Le nouveau livre de Philippe Leuckx se présente comme une suite fragmentaire de trente-six unités numérotées, proches d’un journal d’été à la tonalité contemplative et élégiaque. Chaque fragment agit comme un capteur sensible, attentif aux manifestations les plus ténues du vivant : lumière, souffle, mémoire, marche. Plus qu’un récit, le texte propose une poétique du peu, fondée sur une éthique de l’attention aux choses simples et fragiles. Par Fidèle Mabanza.
Le poète élabore peu à peu une cosmologie intime, traversée par l’enfance, la perte, et la présence fragile au monde. Son écriture, sobre et retenue, privilégie les seuils, les silences et les lumières obliques.
Bien que le recueil soit écrit d’un seul souffle, sans division explicite, il m’a semblé possible d’y lire deux mouvements. Les treize premiers fragments forment un cycle liminaire, centré sur la lumière estivale, la mémoire et la marche : le poème y veille, respiration, ouverture à l’altérité. Le second cycle (fragments 14 à 36), plus intériorisé, creuse une géographie plus nue, où s’entrelacent enfance, ville, guerre, hiver et silence. Philippe Leuckx poursuit une ontologie du sensible, où la lumière devient langage, et l’enfance, une présence à préserver.
Dans cette filiation, la voix d’Henri Petit résonne en écho lorsqu’il dit : « L’enfance est un rêve que l’on a vécu avant de l’avoir rêvé. »
Dès le fragment 1, le ton est donné : « Je vais chercher la lumière / aux arêtes des murs. » La lumière, ici, n’est ni éclatante ni frontale, mais résiduelle, oblique, arrachée à l’ombre. Elle persiste aux marges du visible, exigeant une attention patiente. Elle devient matière du poème, qui s’écrit dans le tremblement discret du réel, et se nourrit de ce peu qui désarme.
L’un des motifs structurants du cycle est l’été, non pas saison de l’abondance, mais moment- limite, à l’orée du basculement : « Il est un jour où l’été bascule / l’on ne sait pas très bien / ni où ni pourquoi (Fragment 8) »
Le poème se déploie dans une temporalité intérieure, marquée par l’usure, la suspension, le retrait. L’écriture se tient au bord, dans le presque rien : « Le cœur déborde des murs / petite plainte d’été (Fragment 2) » et « Le chemin s’ouvre sur l’autre / Avec les mains semées (Fragment 3) » L’espace du poème est traversé par un appel discret. La solitude devient passage vers l’autre, vers un deuil peut-être, vers soi : « Parfois le cœur ne sait plus / Trop bien / Où l’attend l’ami (Fragment 3) »
L’été condense ainsi lumière, enfance et perte. Il vibre d’une beauté fragile, effleurée : « Journée cerclée d’été et d’ombre / Qui va là au jardin / Remuer la saison (Fragment 11) » La temporalité poétique n’est jamais linéaire : elle oscille entre effleurement et souvenir, entre lumière vive et retrait.
Dans les fragments 9 à 13, Philippe Leuckx approfondit une poétique du déplacement – non spectaculaire, mais intime, quotidienne. Il arpente la ville comme un espace intérieur, théâtre de réminiscences sensibles. « […] seules les lampes respirent le silence. (Fragment 9) ». La lumière devient souffle, presque tactile. Le mur, comme le suggère le titre du recueil, se fait surface sensible où affleure le poème : « […] ma main qui palpe l’air […] et qui recueille les mots le long des murs de jardins. (Fragment 9) ».
Le poème est alors ce lieu du presque rien, du tremblement. Le mur n’est pas une clôture mais un appui, un témoin silencieux : « On voudrait retenir la larme qui déborde / On irait cacher sa peine / derrière un mur vain (Fragment 10) ». Dans les fragments suivants, le poème s’ouvre à une intériorité vibrante, où l’eau, les arbres, les chuchotements composent un monde sensible, en écoute. L’été murmure encore : « S’entourer d’une lumière presque fraîche […] des chuchotements limpides / S’ouvraient à nous (Fragment 11) ».
Le fragment 12 évoque l’enfance à l’orée d’une rentrée, une ritualité du recommencement, les plumiers, la lumière neuve, la cour de récréation, une émotion contenue : « On regarde pour ne pas déborder / de la feuille où l’encre sèche (Fragment 12). » « on garde l’été en soi / contre soi (Fragment 13) » Ce premier cycle esquisse ainsi une poétique du seuil, du murmure, de la lumière blessée. Un lyrisme discret s’y déploie, tendu vers l’autre, vers l’enfance, vers un tu silencieux. Il s’ouvre à l’instant, à la texture des choses, à l’espace vécu : marche, été, ville, cœur en déroute, tout composant un chant à peine élevé, mais profondément fidèle à la fragilité du vivant.
Dans la seconde partie, le poème s’approche du monde avec une retenue silencieuse. Il recueille les vibrations du réel dans une langue épurée, lente, attentive aux interstices du visible : « La lumière songe / qu’elle tombe / vers l’eau vers l’air […] comme une épaule / frôlée (Fragment 18) ». Le syntagme tissage des lumières (Fragment 14) évoque une trame subtile entre sensation et mémoire. La lumière y est matière fragile, déposée au bord des arbres, entre silence et fuite : « dans la brisure du geste / dans cette mémoire qui fuit (Fragment 14) ».
Ce geste déjà présent dans le fragment 9, se répète : les mains palpent l’air, sans rien attendre. L’espace devient disponibilité.L’altérité intérieure : le tu comme présence orphique Le poème 22 approfondit cette posture intérieure à travers l’adresse au tu. Ce pronom, discret mais structurant, ne désigne pas un interlocuteur extérieur, mais une altérité intérieure : un je qui se dédouble, s’interpelle, et s’ouvre à une perception réinventée du monde.
L’enfant évoqué – celui qui, dans le fragment 13, garde l’été en soi – devient figure du regard premier, capable de voir au-delà. « […] tu regardes plus profond / la porte qui s’ouvre / la sente qui te mène / et te porte à mieux vivre / dans l’air réinventé. » On retrouve ici une poétique du seuil, où l’espace extérieur devient géographie intérieure. Ce dialogue entre monde et intériorité fait écho à la résonance dont parle Gaston Bachelard dans La Poétique de l’espace, ou encore à l’appel d’Yves Bonnefoy à sauver la présence contre l’abstraction. Le poème n’élabore pas une vision du monde : il en recueille les traces, les lumières ténues, les gestes perdus.
À partir des fragments 19 à 28, une gravité nouvelle imprègne le recueil. Le poème devient alors un espace de veille, un abri face au vacarme du monde – non dans la révolte tonitruante, mais dans la résistance silencieuse : « le tremblé du monde / et les cris des enfants / percent le boulevard / où peu s’arrêtent (Fragment 28) »
Dans un monde blessé – fait de conflits, d’indifférence et de repli – … habiter en poète signifie recueillir ce qui chute, porter les traces, préserver l’infime, jusqu’à la poussière : « L’enfance recueille la poussière …] ne sommes-nous pas souvent / cette enfance qui rêve / de l’infime patience / des choses ? (Fragment 19) »
Ce vers, lu à la lumière de l’histoire contemporaine, évoque non seulement l’enfant intérieur du poète, mais aussi ces figures anonymes de l’enfance menacée, dans les zones de guerre, dans les périphéries oubliées. Le poème devient alors lieu de résistance silencieuse : dire, non pour expliquer, mais pour faire exister.
Le fragment 21 de Philippe Leuckx introduit une rupture plus explicite dans le recueil : le surgissement d’un cri, dans une rue quasi silencieuse, bouleverse l’économie subtile du silence et de la lumière instaurée dans les fragments précédents. Ce cri soudain, isolé, devientle signe d’un monde déchiré, où l’enfance n’est plus seulement mémoire lumineuse, mais figure exposée à la violence de l’histoire : « à Gaza à Kiev les enfances / sont toutes les mêmes / brisées si souvent / par le joug de la force »
Cette brisure rejoint une question majeure de notre temps : comment habiter un monde blessé ? Comment maintenir une parole, un regard, une présence, lorsque le réel, fracturé, semble ne plus offrir aucun abri ? C’est à cette interrogation que répond, en écho, la méditation de Martin Heidegger dans sa conférence … Habiter en poète (1951), où il relit un vers de Hölderlin : […] « poétiquement l’homme habite sur cette terre. »
Pour Heidegger, habiter poétiquement, ce n’est pas sublimer le réel, mais y demeurer autrement : dans la retenue, dans l’ouverture à l’être, qui s’ouvre et s’échappe, dans une attention silencieuse aux quatre instances fondamentales de l’habitation humaine – la terre, le ciel, les mortels et le divin. Or, ce que le fragment 21 rend sensible, c’est précisément la perte de cette quadrature : les enfants sont déracinés, les lieux ne sont plus protecteurs, les ombres passent, ignorées. Le poème égrène ainsi les signes d’un monde devenu inhabitable.
Et pourtant, Philippe Leuckx n’écrit pas dans la plainte ou la dénonciation. Il habite le cri, non pour le faire taire, mais pour l’accueillir dans une parole juste, dépouillée, qui ne renonce pas à l’acte d’habiter malgré la brisure. Cette parole, fidèle à l’éthique poétique, rejoint alors ce que Heidegger appelle le pouvoir du poème de préserver un monde, même dans la ruine. Écrire ainsi, c’est tenir encore une place, fût-elle fragile, entre la présence et le désastre.
À travers cette adresse silencieuse aux enfances « brisées », le poème devient lieu de mémoire, de compassion, de résistance douce. Il n’énonce pas la catastrophe, il la recueille dans une forme juste, où le rêve d’ailleurs et de pain demeure possible. Ce rêve, infime, est déjà une manière de rétablir un espace habitable. Dans un monde traversé par le cri, le poème est seuil : il n’offre pas de refuge illusoire, mais une veille. Il entretient la braise d’un monde à venir, dans le tremblement même de ce qui se défait.
Cette attention au réel, qui traverse les gestes, les seuils lumineux et les modulations de la voix intérieure, trouve dans le poème 21 une inflexion plus dramatique, plus explicitement tournée vers l’histoire collective. Ici, l’enfant visionnaire devient figure d’une enfance blessée, exposée à la violence des conflits – à Gaza, à Kiev, à l’est de la République démocratique du Congo, au Soudan du Sud, dans ces « rues » devenues seuils tragiques du monde contemporain. Le cri qui traverse le poème ne rompt pas la poétique de la présence : il la relance autrement, dans une parole sobre, tendue vers l’autre, où le poème prend soin du monde en décomposition.
A cette lumière, la parole de Philippe Leuckx rejoint la méditation heideggérienne d’Habiter en poète, où la poésie, loin d’ignorer le désastre, cherche à préserver la possibilité d’un monde habitable, même dans l’éclatement des repères. Ainsi, la seconde partie du recueil, tout en maintenant une esthétique du retrait et de la lenteur, s’ouvre à une poétique de la veille : ellehabite la lumière comme l’ombre, le souvenir comme le cri, dans une fidélité sensible aux lieux, aux gestes, aux êtres passants. Le poème devient alors un lieu fragile de présence, où le monde, malgré ses failles, peut encore se dire – et peut-être se rêver à nouveau.
Le recueil déploie ainsi une poétique de la présence qui ne cède ni à l’abstraction ni à la clôture. Entre lumière et effacement, entre silence et mémoire, l’écriture de Philippe Leuckx tente d’habiter le monde par effleurement, dans une fidélité discrète aux choses qui passent – arbres, gestes, seuils, souffles. Le poème devient chambre d’écho pour un réel fragile, où chaque fragment recueille le tremblement d’un instant, la survivance d’un monde encore possible.
Mais cette présence n’est pas sans faille. Le fragment 21, par le surgissement d’un cri, rappelle que l’habitation poétique ne peut se soustraire au tragique de l’histoire. Dans ces lieux sans paix, ce sont les enfances qui portent le poids du monde disloqué. Le poème, dès lors, ne se retire pas du réel, il en épouse la fracture, il l’écoute, sans bruit, sans grandiloquence. Ce cri dans la rue n’interrompt pas la veine contemplative du recueil : il en révèle l’éthique cachée.
C’est là que s’entend l’écho de la méditation de Heidegger : … L’homme habite en poète…, écrit-il avec Hölderlin. Non pour fuir, mais pour tenir encore une demeure dans le dénuement, pour préserver un espace habitable au cœur même du désastre. Habiter en poète, c’est veiller : sur les ruines, sur les enfances brisées, sur le silence. C’est créer, par le rythme et la retenue, une forme de présence qui, sans nier la douleur du monde, s’efforce d’en maintenir la lumière.
Dans cet espace d’écriture, le poème devient seuil, non pas refuge, mais veille fragile et active. Il ne dit pas ce qu’il faut faire ; il montre ce qui reste à sentir, à garder, à rêver. Et cette infime capacité à rêver encore – d’un ailleurs et de pain (Fragment 21), d’un monde à hauteur d’enfant – fonde, peut-être, la seule manière digne d’habiter poétiquement la terre, au bord du cri.
La continuité d’une poétique du lien passe par des images textiles – recoudre, tissage, linge – ce fragment évoque une lumière réparatrice, affective, et une parole cousue aux blessures du monde : « Le ciel recoud ses joues / au-delà des pluies / dans une lumière neuve / avec le linge du cœur / ce tissage des lèvres / au plus près des gens (Fragment 27) ».
Ce recueil est une poétique du surgissement où se mêlent finitude et vitalité, arrachement et cri, comme si le monde chavirait mais que les enfants, par leur voix nue, rappelaient à la présence.
Fidèle Mabanza est président de La Cave Littéraire de Villefontaine, Maison de poésie Rédacteur en chef du Bulletin de la Poéthèque.
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 26/05/2025
Editions du Cygne
12,00 €
Paru le 13/07/2014
56 pages
Editions Mode Est-Ouest (MEO)
12,00 €
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