Le futur doit-il forcément être sombre ? Face à la déferlante de récits dystopiques dépeignant un monde post-apocalyptique ravagé par le climat, certains auteurs ont choisi de renverser la perspective. C’est ainsi qu’est né le courant Solarpunk, un mouvement artistique et littéraire qui propose des univers futurs harmonieux, écologiques et inclusifs.
Le terme, contraction de solar (pour l’énergie solaire, symbole d’optimisme durable) et punk (l’esprit de contestation hérité du cyberpunk), apparaît dans les années 2000 — mais l’idée d’utopies vertes remonte en réalité plus loin.
On cite souvent l’autrice américaine Ursula K. Le Guin comme inspiratrice : dès les années 1970, Le Guin a imaginé des sociétés alternatives en symbiose avec la nature (La Main gauche de la nuit, traduit par Sébastien Guillot et Henry-Luc Planchat ou Les Dépossédés traduit par Jean Bailhache), se posant en contraste total avec la vision noire et ultra-technologique du cyberpunk dominant.
Lassés des futurs à la Blade Runner où il pleut du béton sous des néons blafards, des créateurs ont voulu remettre du vert et de la lumière dans nos imaginaires. « Certains courants artistiques prennent le contre-pied en proposant des mondes alternatifs plus verts et plus lumineux. Le mouvement Solarpunk en fait partie », explique Carbo.
Concrètement, à quoi ressemble une œuvre solarpunk ? En général, à une utopie réaliste où l’humanité a surmonté la crise écologique en changeant radicalement de mode de vie. Les villes y sont végétalisées, fonctionnant à l’énergie renouvelable, la haute technologie cohabite avec l’artisanat local et l’entraide, les inégalités sociales ont disparu en même temps que les énergies fossiles.
Dans ces fictions, la nature est partout, luxuriante et respectée — forêts sur les immeubles, jardins partagés, animaux redevenus libres. L’esthétique puise beaucoup dans l’Art Nouveau et l’artisanat du XIXe siècle (un peu comme dans le film Avatar, où la nature luminescente rejoint le design moderne).
Mais attention : sous leurs dehors paisibles, ces mondes ne sont pas dénués de conflits ni de profondeur. Parce que la dimension “punk” évoque bien quelque chose. Les récits solarpunk mettent souvent en scène une menace venant troubler l’équilibre initial : un péril écologique, un retour d’anciens travers (corruption, totalitarisme), contre lequel une communauté va lutter en restant fidèle à ses valeurs positives (solidarité, respect du vivant).
L’objectif n’est pas de dire que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes », façon Pangloss 2.0, mais de montrer un chemin désirable tout en reconnaissant qu’il faudra se battre pour le suivre.
Parmi les œuvres fondatrices du solarpunk, on trouve beaucoup de nouvelles et d’anthologies — format court idéal pour esquisser des utopies expérimentales. L’anthologie Solarpunk : Ecological and Fantastical Stories in a Sustainable World (2014, Brésil) a popularisé le terme avec des nouvelles se déroulant dans des Brésil futuristes alimentés à l’énergie solaire, où les favelas se transforment en jardins suspendus.
En français, l'anthologie Solarpunk : Vers des futurs radieux a contribué diffuser ces visions positives de l’avenir. Le recueil réunit 17 nouvelles écrites par divers auteurs francophones ou traduits : Christine Luce, Silène Edgar, Chloé Chevalier, Jeanne Mariem Corrèze, Basile Cendre, Dominique Warfa, Xavier Dollo, Jayaprakash Satyamurty, Laurent Queyssi, Morgane Caussarieu. Le solarpunk, présent ici, s’inscrit dans une SF optimiste, écologique et utopiste, à l’opposé des dystopies militaristes classiques.
Chloé Chevalier lie délicatement la vie d’une petite fille à celle d’une plante, dans un récit tendre et imaginatif dans La Succulente. Silène Edgar : évoque l’espoir d’un avenir meilleur à travers le symbole du muguet, dans un monde où il a disparu dans Premier mai. Et ainsi de suite.
Dans la sphère anglophone, l’écrivaine Becky Chambers est souvent citée comme porte-étendard d’une science-fiction optimiste et empathique : ses romans (L’Espace d’un an, 2014, trad. Marie Surgers) présentent un futur spatial où les diverses espèces coopèrent pacifiquement, et où les enjeux se règlent plus par le dialogue que par la violence — une influence solarpunk évidente.
Visuellement, le solarpunk a aussi envahi les réseaux sociaux et l’art conceptuel. On voit fleurir en ligne des illustrations de cités végétales, d’architectures organiques insérées dans des forêts, de modes vestimentaires mêlant technologie et nature.
Cette esthétique a même inspiré des projets réels : des architectes s’en réclament pour concevoir des bâtiments autonettoyants couverts de plantes, des urbanistes imaginent des éco-quartiers utopiques… La frontière entre fiction et réalité devient floue, et c’est précisément ce qu’encouragent les auteurs solarpunk. Il s’agit de fournir un horizon mobilisateur, même s’il est un peu idéalisé. Car comment susciter le changement si l’on ne peut même pas concevoir un futur positif ?
Bien sûr, le solarpunk a ses détracteurs. On lui reproche parfois son côté fleur bleue, voire “gnangnan”, une esthétique trop propre sur elle pour être honnête. On l’accuse de peindre un futur irréaliste où tout le monde il est beau et gentil, ce qui serait aux antipodes de la complexité du monde actuel.
Mais ses défenseurs répliquent que l’idée n’est pas de prédire exactement comment résoudre nos crises, plutôt de raviver la flamme de l’espoir. Quitte à flirter avec l’utopie, le solarpunk rappelle que d’autres voies sont possibles, et que la créativité humaine peut aussi servir le bien commun. Et il commence à avoir le vent en poupe : alors que le cyberpunk dominait la SF des années 1980-2000 avec son désenchantement high-tech, on voit poindre partout des créations plus lumineuses.
La série de jeux vidéo Animal Crossing, phénomène mondial, n’est-elle pas une sorte d’utopie écologique miniaturisée ? La mode du cottagecore sur Instagram (célébrant la vie simple à la campagne) n’est-elle pas un écho de ce désir de retour à la nature ? Or, les projets alignés sur cette dynamique se multiplient : permaculture, éco-villages, low-tech conviviales… Le solarpunk, en racontant des histoires, ne fait que mettre en cohérence ces aspirations dispersées.
En fin de compte, la fiction climatique positive est un pari sur l’intelligence collective. Sans ignorer les obstacles (le « punk » veille !), elle choisit d’orienter le projecteur vers les solutions plutôt que les catastrophes. Et si, à force de lire ces mondes meilleurs, nous finissions par les bâtir ?
La littérature ne sauvera pas le monde toute seule, mais elle peut aider à changer notre regard — ce qui est la première étape de toute transformation. Alors, allumons la petite lampe solaire de notre imagination, et osons croire à des lendemains qui chantent.
Un extrait des oeuvres citées est proposé en fin d'article.
Crédits illustration : Suraajm20 CC 0
DOSSIER - Climate Fiction : un genre militant, au secours de la planète
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 10/03/2022
401 pages
Robert Laffont
24,90 €
Paru le 21/06/2006
350 pages
LGF/Le Livre de Poche
9,20 €
Paru le 09/09/2020
594 pages
LGF/Le Livre de Poche
9,90 €
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