Dans les librairies, un rayon connaît une croissance spectaculaire : celui des bandes dessinées engagées sur les thèmes de l’écologie et du climat. Depuis quelques années, le 9e art s’est imposé comme un vecteur privilégié pour raconter la crise climatique autrement.
« Phénomène : publié en octobre 2021, Le Monde sans fin […] a dépassé le cap du million d’exemplaires vendus », titrait Actuabd à propos de l’album de Christophe Blain et Jean-Marc Jancovici. Qui aurait cru qu’une BD documentaire sur l’énergie et le climat rencontrerait un succès de superproduction ? Et pourtant : ce roman graphique où un ingénieur (Jancovici) explique à un dessinateur candide les enjeux du réchauffement a séduit un très large public, au point de devenir le livre le plus vendu en France en 2022.
La BD, traditionnellement associée à l’aventure et à la fiction, est désormais un outil de vulgarisation sérieux. Depuis des années le genre s'était déployé dans le monde du 9e Art : arrivait enfin la consacréation de la BD documentaire. Des sujets, autrefois réservés aux essais, investissaient à présent les cases et les bulles.
Ce succès retentissant en a entraîné d’autres. En 2019, l’album Les Algues vertes (Inès Léraud et Pierre Van Hove) a frappé les esprits en levant le voile sur un scandale sanitaire et écologique en Bretagne. Enquête minutieuse et implacable, la BD révèle comment « 3 hommes et 40 animaux ont été retrouvés morts sur les plages bretonnes » du fait des algues vertes toxiques, tandis que pendant des décennies, un silence de plomb a régné autour de cette pollution agricole.
Documents à l’appui, les auteurs montrent laboratoires qui font disparaître les preuves, pressions politiques et secrets étouffés. Le choc de cette lecture a été tel que l’ouvrage a relancé le débat public sur les algues tueuses en France, prouvant le pouvoir d’impact du journalisme en BD.
Parallèlement, des auteurs utilisent la bande dessinée pour projeter des scénarios futuristes et questionner nos choix de société. En 2012, le dessinateur Philippe Squarzoni publiait Saison brune, une œuvre monumentale de près de 500 pages consacrée au dérèglement du climat. L’album, fruit de six années de travail, alterne entretiens avec des scientifiques (climatologues, économistes, philosophes) et réflexions personnelles de l’auteur face à l’ampleur du problème.
Squarzoni y détaille de façon pédagogique les mécanismes du réchauffement, les responsabilités humaines et l’impasse de l’inaction ; son enquête dessinée est si rigoureuse qu’elle lui a valu le prix Léon de Rosen de l’Académie française pour sa contribution à la diffusion des valeurs environnementales. Preuve, s’il en fallait, que la BD peut être un média de savoir aussi légitime qu’un livre traditionnel, et atteindre peut-être un public encore plus large grâce à la force combinée du dessin et du récit.
Dans le registre de la fiction spéculative, la BD francophone n’est pas en reste. Citons par exemple Ressources (2022) du scénariste Mathieu Burniat et du scientifique Laurent Pasquier, qui imagine un concours entre prétendants au trône des Enfers pour sensibiliser l’humanité à l’importance des sols – une fable écologique grinçante.
Ou encore Ressources (oui, un autre du même titre, par Vincent Perriot, 2022) qui cette fois met en scène les dérives de la Silicon Valley face aux limites planétaires : « changement climatique, effondrement de la biodiversité, destruction des sols… Peut-on croître indéfiniment ? » interroge l’album en confrontant le mythe du progrès technologique à la réalité biophysique.
La jeune génération d’auteurs de BD s’empare volontiers du genre post-apocalyptique pour explorer nos possibles avenirs. L’album Algues brunes de Léa Mazé (2023) imagine par exemple une France où une prolifération d’algues toxiques a rendu l’air irrespirable ; Benthos de Cécile Dupuis (2021) entraîne le lecteur dans une plongée sous-marine futuriste où l’océan s’est acidifié et pullule de monstres mutants (rappelant l’angoisse très actuelle de l’effondrement des écosystèmes marins).
Qu’elle soit documentaire ou romanesque, la bande dessinée s’impose donc comme un moyen privilégié de parler du climat. Son langage visuel la rend accessible aux plus jeunes comme aux adultes, et sa capacité de synthèse permet de vulgariser des données complexes en quelques planches percutantes.
On comprend dès lors pourquoi institutions et ONG l’utilisent de plus en plus comme outil pédagogique. En France, l’ADEME (Agence de la transition écologique) a financé des BD pour sensibiliser le public, à l’image de Voyage en Anthropocène (2021) où une adolescente remonte le temps avec son grand-père paléoclimatologue pour comprendre les bouleversements à venir.
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Cet aspect ludique n’empêche pas la profondeur du propos, car la BD répond, par sa narration et son approche, à ce que notre époque attend : un savoir condensé, ludique, mais qui ne sacrifie pas la complexité du réel. Avec la crise climatique, le 9e art a trouvé un nouveau souffle : il est à la fois miroir de nos angoisses et moteur d’action, combinant le choc esthétique et la prise de conscience. La planète brûle ? Les bulles aussi.
Crédits photo : naturfreund_pics CC 0
DOSSIER - Climate Fiction : un genre militant, au secours de la planète
Paru le 09/10/2024
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Paru le 20/06/2018
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