Le printemps 2025 n’a pas souri à l’édition italienne. Entre janvier et avril, le marché du livre a perdu près d’un million d’exemplaires vendus par rapport à l’an dernier. Cela représente un recul de 3,2 % en volume et de 3,6 % en valeur – soit environ 15,9 millions d’euros de chiffre d’affaires envolés d’après les chiffres de l’Association italienne des éditeurs (AIE). Et les éditeurs sont en quête de relance.
Le 31/07/2025 à 16:52 par Nicolas Gary
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Publié le :
31/07/2025 à 16:52
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Ce début d’année morose prolonge la légère baisse déjà enregistrée sur l’ensemble de 2024 (-0,9 %). Malgré tout, le secteur reste en meilleur état qu’avant la pandémie : le niveau de ventes demeure supérieur d’environ 13 % à celui de 2019, preuve du rebond exceptionnel qu’avait connu 2021.
Aucune catégorie d’éditeur n’est épargnée par ce repli. Les grands groupes limitent la casse (environ -1 % de ventes seulement), mais les éditeurs de taille moyenne accusent des chutes à deux chiffres (plus de -13 %) et les plus petites maisons voient leurs ventes reculer d’environ 7 %. Du côté des canaux de distribution, tous les circuits fléchissent également. Les librairies indépendantes payent le plus lourd tribut avec 7,5 % de volumes vendus en moins, soit plus de 300.000 livres envolés en quatre mois.
Les enseignes en ligne reculent d’environ 5 %, et les grandes surfaces de 6-7 %. Paradoxalement, la librairie traditionnelle reprend du terrain dans ce contexte : grâce à un recul plus marqué du e-commerce, la part de marché des librairies physiques est montée au-dessus de 55 % des ventes totales, contre 40 % pour les achats en ligne. Un rare motif de satisfaction pour les libraires, même si la situation globale reste préoccupante.
Cet état des lieux a été présenté mi-mai au Salon international du livre de Turin, où l’AIE a réuni les professionnels pour analyser la tendance. « Le marché n’est pas à l’agonie, mais il vacille sur ses bases : moins de lecteurs, moins de ventes, moins de soutien public… toute la chaîne du livre ressent la tension », résume un intervenant. Au rang des causes immédiates, la fin de certains coups de pouce de l’État pèse lourd dans la balance.
La fameuse 18App — un bon culturel de 500 € offert aux jeunes de 18 ans — a été récemment remplacée par des dispositifs au budget plus restreint, provoquant une chute brutale des achats.
Les ventes financées par ce bonus jeunesse ne représentent plus que 18,3 millions d’euros sur les quatre premiers mois de 2025, contre 45,9 millions un an plus tôt. Privé de cet apport, le secteur est mécaniquement en recul. Sans ce manque à gagner, les ventes de livres auraient en réalité progressé d’environ 2,9 %, soulignent les éditeurs — un chiffre qui illustre à quel point l’équilibre du secteur dépend d’un soutien constant à la demande culturelle.
C’est dans ce contexte qu’intervient, au cœur de la politique culturelle du pays, le décret, devenu loi après l’approbation au Sénat, sous le nom de « Piano Olivetti ». Il prévoit un soutien global à l’éditorial, aux bibliothèques et aux librairies, notamment dans les zones périphériques et du Sud. Le financement global s’élève à 34 millions d’euros, répartis comme suit : 30 M€ pour l’achat de livres, 3 M€ pour encourager l’ouverture de nouvelles librairies par des jeunes (moins de 35 ans), et 1 M€ pour soutenir les petites librairies dans les communes de moins de 5000 habitants.
« Le financement du fonds destiné aux achats exceptionnels des bibliothèques, avec 30 millions d’euros supplémentaires par rapport à la dotation actuelle (25 millions en 2025 et 5 millions en 2026), est une excellente nouvelle », assurent dans un communiqué commun les différentes organisations professionnelles de l’édition italienne.
« Il confirme la volonté du gouvernement de mener, à travers cet outil, une véritable politique de promotion de la lecture sur l’ensemble du territoire. Nous attendons désormais la publication des modalités d’application, afin que ces ressources puissent être réellement mobilisées. »
Dans le même temps, relèvent-elles, « la réduction, en 2025, de la dotation des Cartes Culture et Mérite, de 180 à 140 millions d’euros, est la conséquence inévitable de leur faible utilisation par les jeunes auxquels elles étaient destinées ».
Il devient donc de plus en plus urgent de revoir le système d’attribution : « Conditionner la Carte Culture au revenu ISEE des bénéficiaires s’est révélé inefficace. Les fonds prévus n’ont pas été utilisés, ce qui a porté préjudice à la fois aux jeunes eux-mêmes et à l’ensemble de l’industrie culturelle du pays », insistent les structures.
Le ralentissement actuel s’explique aussi par des tendances de fond qui dépassent la conjoncture. « Le marché pâtit de la disparition des mesures de soutien, mais hors de cela il tient le coup dans un contexte marqué par des évolutions de long terme », analyse Innocenzo Cipolletta, président de l’AIE.
La démographie italienne en déclin, l’emprise du numérique sur les loisirs, ou encore de nouvelles habitudes d’étude à l’université qui marginalisent les manuels imprimés, figurent parmi ces facteurs de long terme. Ce sont des phénomènes qui déploient leurs effets à large échelle sur l’industrie éditoriale et la vie culturelle du pays, avertit M. Cipolletta.
En 2024 déjà, le secteur des manuels scolaires et universitaires a lourdement souffert — l’édition universitaire a chuté de 15 % — en raison de la baisse du nombre d’étudiants et de la concurrence des supports numériques (souvent en anglais) dans l’enseignement supérieur.
Le goût du public, lui aussi, est en mutation. Tandis que la fiction littéraire s’essouffle, les genres populaires affichent une vitalité inattendue. Les dix titres les plus vendus en Italie en début d’année se sont écoulés à 24 % d’exemplaires en moins par rapport à ceux de l’an dernier, et la littérature italienne y est moins en vue (seulement deux auteurs nationaux dans le top 10 des ventes actuelles, contre six l’an passé).
En revanche, certains créneaux tirent leur épingle du jeu. La romance « made in Italy » brille particulièrement, avec une hausse de près de 17 % des ventes d’autrices locales, pendant que les romances étrangères dégringolent de plus de 20 %. De manière générale, la fiction de genre (polar, fantastique, romance populaire) enregistre près de +9 % de croissance, à l’opposé de la fiction dite « littéraire » qui plonge d’environ -11 %.
Autre rayon en plein boom : la littérature jeunesse, seule catégorie en hausse globale (+5,4 % de chiffre d’affaires). Les tout-petits (albums 0-5 ans) font figure de locomotives, avec plus de +13 % de ventes, compensant la légère érosion sur les tranches d’âge plus âgées. Dans le même temps, la bande dessinée marque le pas (-1,4 % en moyenne), l’engouement pour les mangas s’étant tassé (-5,8 %), même si les BD jeunesse continuent d’attirer (+14,5 %). Ces nouvelles dynamiques traduisent une évolution des pratiques de lecture en Italie : le public se tourne davantage vers le divertissement et les succès populaires locaux, délaissant quelque peu les œuvres plus exigeantes.
Face à ces défis multiples, les éditeurs italiens ne baissent pas les bras. « Il faut défendre et soutenir le droit à l’éducation et à la lecture », martèle Roberto Devalle, représentant des éditeurs scolaires, en rappelant que la population étudiante du pays risque de diminuer de 18 % dans la prochaine décennie. Les professionnels réunis à Turin ont esquissé plusieurs pistes de solution pour redonner de l’élan à la filière du livre.
Renforcer les aides à la demande est une priorité pour beaucoup : « Supprimer la 18App, c’est presque instaurer un droit de douane sur la culture des jeunes » prévient Stefano Mauri, patron du principal distributeur de livres du pays (Messaggerie Italiane).
Ce dernier compare même le bonus de 500 € à « une transfusion de sang pour le secteur » — c’est dire l’importance cruciale de ce dispositif aux yeux des éditeurs. L’AIE réclame également des mesures fiscales pour soulager les lecteurs : « Nous militons pour une exonération des dépenses liées aux livres », explique Innocenzo Cipolletta, qui estime qu’il faut remettre le livre au centre de la société.
Parmi les idées évoquées figure aussi la professionnalisation des bibliothèques scolaires : « chaque école devrait disposer d’un véritable bibliothécaire », insiste M. Cipolletta, soulignant le rôle central de l’éducation dans la formation des lecteurs de demain.
Le message des éditeurs a été entendu par les pouvoirs publics. Le gouvernement italien affiche sa volonté de soutenir le secteur du livre, qu’il considère comme stratégique sur les plans culturel et industriel. Fin juillet, le ministre de la Culture Alessandro Giuli a annoncé un doublement des crédits alloués aux bibliothèques et à l’édition pour 2025. L’enveloppe passera de 24,8 à 54,8 millions d’euros, une augmentation votée dans le cadre du nouveau budget.
Ce financement supplémentaire — inscrit dans le « Piano Olivetti » du gouvernement — vise à irriguer l’ensemble de la filière du livre, y compris l’édition numérique, et à soutenir les librairies indépendantes, notamment les enseignes de proximité, historiques ou spécialisées qui enrichissent le tissu culturel du pays.
Après l’euphorie post-Covid puis le coup de frein actuel, l’écosystème du livre italien cherche un second souffle. Les professionnels appellent à un pacte commun entre acteurs privés et institutions pour relancer la lecture et enrayer l’érosion du lectorat.
Redonner au livre sa place centrale dans la société italienne est devenu une urgence partagée. En conjuguant les initiatives publiques — comme ce nouveau fonds de soutien — et la mobilisation de toute la chaîne du livre, l’édition italienne espère retrouver le chemin de la croissance et rallumer la flamme de la lecture chez les Italiens.
Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 2.0
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
1 Commentaire
Hippohapoy
31/07/2025 à 19:28
Toujours surpris revenant d'Italie de voir des livres n'importe où à des prix sacrifiés