Un roman peut-il changer le monde ? La question peut sembler naïve, mais de plus en plus d’auteurs de fiction climatique en font leur credo. Voici une nouvelle étape de notre dossier sur la CliFi, la fiction climatique : engagement et pouvoir des histoires.
« La fiction climatique est l’occasion de mettre en lumière tous les gens qui s’unissent et se mobilisent pour faire changer les choses », affirmait ainsi Tori Tsui, militante écolo et membre du jury du Climate Fiction Prize. À ses yeux, ces récits ne se contentent pas d’imaginer des catastrophes : ils doivent aussi raconter l’action, l’engagement, les solutions portées par la société civile.
De fait, nombre de fictions climatiques récentes adoptent un ton quasi militant, visant explicitement à éveiller les consciences du lecteur. C’est le cas de la plupart des dystopies « cli-fi » : en nous terrifiant avec un futur possible, elles espèrent nous pousser à l’éviter dans la réalité. « En cherchant à éveiller les consciences à l’aide de récits apocalyptiques, la cli-fi rejoint la rhétorique des écologistes », note la chercheuse Claire Perrin dans The Conversation.
Aux États-Unis notamment, où des climato-sceptiques occupaient de hautes fonctions il y a peu, le roman climatique a été perçu comme « un véritable acte de résistance » face au déni ambiant.
Plusieurs exemples illustrent le lien direct entre fiction et militantisme. L’autrice Margaret Atwood, figure tutélaire du genre, est elle-même très engagée : elle participe à des conférences sur le climat, soutient publiquement Greta Thunberg, et ses récits, comme Le Temps du déluge (trad. Jean-Daniel Brèque), comportent en toile de fond un message de mise en garde écologique.
L’écrivain indien Amitav Ghosh, après avoir constaté l’absence du sujet climatique dans le roman traditionnel, a publié en 2016 un essai coup de poing (Le Grand dérangement, trad. Morgane Iserte et Nicolas Haeringer) appelant ses confrères à s’emparer de ce « plus grand défi de notre temps », rapporte le Guardian — ce qu’il s’est appliqué à faire lui-même ensuite dans La Déesse et le marchand (trad. Myriam Bellehigue), fiction où les légendes du Gange reflètent le drame des réfugiés climatiques.
Du côté des lecteurs, ces œuvres nourrissent la réflexion et parfois même l’action. On a vu apparaître des clubs de lecture verts, où l’on discute de romans de cli-fi pour mieux appréhender la crise climatique. Certaines ONG environnementales recommandent des fictions à leur public : ainsi en France, la fondation GoodPlanet de Yann Arthus-Bertrand a publié une liste de romans et BD « pour comprendre le changement climatique en s’évadant ».
L’idée étant qu’une histoire bien ficelée peut marquer durablement les esprits, bien plus qu’un rapport du GIEC austère. « L’art peut toucher des cordes que la science seule ne peut atteindre », soulignent les militants, paraphrasant ici Dan Bloom : ce dernier affirmait dans Climate culture que la cli-fi est « une sœur de la sci-fi, mais avec un objectif plus spécifique : atteindre des parties de la psyché humaine inaccessibles aux scientifiques ou aux hommes politiques ».
Il arrive même que la frontière se brouille entre fiction et activisme pur et dur. En 2022, un collectif d’écrivains britanniques a publié une lettre ouverte exhortant les éditeurs à mettre en avant les romans traitant de l’écologie, arguant qu’ils participent à la mobilisation générale.
Certains auteurs deviennent des figures publiques du combat climatique : on a vu l’écrivain Jonathan Franzen (pourtant peu adepte de science-fiction) écrire des tribunes sur l’effondrement à venir, ou l’autrice Naomi Klein s’essayer à la fiction pour mieux faire passer ses idées. Réciproquement, des militants essaient la plume littéraire.
Par exemple, en France, des membres du mouvement Extinction Rebellion ont contribué à des recueils de nouvelles d’anticipation (en langue anglaise), racontant en fiction leurs fantasmes de désobéissance civique ou de résilience communautaire.
Signe des temps : en mai 2024 s’est tenue la première conférence internationale sur la fiction climatique et l’action citoyenne, réunissant écrivains, philosophes et activistes à Hay-on-Wye en Angleterre (en marge du festival littéraire). On y a débattu de la capacité des histoires à accélérer la transition écologique. Car au-delà de sensibiliser, il s’agit de mesurer l’impact concret.
Un roman peut-il vraiment inciter à changer ses comportements ? Difficile à prouver, mais des anecdotes circulent : tel lecteur raconte avoir décidé de renoncer à l’avion après avoir lu Flight Behavior de Barbara Kingsolver, telle lectrice s’est mise au jardinage agro-écologique inspirée par La Horde du Contrevent d’Alain Damasio… Sans parler des jeunes qui disent avoir pris conscience de l’urgence grâce à des BD comme Saison brune ou Il est où le patron ? (une BD sur l’agriculture industrielle).
Au cinéma, le film satirique Don’t Look Up (2021) a suscité un véritable buzz politique : beaucoup de scientifiques y ont vu une métaphore brillante de l’inertie de nos dirigeants face au climat. « C’est le film le plus réaliste sur la non-réponse de la société à l’effondrement climatique », commentait le climatologue Peter Kalmus, en avouant s’être reconnu dans les chercheurs ignorés du film.
Cette réaction montre combien la frontière entre fiction et réalité est ténue : Don’t Look Up a fait réagir dans la vraie vie exactement comme si le scénario de comète s’appliquait au climat. Sur les réseaux sociaux, le hashtag #DontLookUp a entraîné d’innombrables débats sur l’inaction climatique, mobilisant bien au-delà du cercle habitué aux rapports du GIEC.
En fin de compte, la fiction climatique agit comme un catalyseur d’émotions et de conversations. Elle permet d’incarner l’abstraction des chiffres, de donner un visage — fut-il imaginaire — aux victimes du dérèglement ou aux héros du changement. Bien sûr, un roman ne remplacera jamais une loi ni un accord international. Mais il peut préparer le terrain en touchant l’affect et l’intelligence du public.
Les auteurs de cli-fi, souvent, espèrent qu’après avoir refermé le livre, le lecteur posera un acte, même minime : en parler autour de lui, signer une pétition, modifier son mode de vie, que sais-je. À l’image du personnage du scientifique exalté, dans Le Jour d’Après (2004), qui brandit ses graphiques devant un vice-président climato-sceptique, « nous sommes 100 % sûrs que nous allons dans le mur », hurlait-il en substance…
Cette scène de fiction, caricaturale, résonne pourtant avec la réalité de bien des lanceurs d’alerte. Si elle peut nous pousser, nous, spectateurs ou lecteurs, à ne pas rester passifs, alors la fiction aura rempli un rôle civique. Raconter, c’est déjà résister.
Un extrait des différents ouvrages cités est proposé en fin d'article.
Crédits photo : geralt CC 0
DOSSIER - Climate Fiction : un genre militant, au secours de la planète
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 15/03/2022
224 pages
Wildproject Editions
20,00 €
Paru le 02/10/2014
624 pages
10/18
9,90 €
Paru le 06/09/2023
409 pages
Actes Sud Editions
9,90 €
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