondation Clément, cette initiative fait écho aux valeurs de mon groupe, qui porte le rayonnement de la culture au sens large », commente Claire Richer. Une première édition qui a réuni une quarantaine d’auteurs martiniquais, couvert par Zitata TV, entre capsules qui présente les auteurs, plateaux et conférences thématiques.
À LIRE - Habitation Clément : un paradis martiniquais entre passé et avenir
En 2025, deux ans après la fermeture du Papillon Bleu, la Martinique ne compte plus que deux librairies indépendantes généralistes — Kazabul à Fort-de-France et Anolivres à Ducos — aux côtés d’une Fnac et d’un Cultura. Selon une enquête de France-Antilles publiée en novembre 2021, 57 % des Martiniquais ne lisent jamais de livres et seuls 9 % fréquentent une bibliothèque au moins une fois par an. Le ministère de la Culture relevait encore en 2023 que 43 % déclarent lire, contre 70 % en métropole. En parallèle, le Festival en Pays Rêvé appelle à l'aide, confronté à la baisse généralisée des financements publics pour la culture.
Dans ce contexte, une émission comme Au Gré des Pages prend toute sa valeur : elle crée un espace rare de visibilité pour les auteurs, stimule la curiosité des lecteurs potentiels et maintient vivante la circulation des idées et des récits caribéens.
Crédits photo : ActuaLitté (CC BY-SA 2.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
3 Commentaires
Nicole Richer
15/08/2025 à 02:23
Bravo Claire
persévérance au travail..
volonté de mettre en lumière tes talents
Pour mettre à l honneur les auteurs et autrices martiniquais.....
Que cette initiative reste fructueuse et puisse redonner le goût de découvrir notre patrimoine , notre culture par la lecture de toutes ces oeuvres présentées
à tous..
Merci
Gabourg Martiny
16/08/2025 à 14:51
Bonjour [à l'attention de Claire Richer],
Je me permets de vous écrire afin de proposer ma participation à l’émission Au Gré des Pages, dans le cadre de la présentation de mes ouvrages.
Originaire de la Martinique et aujourd’hui installé à Marseille, j’ai consacré une part importante de mon travail d’écrivain à la mémoire de Saint-Pierre et à l’éruption de la montagne Pelée du 8 mai 1902. Mes romans (L’Étreinte du Volcan, Les Tonnerres du Volcan, et le plus récent Les Veilleurs du Volcan) s’inscrivent dans une démarche littéraire et mémorielle autour de cet héritage, à la croisée de l’histoire et de la transmission.
Dans un contexte où les espaces de médiation culturelle se raréfient en Martinique — disparition de librairies, fréquentation en baisse des bibliothèques, difficultés de financement pour les festivals — je crois profondément que des émissions comme la vôtre jouent un rôle essentiel. Elles donnent une visibilité aux auteurs, nourrissent la curiosité des lecteurs, et contribuent à maintenir vivante la circulation des récits caribéens.
Je serai en Martinique entre fin avril et le 15 mai 2026, période durant laquelle je souhaite également participer aux commémorations du 8 mai 1902. Ce séjour serait pour moi l’occasion idéale de venir échanger avec votre public autour de mes livres et de ma démarche d’écriture.
Par ailleurs, j’ai eu la chance de partager mes années de scolarité avec Max Monrose, aujourd’hui directeur de Zitata TV, ce qui me relie de manière personnelle et fraternelle aux initiatives culturelles et médiatiques locales.
Je serais honoré de pouvoir contribuer à votre émission et reste bien entendu à votre disposition pour convenir des modalités.
Dans l’attente de votre retour, je vous remercie vivement pour l’attention portée à ma démarche et pour le rôle précieux que vous jouez dans la vie culturelle martiniquaise.
Avec mes salutations chaleureuses,
Martiny Gabourg
Écrivain, auteur du triptyque du Volcan
Claire Richer
19/08/2025 à 12:51
Merci pour votre intérêt et bravo pour votre engagement à transmettre la mémoire de St Pierre.
Contactez moi pour que nous en discutions : richerclaire@gmail.com .