Décédé le 1er juillet dernier, à l'âge de 92 ans, Dan Pelzer laisse derrière lui bien plus qu’un souvenir : une incroyable liste manuscrite, soigneusement tenue depuis 1962, de tous les livres qu’il a lus au fil des années. 3599 titres, griffonnés à la main, comme autant de jalons d’une vie, le sillon subtil d’un temps qui file... Ce lecteur discret, comme le sont la plupart des gens, a consigné ses lectures comme d’autres tiennent un journal intime. Sa famille a choisi de numériser la liste et de la mettre en ligne. Le début d'une bien belle histoire...
Le 07/08/2025 à 15:20 par Hocine Bouhadjera
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07/08/2025 à 15:20
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Une centaine de pages qui racontent, en creux, une vie de curiosité, de solitude habitée, de fidélité aux livres. Une initiative simple, modeste, mais qui trouve aujourd’hui un écho inattendu : celle de partager avec le monde la trace silencieuse d’un passionné, dont la rigueur tranquille forcera l’admiration aux plus dilettantes.
L’initiative, partie d’un geste de mémoire intime, a rapidement pris une ampleur inattendue, suscitant des milliers de partages et de commentaires, notamment sous le message Facebook de la Bibliothèque métropolitaine de Columbus, qui rendait ici hommage à son plus fidèle usager.
Parmi les commentateurs, des habitués et des employés qui partagent leurs souvenirs avec tendresse. Une femme écrit : « C’était un homme merveilleux. Tellement gentil. Il avait toujours une liste de livres à réserver ici à Whitehall [la branche de la bibliothèque située dans son quartier, NdR]. Il va nous manquer. »
Dan Pelzer a grandi à Detroit dans un contexte familial difficile : son père était alcoolique, et s’était classé avant-dernier de sa promotion au lycée Detroit Catholic Central. Il fut néanmoins le premier de sa famille à accéder à l’enseignement supérieur, avant de s’engager dans les Marines.
Il commence sa liste en 1962, alors volontaire du Peace Corps au Népal, affecté au Sri Mahendra College, à Dahran. Le premier livre qu’il note, The Blue Nile d’Alan Moorehead, est noté au dos d’un bout de papier sur lequel il avait aussi écrit des traductions de phrases en népalais : « Yo ke ho ? – Qu’est-ce que c’est ? »
Très vite, sa liste s’étoffe : Babbitt de Sinclair Lewis, Moby Dick d'un certain Melville, puis un essai quelque peu oublié, intitulé Des Rats, des poux et l’histoire de Hans Zinsser. Il rentre aux États-Unis, se marie, fonde une famille et travaille comme travailleur social dans un centre pour mineurs de l’Ohio, tout en poursuivant avec une constance admirable ce journal de lecture. Il lit partout, tout le temps. Et note tout.
Lorsqu’il devient père - sa fille Marci naît en 1972, son fils John en 1974 - il attend, un livre à la main, dans les couloirs de la maternité. L’Orange mécanique d’Anthony Burgess ou Le Choc du futur d’Alvin Toffler pour la première, Les Hommes du président de Bob Woodward et Carl Bernstein pour le second. Rien de tel, visiblement, que des dystopies violentes, des essais anxiogènes ou du journalisme d’investigation pour accueillir un nouveau-né. Chez Dan, l’angoisse du lendemain se lisait avec application...
Lorsqu’ils étaient enfants, Dan leur lisait Watership Down, une épopée de Richard Adams mettant en scène une bande de lapins. Plus tard, lorsque Marci était au lycée, elle se souvient que son père évoquait fréquemment La Ferme des animaux de George Orwell.
Dan Pelzer lit en moyenne 80 livres par an, soit un tous les cinq jours. Pourtant, il en achète très peu. Non par indifférence, mais par amour profond des bibliothèques publiques - et aussi, disons-le, par contrainte budgétaire. Pour joindre les deux bouts, il enchaîne les petits boulots comme gardien de nuit : ici un supermarché, là une salle informatique. Pendant que le monde dort, lui veille… et lit. À l’hôtel Marriott de Hamilton Road, sa mission : vider le Tulips Lounge à la fermeture. Une fois le calme revenu, il ouvrait un roman de James Michener, et d’un coup, il se retrouvait dans le Pacifique Sud...
Sa liste reflète ses intérêts éclectiques : passionné d’histoire chrétienne et de civilisation occidentale, il se plonge dans L'Histoire de la Civilisation des époux Will et Ariel Durant, sans respecter l’ordre des volumes. Il lit également des romans populaires : Grisham, Ken Follett, John Irving. Ayn Rand, la papesse du libéralisme à l'américaine, suivie de L. Ron Hubbard, père de la scientologie, Ta-Nehisi Coates juste avant Jonathan Haidt. Il s’attaque même à Ulysses, qu’il qualifiera plus tard de « torture pure ». Dan ne triche pas. Même les livres qu’il déteste, il les termine. Y compris Euclide.
Pour ses enfants, leur père était un modèle de curiosité et de constance. « Grandir dans une maison où les bibliothèques étaient valorisées, c’était essentiel », confie Marci. Elle se souvient des heures passées, avec son frère, dans la cabane perchée de la salle jeunesse de la grande bibliothèque du centre-ville.
À 73 ans, Dan Pelzer continuait encore à travailler quelques heures par semaine à la Young Women's Christian Association (YWCA) - qui œuvre pour l’égalité des genres, la justice sociale et le soutien aux femmes en difficulté - comme « consultant en fitness », plaisantait-il. Il distribuait aussi de la nourriture aux plus démunis à la St. Lawrence Haven, dans sa ville de Columbus. Le livre de Bill Gates publié en 2021, Comment éviter un désastre climatique, l’a conduit à adopter un régime végétalien durant les dernières années de sa vie.
Bien qu’absente de sa liste, la Bible faisait partie des lectures les plus assidues de Dan Pelzer, qu’il aurait lues « une douzaine de fois », selon son fils. Ce dernier se souvient d’une scène récurrente dans leur cave : « Il était toujours en train de lire la Bible, en buvant une bière - le plus souvent de la Olde English. »
Homme d’un calme olympien, se souvient encore son fils, à une exception près : « La seule fois où je l’ai vu vraiment excité, c’est quand le boxeur James Buster Douglas, originaire de Columbus, a battu Mike Tyson en 1990 — un énorme coup de théâtre. » Un ami de Dan Pelzer, qui était aussi le manager de Douglas, l’avait convaincu de parier sur son poulain...
Dan Pelzer s’est éteint à Columbus, où il résidait depuis un demi-siècle. Après le décès son épouse en avril 2024, sa santé a décliné. À l’occasion des funérailles, Marci Pelzer avait envisagé de partager avec les proches la liste complète de ses lectures. Toutefois, avec plus de cent pages, l’impression de versions papier s’est révélée peu envisageable. Elle a alors sollicité son filleul pour concevoir un site internet, what-dan-read.com, accessible aux invités via un QR code imprimé au dos du programme funéraire.
Alors que « l’histoire de Dan Pelzer a touché des millions de personnes », la Bibliothèque métropolitaine de Columbus a décidé d'exposer les livres qu’il a lus dans sa bibliothèque de quartier (Whitehall) ainsi qu’à la bibliothèque centrale (Main Library). On y trouve notamment Le Capital au XXIe siècle de l’économiste Thomas Piketty.
Le dernier ouvrage consigné sur sa liste est un classique : David Copperfield de Charles Dickens. Cela n’empêchait toutefois pas ce lecteur infatigable d’apprécier la littérature contemporaine : l’avant-dernier livre qu’il a lu était Demain, et demain, et demain de Gabrielle Zevin, centré sur un duo de créateurs de jeux vidéo.
L’institution a par ailleurs entamé la constitution d’une version numérique de sa liste de lectures, qui rassemble déjà près de 500 titres.
Dan Pelzer, lecteur anonyme, est ainsi devenu viral - exactement comme il ne l’aurait sans doute jamais imaginé. À en croire ses enfants, cela correspondait parfaitement à sa modestie : lire pour vivre, pas pour briller.
Un portrait de lui, réalisé en 2006 par le Columbus Dispatch, s'achevait pas une citation de l'écrivain Harry Golden était partagé en exergue : « La bibliothèque, je crois, est la dernière de nos institutions publiques où l’on peut entrer sans avoir à présenter de pièces d'identité. Tout ce qu’il faut, c’est l’envie de lire. »
Crédits photo : Dan Pelzer (What Dan Read)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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