Une simple impression suffit parfois à donner naissance à toute une histoire, à la déployer indéfiniment, avec ses ramifications, ses passions, ses joies et ses tragédies humaines. Un bref passage de deux heures à Nancy, sur la route vers l’Italie, a suffi à Henri Beyle, plus connu sous le nom de Stendhal, pour situer dans cette ville son roman Lucien Leuwen. Initialement prévue dans une ville imaginaire nommée Montvallier, l’action se déroule finalement en grande partie à Nancy.
Le 04/08/2025 à 09:36 par Maria Danthine-Dopjerova
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Publié le :
04/08/2025 à 09:36
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Une seule impression peut suffire pour donner naissance à une histoire, pour la dérouler infiniment, avec tous ses tenants et aboutissants, avec ses flammes, ses joies et ses tragédies humaines. Un seul passage d’à peine deux heures à Nancy, sur son chemin vers l’Italie, a suffi à Henri Boyle, mieux connu sous le nom de Stendhal, pour y placer son roman Lucien Leuwen. Le roman qui, au départ, devait se situer dans une ville imaginaire, Montvallier, a finalement eu lieu en grande partie dans la ville de Nancy.
« Ce fut sur les huit heures et demie du matin, le 24 de mars 183*, et par un temps sombre et froid, que le 27e régiment de lanciers entra dans Nancy. Il était précédé par un corps (de musique) magnifique et qui eut le plus grand succès auprès des bourgeois et des grisettes de l’endroit : trente-deux trompettes, vêtus de rouge et montés sur des chevaux blancs, sonnaient à tout rompre. » (Stendhal, Lucien Leuwen)
Durant la Fête de la musique, alors que nous traversons la place Stanislas chauffée par le soleil ardent de juin, nous suivons le groupe des tambourineurs, vêtus de blanc et de vert. Dans le crescendo étourdissant du rythme des tambours et parmi les pas dansants de la foule, mes yeux cherchent inconsciemment les persiennes vertes sur les façades anciennes.
La rue de la Pompe n’existe pas ou plus sur les plans de Nancy, mais c’est pourtant là que se sont déroulés les épisodes pétillants du roman consacré à la bourgeoisie française du XIXᵉ siècle, époque où afficher des sympathies républicaines était considéré comme une faute.

Les musiciens s’arrêtent devant la cathédrale Notre-Dame-de-l’Annonciation, baignée par la lumière dorée du crépuscule. Dans cette atmosphère chaleureuse, les visages des tambourineurs, jeunes ou plus âgés, nous rappellent subtilement que du temps a passé depuis les aventures de Lucien Leuwen et de Madame de Chasteller.
En parcourant les rues de Nancy, chaque fois que j'aperçois des volets verts entrouverts, j'imagine derrière eux la respiration silencieuse, presque suspendue, de Madame de Chasteller. Devant ces fenêtres aux persiennes vertes, je regarde le trottoir en imaginant les deux chutes ridicules.
Devant ces fenêtres aux persiennes vertes, je regarde le trottoir en imaginant les deux chutes ridicules du lieutenant Lucien Leuwen, exilé à Nancy à cause de ses opinions républicaines. Alors qu’il fumait ses petits cigares en papier de réglisse dans la rue de la Pompe, il se demandait : « Aurais-je la sottise d’être amoureux ? »

Dans la pénombre des nuits, Lucien s’asseyait sur une pierre face à la fenêtre : « Dans l’obscurité profonde, madame de Chasteller distinguait quelquefois le feu du cigare de Leuwen. Elle l’aimait à la folie à ce moment. »
« Elle sa hâta de souffler ses bougies et, malgré toutes les remontrances qu’elle se faisait à elle-même, elle n’avait pas quitté ses persiennes. Ses yeux étaient guidés dans l’obscurité par le feu du cigare de Leuwen. » (Stendhal, Lucien Leuwen)
À l’hôtel littéraire de la place Monseigneur-Ruch, nous pardonnons volontiers à Stendhal sa description peu flatteuse de Nancy. L’accueil, les couloirs, les chambres de l’hôtel regorgent de livres, lettres et citations de l’écrivain. Même les tasses blanches du petit déjeuner arborent son portrait. À la réception, les discussions dépassent largement le cadre des bagages et des clés : on y parle volontiers de Stendhal. De petites figurines représentant Lucien tombant de son cheval en étain ornent les vitrines. Cet hôtel est bien plus qu’un lieu d’hébergement : il offre à chaque étage et dans chaque recoin une plongée dans l’univers stendhalien.

Lucien Leuwen serait certainement surpris de constater ce que cette ville, autrefois jugée ennuyeuse, est devenue. Il serait étonné de découvrir que Nancy est désormais l'une des capitales de l’Art nouveau, et que les fameuses persiennes vertes côtoient désormais des portails colorés, des vitraux verts et bleus dont la discrétion extérieure cache d’éblouissants jeux de lumière intérieure. Lucien, aveuglé par l’amour, ne pouvait percevoir toute cette beauté.
« Quoi, à la même place ! » se disait-il en rougissant de colère ; et, pour comble de misère, dans les moments les plus critiques, il vit le petit rideau s’écarter un peu du bois de la croisée. Il était évident que quelqu’un regardait. C’était, en effet, madame de Chasteller, qui se disait : « Ah ! voilà mon jeune officier qui va encore tomber ! »
Enfin Lucien eut cette mortification extrême, que son petit cheval hongrois le jeta par terre à dix pas peut-être de l’endroit où il était tombé le jour de l’arrivée du régiment. « On dirait que c’est un sort ! se dit-il en remontant à cheval, ivre de colère ; je suis prédestiné à être ridicule aux yeux de cette jeune femme. » (Stendhal, Lucien Leuwen)
Non, dans cette ville riche en architecture d’art nouveau, suivi par art déco, nous ne sommes pas d’accord avec Lucien quand il disait que « [l]a saleté, la pauvreté semblait s'en disputer tous les aspects et les physionomies des habitants répondaient parfaitement à la tristesse des bâtiments » et que « Les rues étroites, mal pavées, remplies d’angles et de recoins, n’avaient rien de remarquable qu’une malpropreté abominable. »
Nous avons un autre regard sur cette ville, où le nom de Majorelle est pour l’histoire de l’art nouveau en fin du XIXe siècle, ce que Horta était pour Bruxelles, Klimt pour Vienne, Gaudi pour Espagne, Mackintosh pour Glasgow et Guimard pour Paris.

Quelle impression donnerait la ville de Nancy à Lucien Leuwen s’il se promenait avec nous cette journée de juin 2025 ?
Dans la villa Majorelle, les feuilles de monnaie de pape remplissent les vitraux en couleurs, le lierre grimpe sur les murs, les plantes en métal accompagnent les lignes de l’escalier, des meubles, des balustrades et vérandas, les rallongent, tirent vers le haut, vers les côtés, nous guident. Tous les détails chantent et surprennent avec leur beauté criante. Les lustres, poignée des meubles, soudures pour le verre, bois en chêne, les vitraux avec leur ambiance aquariums.
La haute cheminée en céramique est un œuvre d’art, sur les peintures de la salle à manger il y a des animaux de ferme, des arbres fruitiers, des légumes. Ça coqueline, ça bêle, de la lumière des vitraux ressortent les petites pastèques vertes, si joyeusement vertes. Les libellules se sont posées sur les meubles en bois, les scarabées ouvrent leurs ailes, les ailes des papillons bougent également. Tout comme la vie de papillon qui ne vit qu’une journée, l’instant de la beauté est bref.
Un regard derrière une persienne peinte en vert-perroquet a suffi pour que Lucien change d’optique sur cette ville qu’il trouvait, jusqu’à ce moment précis, si maussade.« lorsqu’il vit la persienne vert-perroquet s’entrouvrir un peu ; c’était une jeune femme blonde qui avait des cheveux magnifiques et l’air dédaigneux : elle venait voir défiler le régiment. Toutes les idées tristes de Lucien s’envolèrent à l’aspect de cette jolie figure… »

On imagine la belle veuve de 26 ans, avec les cheveux tombant jusqu’à terre, qui sourit d’une malice bienveillante lorsqu’elle voit le beau cavalier tomber de son cheval, couvert de boue, donner avec colère un coup de fourreau de sabre à son cheval.
« Je n’ai commencé à vivre et à chercher à me connaître que le jour où mon cheval est tombé sous des fenêtres qui ont des persiennes vertes ». (Stendhal, Lucien Leuwen)
Grâce à la vie que Stendhal lui a insufflée, Lucien Leuwen se retrouve plongé dans les cercles mondains des salons nancéiens, où la défaite sociale se lit dans l’absence d’esprit de répartie. On y passe ses journées à déplacer sur une grande table des figurines en noyer représentant les cavaliers d’un régiment.
Dans cette bourgeoisie de province, il fallait, pour espérer conquérir une maîtresse, d’abord devenir l’ami intime du mari. Lucien méprise cette société hypocrite, ces salons où l’on bavarde sans fin, où l’on s’indigne bruyamment, où personne n’est jamais contredit. Une société qui tourne en rond autour des mêmes phrases, où chacun scrute, soupçonne et épie son voisin.
Stendhal le fait évoluer dans un monde où le cheval constitue plus de la moitié de l’homme, où l’uniforme est objet de fascination, à une époque où une femme amoureuse observait à travers les jalousies pour ne pas être vue, où les compliments ne s’adressaient jamais directement à l’intéressée, mais à une tierce personne, en s’assurant qu’elle puisse entendre. Où les dames exigeaient que l’on ne parle jamais ouvertement d’amour, et où la séduction se jouait dans les franges d’argent d’une épaulette caressée du bout des doigts.
Dans Lucien Leuwen, Stendhal évoque aussi les splendides flacons de cristal de la manufacture de Baccarat. On y voit scintiller un kirschwasser aussi limpide que de l’eau de roche, ou une eau-de-vie dorée comme du madère, captant la lumière dans ses reflets d’ambre.
En cette soirée d’été, sur la terrasse d’un café de la place Stanislas, nous dégustons un kir de Toul, doré comme une mirabelle mûre. La fraîcheur du parfait glacé "Stanislas" est exquise, et la pavlova aux fruits rouges, véritable œuvre d’art, laisse couler son coulis écarlate sur la meringue blanche. L’or des grilles, des fontaines et des statues illumine la place comme un écrin lorrain. C’est ici, dans cette même place que Stendhal imagine Lucien loger chez M. Bonard, le marchand de blé.
Les mirabelles confites, soufflées en verre, les effluves sucrés de leurs infusions dans le thé Earl Grey, soigneusement conservées dans des boîtes dorées… Les bergamotes jaunes, offertes avec le café, déposées avec l’addition, présentées à la réception : autant de douceurs qui, dans cette ville dorée, auraient émerveillé un Lucien Leuwen d’aujourd’hui.
Crédits photos : Maria Danthine / ActuaLitté, CC BY SA 2.0
Par Maria Danthine-Dopjerova
Contact : maria@danthine.com
2 Commentaires
Philippe, Gilles Riche
04/08/2025 à 17:52
Article superbement écrit. Son autrice nous emporte à Nancy au premier quart du XIX ème siècle,grâce au don réel de suggestion ici démonté !
Félix
05/08/2025 à 20:29
Entièrement d'accord avec le commentaire précédent.
Texte très évocateur du style d'ailleurs de Stendhal (1783-1842), qui durant sa vie fut peu connu, mais dont la célébrité littéraire remonte à partir de.... 1936, date qu'il avait lui-même prédite dans un de ses écrits.
Si Stendhal est de nos jours plus connu pour ses chroniques de voyage en Italie, ses deux romans-phare demeurent "Le Rouge et Le Noir" et "La Chartreuse de Parme", à portée politique républicaine, sous l'Empire.
Finalement, son personnage de Julien Sorel reste incontournable comme héros de la littérature romantique de son époque.
Et le récit stendhalien se distingue surtout par son allégresse et par sa verve.