L’archipel nippon, régulièrement frappé par les typhons, tsunamis et autres caprices du ciel, a depuis longtemps intégré la puissance de la nature dans son imaginaire. Pas étonnant que mangas et anime regorgent d’histoires écologiques, où l’environnement est à la fois source de menace et de merveilleux.
Le réalisateur visionnaire Hayao Miyazaki en a fait sa marque de fabrique : dès 1984, son film d’animation Nausicaä de la vallée du vent (adapté de son propre manga, trad. Yann Leguin) nous transporte mille ans après un conflit cataclysmique qui a presque anéanti la Terre — les « Sept Jours de Feu ».
La planète y est recouverte d’une forêt toxique peuplée d’insectes géants, et l’héroïne Nausicaä, princesse d’une petite vallée épargnée, cherche à comprendre le secret de cet écosystème empoisonné pour réconcilier les hommes avec la nature.
Ce chef-d’œuvre, tout comme Princesse Mononoké (1997, trad. David Deleule) du même Miyazaki, illustre parfaitement la sensibilité japonaise : un mélange d’animisme (les esprits de la forêt, des océans), de mise en garde contre l’avidité humaine, et d’espoir en une possible harmonie entre civilisation et milieu sauvage.
Une génération entière a été bercée par ces récits où la nature est un personnage sacré — une influence majeure sur le courant global du solarpunk aujourd’hui.
Au-delà de ces classiques, le manga japonais a abordé frontalement la question du dérèglement climatique à travers des fictions spectaculaires. Le manhwa coréen Léviathan — Deep Water (2018, trad. Chloé Péraire) imagine par exemple un futur où la montée des océans a submergé tous les continents.
Sur cette planète noyée, une famille tente de survivre à bord d’un bateau dans un monde sans terre ferme, peuplé de créatures marines redoutables.
Autre scénario, inverse mais tout aussi extrême : le manga Green Worldz (2013, trad. Julien Favereau) part d’une idée originale — pour freiner le réchauffement, les gouvernements lancent de massives campagnes de reforestation urbaine — sauf que l’expérience tourne mal et voit l’apparition de plantes gigantesques et hostiles envahissant Tokyo.
Le héros, un jeune homme, doit naviguer dans cette jungle urbaine carnivore pour échapper à des végétaux mutants. Ici, la cause était noble (planter des arbres pour sauver le climat), mais la nature se venge d’avoir été manipulée, dans une veine très « survival horror ». On retrouve là un thème cher au manga : les expérimentations humaines qui se retournent contre leurs auteurs, libérant des forces incontrôlables.
Plus récemment, la série Wild Strawberry d’Ire Yonemoto (trad. Jean-Benoît Silvestre), lancée en 2023 au Japon et publiée en France chez Crunchyroll depuis avril 2025, explore également la peur d’un monde végétal hors de contrôle. Dans un Tokyo envahi par des plantes carnivores, les humains tentent de survivre face aux Jinka, des créatures nées de l’évolution de la flore. Le jeune Kingo cherche désespérément à sauver Kayano, transformée en monstre végétal. Un récit à la croisée du survival et de l’horreur éco-fictionnelle, qui s’apprête à connaître son dénouement prochainement, comme l’a annoncé l’auteur sur le réseau X.
Les catastrophes réelles vécues par le Japon ont également inspiré des œuvres à mi-chemin entre écologie et témoignage. Le poignant manga Daisy, lycéennes à Fukushima (2012, trad. Ryoko Sekiguchi) suit le quotidien de trois adolescentes après la catastrophe nucléaire de 2011, bouleversées par la menace invisible des radiations.
Si l’événement déclencheur n’est pas le climat mais un tsunami, l’histoire montre bien comment l’équilibre entre l’homme et son environnement peut se rompre brutalement, laissant une jeunesse désemparée face à un monde contaminé.
Dans un registre plus léger mais tout aussi édifiant : Les Pommes miracles , de Tsutomu Fujikawa, d'après le livre de Takuji Ishikawa (2014, trad. Tetsuya Yano). Il raconte l’histoire vraie d’un agriculteur japonais, Akinori Kimura, qui a renoncé aux pesticides par amour pour sa femme allergique, et a mis plus de dix ans à cultiver des pommes biologiques dans un milieu sceptique.
Ce manga didactique et optimiste, publié chez Akata, prouve qu’on peut toucher les lecteurs en mettant en scène des héros du quotidien luttant pour une agriculture durable.
Notons également que le gouvernement japonais et des ONG ont compris l’intérêt de ce médium populaire pour sensibiliser les plus jeunes aux enjeux du climat. En 2015, à l’approche de la COP21, un collectif d’adolescents a même réalisé un manga éducatif de 36 pages sur les changements climatiques, distribué aux collégiens.
La culture manga s’avère un formidable vecteur pour diffuser des messages écologiques, car elle sait allier le divertissement à la réflexion. Par exemple, la série animée Dr. Stone (d'après le manga écrit par Riichirō Inagaki et dessiné par Boichi, 2019, trad. Karine Rupp-Stanko) imagine un monde post-apocalyptique où la civilisation scientifique doit renaître après des millénaires — une façon ludique de vulgariser des notions de survie écologique et de technique sobre.
De son côté, One Piece d'Eiichiro Oda intègre çà et là des allusions à la protection des océans, via des personnages comme l’éco-terroriste Fisher Tiger ou la présence de décors marins pollués, même si ce n’est pas son propos central.
On constate enfin que les valeurs spirituelles et environnementales infusent souvent les récits asiatiques. Le manhwa Hen Kai Pan (2022, trad. Sébastien Raizer) du Coréen Eldo Yoshimizu s’inspire du panthéisme de Spinoza (« Dieu, c’est la Nature ») pour mettre en scène une déesse de la nature vengeant les écosystèmes détruits.
Komorebi no Moto de (1993) de Tsukasa Hôjô – traduit par Sous un rayon de soleil par Arnaud Takahashi – raconte l’histoire d’une jeune fille capable de communiquer avec les plantes, qui doit cacher son don dans un monde trop cartésien pour l’accepter. Quant à Ma vie dans les bois (2015, traduit par Tetsuya Yano et adapté Nathalie Bougon) de Shin Morimura, c’est un témoignage en BD d’un mangaka quinquagénaire choisissant de vivre en autarcie dans une cabane, en harmonie avec la forêt.
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Autant d’exemples qui montrent la diversité des approches dans la bande dessinée asiatique autour de l’écologie : dystopies alarmantes, fables poétiques, drames intimistes ou manifestes militants. Le fil rouge, c’est une attention particulière portée au lien entre l’humain et la nature, parfois empreinte de l’animisme propre à la culture japonaise.
Alors que le Japon affronte des défis écologiques majeurs (pollution, risques sismiques, dérèglement du climat ressenti via des étés caniculaires), ses artistes continuent d’explorer ces thèmes avec la sensibilité et l’imagination qu’on leur connaît, semant chez les lecteurs du monde entier des graines de conscience verte.
Un extrait des différents ouvrages cités est proposé en fin d'article.
Crédits illustration : Princesse Mononoké
DOSSIER - Climate Fiction : un genre militant, au secours de la planète
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 27/01/2023
268 pages
Kmics
14,95 €
Paru le 29/04/2009
129 pages
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10,95 €
Paru le 07/03/2024
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16,99 €
Paru le 02/01/2020
832 pages
Glénat
17,90 €
Paru le 13/11/2014
174 pages
Akata
8,05 €
Paru le 04/04/2018
192 pages
Glénat
7,20 €
Paru le 22/04/2022
192 pages
Le Lézard Noir
18,00 €
Paru le 11/10/2023
Panini France
14,99 €
Paru le 24/08/2017
144 pages
Akata
7,75 €
Paru le 23/04/2025
Kazé Editions
7,99 €
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