Les éditions Joëlle Losfeld poursuivent avec bonheur la réédition des romans de Jean Meckert (1910-1995). Le dernier en date, La vierge et le taureau, occupe une place à part dans l’œuvre de Meckert. D’abord parce qu’il s’agit du dernier publié sous son propre nom. S’il continue à publier par la suite, ce sera désormais sous le pseudonyme de Jean Amila, bien connu des amateurs de romans policiers. Dernier roman de Meckert donc, La vierge et le taureau est aussi entouré d’une légende noire qui fait de ce livre, une sorte d’ouvrage maudit qui a donné libre cours à de nombreuses spéculations. Par Carl Aderhold
Cela est dû au fait qu’au milieu des années 1970, Jean Meckert est victime d’une violente agression. Laissé pour mort, amnésique et épileptique, il mettra de longues années avant de s’en remettre partiellement.
L’origine de cette agression demeure encore aujourd’hui mystérieuse. Mais il n’en faut pas plus pour qu’une légende prenne forme. Ce serait à cause du roman La vierge et le taureau qu’il aurait été battu à mort. La description des menées des services secrets français, la dénonciation des explosions nucléaires qui forment le fond de ce roman serait la cause de cette attaque. Une manière de faire taire, ou de se venger de Jean Meckert.
Mais comme les auteurs de la préface, Stéfanie Delestré et Hervé Delouche, le signalent, l’agression ne survient que trois ans après la publication du livre. Un délai un peu long pour faire taire Meckert. Et les deux préfaciers de signaler que sous le pseudonyme d’Amila, il a écrit de nombreux autres ouvrages dénonçant les menées des services secrets et des polices parallèles.
Mais au-delà de la légende, la vierge et le taureau demeure un roman à part dans son œuvre. A l’origine, il y avait un projet de film, dont André Cayatte, un proche de Meckert, devait être le réalisateur.
En pleine guerre froide, la mode est alors aux histoires d’espionnage dont James Bond ou bien encore OSS 117 sont les héros. L’idée qui séduit Meckert est de faire une parodie de ces jamesbonderies. D’un commun accord avec Cayatte, Meckert finit par porter son choix pour le lieu de l’action sur Tahiti, où ont lieu alors les expériences sur la bombe atomique française. Grâce à son éditeur, Les Presses de la Cité, Meckert passe six semaines sur place en Polynésie.
Une véritable aubaine pour un homme au regard aussi aiguisé et à l’indignation chevillée au corps. Ce qu’il découvre sur place est bien loin des chromos de plages paradisiaques et de vahinés.
A son retour, Meckert a complétement changé de projet. Il ne s’agit plus d’une parodie de films d’espionnage mais bien d’un réquisitoire contre le colonialisme français qui exploite la Polynésie et réduit ses habitants à des citoyens de seconde zone. Même l’aura de paradis perdu, peint par Gauguin est mise à mal.
Son héros, Gilbert Letessier, dit Honoré, son second prénom, est un apprenti. Peintre venu à Tahiti sur les traces de Gauguin, pour retrouver l’authenticité et la sincérité d’un art dévoyé par le business et le marketing.
Bien sûr très vite, « Honoré-le-peintre », comme l’appelle le brigadier-chef de Tahiti, déchante. Non seulement, il découvre son manque de talent mais pis encore, toute la légende autour de Gauguin est une escroquerie, de la pacotille pour touriste.
Venu avec de nobles ambitions artistiques, Honoré n’est bientôt plus qu’un parasite qui tente de survivre en délestant les Américains de passage, en leur refourguant quelques croutes à la manière de Gauguin. Mais son existence va bientôt prendre un cours nouveau avec l’arrivée d’une équipe de tournage d’Hollywood qui entend réaliser sur place un film d’espionnage à gros budget. Bientôt, il rencontre la star du film, Gloria Garden, vedette sexy à la fois lucide et paumée, dont il va tout faire pour essayer de la séduire. Comme toujours chez Meckert, l’amour n’est souvent que l’alibi recouvrant d’autres motivations moins avouables. Chez Honoré, l’attirance pour Gloria naît d’une humiliation.
Alors qu’il s’apprête à offrir à l’assistante de la star, le portrait qu’il vient de peindre, Gloria vient à passer, elle jette un œil sur le tableau et s’écrit « Dieu, que c’est laid ! » Et « elle passe souveraine » sans un regard pour Honoré
« Exécuté à bout portant, je n’ai plus qu’à remballer. Ma carrière de peintre officiel de l’illustre Gloria Garden est terminée. »
Dès lors, Honoré n’aura plus qu’une idée en tête : attirer l’attention de la star, lui prouver qu’il n’est pas ce pauvre type qu’elle a dédaigné d’un regard distrait.
Il y parviendra tout d’abord en tuant avec sa fronde un gros rat qui effraie la star, mais surtout en s’inventant un personnage, bien trop grand pour lui, d’espion. Gloria s’y laissera prendre. Attirée par un Honoré, qui multiplie les mystères et lui fait rencontrer un ancien agent américain, elle se laissera séduire. Un étrange incident, le tir d’une balle à travers le pare-brise de leur voiture qui manque de la tuer, achèvera de la convaincre de la nature véritable d’Honoré…
Mais piégé par son personnage, Honoré ne tarde pas à se retrouver pris dans une histoire qui le dépasse, se retrouvant au centre de l’intérêt conjoint des services secrets français et américains.
Pour Meckert l’intrigue est surtout l’occasion de dresser le portrait d’un monde où le pouvoir destructeur agit dans l’ombre, au mépris des populations.
Le tableau terrible qu’il dresse du sort réservé aux populations polynésiennes est sans appel :
« Ils savent, ou du moins ils ont su, qu’on ne prolifère pas impunément sans attenter à la jeunesse du sol, à la couleur de la vie. Au lieu de prendre la leçon, on a brusquement collé à ces gens les bienfaits des hauts salaires et des allocations familiales. Ils sont devenus bêtes de basse-cour (…) Ils ont le transistor et la pétrolette pour aller au boulot, ils se reproduisent comme des canards ; ils sont foutus. »
Le monde de Meckert est un univers sombre fait de destruction écologique et politique, d’avilissement des gens et de déshumanisation. Dans son style fait d’oralité et de formules incisives, il dénonce jusqu’à plus soif la tragédie du pouvoir.
Par bien des aspects, ce roman témoigne de l’esprit des années 1970 où la peur d’une guerre nucléaire, la découverte des premiers signes inquiétants de dégradation de la nature et la vision d’un État destructeur et complotiste imprègnent toute une partie de l’imaginaire d’extrême gauche. Extrême, Meckert l’est par bien des aspects. Tout jusqu’à l’art et les sentiments sont contaminés par cet esprit de destruction. Y compris l’amour et le sexe.
Alors qu’Honoré cherche avant tout à faire l’amour avec elle, Gloria le repousse, lui avouant qu’elle ne ressent rien physiquement et qu’elle n’éprouve aucun intérêt pour le sexe. Mais la peur qu’elle a éprouvée lorsque la balle traverse le pare-brise la transforme radicalement. « Des mordillements, des baisers rapides, passionnés… Elle doit se barbouiller de sang, comme folle. (…) Elle est sous moi, salopée dans une flaque, m’enlaçant des bras et des jambes, bouche contre bouche. »
Sous l’emprise de l’effroi, Gloria découvre le plaisir. Et pour bien nous faire comprendre l’intensité de la transformation, « bêtes en rut » comme il l’écrit, Meckert décrit un peu plus loin une nouvelle scène de sexe où Honoré, pour recréer les conditions qui ont amené la belle Gloria à s’abandonner, roue de coups la star qui vaincue par le désir à nouveau s’abandonne…
Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette vision de la sexualité féminine, qui s’inscrit dans sa conception du monde de Meckert, d’un retour à l’animalité pour sortir de la logique de déshumanisation de la civilisation, est pour le moins dérangeante... Il ne s’agit pas de s’ériger ici en censeur mais entre Lana, l’assistante vieillissante qui se paie des petits jeunes et Gloria qui ne prend du plaisir que sous une pluie de coups, la vision de Meckert de la sexualité féminine est à la fois rabaissante et destructrice.
Quelles que soient leur virulence, les dénonciations finissent toujours par être elles-mêmes sujettes à dénonciation, prises qu’elles sont dans l’époque qui les a engendrées. Et la lucidité même la plus extrême conserve sa part d’aveuglement que les générations futures se chargeront de pointer, sans pour autant parvenir à s’affranchir à leur tour de tout angle mort. C’est à la fois la beauté et la faiblesse de ce roman de Meckert, dont la rage aujourd’hui pour touchante qu’elle soit n’en reste pas moins datée, surannée presque.
A force de voir du complot partout, de traquer la violence et la destruction en chacun, le roman donne le vertige en un déluge de noirceur et de pessimisme dont aucun personnage ne sort indemne et en particulier les femmes, ramenées à leur sexualité (au début du roman, Honoré revient sur Tahiti après avoir passé quelques semaines au sein d’une communauté, où les femmes, revenues à l’état de nature, sont réduites à leur seule pulsion sexuelle), qui plus est dans sa version la plus dégradante.
« L’homme crève de vouloir. Il faut laisser mûrir ; on n’est jamais qu’une somme d’interférences. »
Seule « lumière » dans cette nuit sans fin, la rédemption d’Honoré. Lorsqu’il sera démasqué, il refusera d’admettre son subterfuge, ultime sursaut de dignité pour ne pas connaître une nouvelle humiliation devant Gloria.
Comme si Meckert, au plus loin de son dégoût des hommes, conservait malgré lui, ou plutôt à cause de son dégoût, une parcelle de croyance en l’homme, une parcelle d’amour. Là réside sans doute la substance de ce roman. La découverte qu’il n’y a pas d’au-delà de l’humanité, que même au plus profond de la déshumanisation, l’humanité reste un horizon indépassable, au-delà de laquelle, même un écrivain aussi désespéré que Meckert ne peut trouver de mots. La colère, aussi forte, aussi pure soit-elle, finit par se retourner contre elle…
Par Les ensablés
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 19/06/2025
352 pages
Editions Gallimard
18,00 €
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