Jusqu'au 16 novembre 2025, le musée de la Bande Dessinée d’Angoulême présente l’exposition Plus loin — La nouvelle science-fiction. À travers une scénographie immersive, cette première rétrospective d’envergure en France retrace plus de quarante ans de création en bande dessinée. L'occasion de revenir sur la revue mythique du genre : Métal hurlant.
« Et si les promesses de Métal Hurlant n’avaient jamais été aussi vives, ni aussi en suspens ? » Dix ans après une rétrospective consacrée aux années Métal Hurlant, la Cité internationale de la BD d’Angoulême s’interroge sur la « nouvelle science-fiction » et ses liens avec le passé. Métal Hurlant, revue visionnaire et radicale lancée en 1975 par Jean-Pierre Dionnet, Mœbius (Jean Giraud) et Philippe Druillet, a fait l’effet d’un météore dans le ciel de la BD française dominée par le franco-belge.
Le magazine bouscule tout sur son passage : explosion visuelle des planches, récits d’anticipation délirants, thématiques adultes et transgressives. La nouveauté à l’époque ? Une science-fiction sans concession, provocante, innovante et créative. Son impact dépasse vite le cadre de la bande dessinée, inspirant jusqu’aux cinéastes de l’imaginaire comme George Lucas ou Ridley Scott.
Publiée jusqu’à la fin des années 1980 (133 numéros au total), la revue a engendré une myriade d’héritiers – notamment la version américaine Heavy Metal qui perpétue sa flamme outre-Atlantique – et connu plusieurs renaissances. Une brève résurrection au début des années 2000, puis une relance en 2021 sous forme de mook (magazine-livre) ont prouvé que le cri du métal peut encore se faire entendre. Reste à savoir si ce cri résonne toujours avec la même force dans la science-fiction d’aujourd’hui.
Revenons aux origines : en inventant Métal Hurlant, les Humanoïdes Associés transforment la bande dessinée de science-fiction en laboratoire sauvage. Explosion visuelle d’abord, avec les planches hallucinées de Druillet ou Mœbius qui dynamitent les codes graphiques de l’époque. Des cités démentielles de Lone Sloane aux déserts oniriques d’Arzach, chaque page est un choc esthétique. Dérèglement narratif ensuite : fini les aventures balisées à la Tintin, place aux récits ouverts, erratiques, souvent poétiques.
Mœbius improvise Le Garage hermétique sans plan préétabli ; les histoires courtes s’enchaînent sans souci des conventions, laissant le lecteur dériver dans des univers étranges. Ouverture philosophique enfin, avec des bandes audacieuses qui interrogent l’existence, la politique, la sexualité ou la technologie sous un jour nouveau.
On y croise des héros en quête de sens autant que des anti-héros cyniques, reflet d’une époque post-68 en pleine remise en question. En quelques années, Métal Hurlant secoue la BD et toute la culture visuelle : il fait souffler un vent de liberté graphique et scénaristique qui atteint même le cinéma de science-fiction. Le magazine devient ainsi le creuset d’une SF moderne, affranchie des limites et des censures, où tout semble possible sur la page comme dans l’imaginaire.
La question se pose alors : la science-fiction actuelle prolonge-t-elle cet héritage ou s’en émancipe-t-elle ? L’exposition Plus loin. La nouvelle science-fiction met en regard les maîtres d’hier et les créateurs d’aujourd’hui. D’un côté, les planches iconiques des pionniers (Mœbius, Druillet, Jean-Claude Mézières…) rappellent la matrice Métal Hurlant.
De l’autre, de jeunes auteurs proposent leurs visions du futur. Certains affichent une parenté évidente – de véritables héritiers. Par exemple, Mathieu Bablet déploie dans Shangri-La ou Carbone & Silicium des épopées cosmiques aux dimensions politiques, renouant avec la veine anticipation sociétale chère à la revue. Léa Murawiec, avec Le Grand Vide, imagine une ville-machine oppressante où l’individu cherche sa place, écho lointain aux métropoles futuristes et aux angoisses existentielles des années 1970.
D’autres au contraire semblent s’écarter de la route tracée – des dissidents tranquilles. Leurs bandes dessinées privilégient l’intime, le quotidien, là où leurs aînés exaltaient la technologie et les grands espaces. Moins de fascination pour la machine ou les vaisseaux rutilants, davantage de préoccupations sociales, écologiques, humaines.
Le futur de Métal Hurlant est-il devenu un présent politique ? C’est l’hypothèse qui se dégage en filigrane : les visions d’hier se sont incarnées en enjeux d’aujourd’hui. La BD de SF contemporaine, nourrie par l’héritage de Métal Hurlant, parle autant du monde actuel que du futur. Comme le souligne Lloyd Chéry, commissaire de l’expo, « la BD fantasme la chute de notre société depuis les années 70 » – preuve que les imaginaires de jadis continuent de hanter nos créations présentes, parfois pour mieux les réinventer.
Dans les salles de la Cité de la BD, ce voyage plus loin sert de révélateur d’une évolution. On passe d’une science-fiction de la vision à une science-fiction de la condition. Autrement dit, les auteurs d’aujourd’hui s’attachent moins à épater par des visions futuristes flamboyantes qu’à explorer la condition humaine (sociale, climatique, existentielle) dans ces futurs possibles.
L’exposition souligne aussi des changements notables dans le neuvième art de l’imaginaire : plus d’autrices, plus de diversité de styles et de formats. La nouvelle SF s’est progressivement féminisée et diversifiée, abordant des sujets ancrés dans nos préoccupations contemporaines. Exit le boys’ club exclusivement masculin des débuts : désormais des créatrices participent à réinventer le genre, et les publications prennent des formes variées – roman graphique, webtoon, séries hybrides – loin du seul format magazine pulp d’antan.
En contrepartie, assiste-t-on à une perte du choc visuel qui faisait la marque de fabrique de Métal Hurlant ? Le parcours muséal, très pédagogique, présente planches originales et thèmes par grandes sections (cyberpunk, post-apo, space opera, etc.), avec une cohérence exemplaire… peut-être au risque d’édulcorer un peu la folie brute des œuvres exposées. Montrer la science-fiction en musée implique des choix : montrer ce qu’elle dit, ou ce qu’elle fait ressentir.
Ici, le parti pris semble de décrypter les messages (technologie omniprésente, apocalypse écologique, quête d’altérité…) davantage que de chercher à reproduire le vertige et l’excitation que procuraient ces BD à leur sortie. Métal Hurlant apparaît dans ce contexte comme un spectre tutélaire : son nom plane au début du parcours, son esprit imprègne chaque page présentée, mais il reste en arrière-plan, discret.
Matrice plutôt que vedette, il est le fil rouge invisible qui relie les générations d’artistes et de lecteurs à travers cette rétrospective.
Au terme de cette exploration, une conclusion s’impose : Métal Hurlant ne meurt pas, il se dilue. Son cri perçant n’a pas disparu, il s’est démultiplié en échos dans toute la création contemporaine. L’héritage de la revue se retrouve partout – dans l’audace graphique d’un jeune auteur, dans la portée subversive d’un scénario, dans l’envie même de repousser les frontières du médium.
Simplement, ce cri a changé de tonalité. Hier, la question centrale était « Que va-t-on inventer ? » – quelles nouvelles mondes, quelles technologies folles, quels horizons inédits attendre du futur. Aujourd’hui, la question serait plutôt « Que va-t-on réparer ? ». Crise climatique, dérives technologiques, inégalités sociales : la science-fiction actuelle s’empare de problèmes bien réels, ancrés dans notre présent, pour imaginer des lendemains qui (dé)chantent.
Moins tapageuse dans la forme peut-être, mais toujours visionnaire sur le fond. L’exposition d’Angoulême, en creux, suggère cette nouvelle définition de la SF héritée de Métal Hurlant : une SF moins tonitruante, mais tout aussi inspirée. En d’autres termes, le futur hurle encore… simplement autrement, avec la voix de son époque.
Retrouver Plus loin - la nouvelle science-fiction à la Cité de la bande dessinée d'Angoulême, dès à présent et jusqu'au 16 novembre 2025.
Ndlr : Les Humanoïdes Associés, maison fondée en 1974 par les créateurs de Métal Hurlant, ont été placés en liquidation judiciaire le 10 juillet 2025. La filiale française, en difficulté après des investissements risqués et une structure complexe, ferme ses portes. Dix-huit salariés sont concernés.
La maison mère américaine, dirigée par Fabrice Giger, promet une poursuite des publications — dont Métal Hurlant — dans un format réduit et repensé, malgré les licenciements. Les célébrations des 50 ans n’auront pas suffi à sauver l’antenne française.
Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 2.0 - exposition Mecs hurlants et Nanas métalliques aux Rendez-vous de la BD d'Amiens 2025.
DOSSIER - Plus loin : l'exposition qui explore la BD de science-fiction
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
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