Une épopée n’a pas besoin de chapitres par dizaines pour édifier un récit époustouflant. X-Men, Futur antérieur offre la quintessence de ce que les histoires déclinées autour des porteurs du gène X permet. Sorti en 2023, et signé Marc Guggehnheim au scénario et Manuel Garcia au dessin, ce récit devient un manuel de philosophie contre les dérives totalitaires. Et bien plus encore.
Le 27/07/2025 à 19:23 par Nicolas Gary
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Publié le :
27/07/2025 à 19:23
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La série Futur Antérieur retrace pas à pas la transformation tragique de la société des X‑Men entre l’assassinat de Kelly et la dystopie qui se met en place. Elle décrit avec précision la montée des lois anti‑mutantes, la radicalisation du gouvernement américain à l’aide des Sentinelles, la perte progressive des mutants et la mise en œuvre du recours au voyage mental dans le temps. Bien entendu, elle explore les événements menant à l’arc original de Days of Future Past — film sorti en mai 2014.
Tout s’ouvre in medias res, sur les morts brutales et (ultra) violentes du Hurleur, Angel et Cyclope, éliminés par des Sentinelles hors norme, dans les trois premières pages. Nous voici dans un futur dystopique où les mutants sont traqués, internés ou exterminés.
L’assassinat du sénateur Robert Kelly par une mutante a déclenché des représailles législatives, à travers la Loi de contrôle des mutants. Invalidée par la Cour suprême (grâce à Daredevil, alias l’avocat Matthew Murdock) elle trouvera une issue dans la nomination à vie d’un président pour les États-Unis. Et entraînera la militarisation anti‑mutante à travers le pays.
Un déploiement de Sentinelles s’en suivra : observant les faits et gestes de chacun, elles sont prêtes à agir pour le jour où… Progressivement dépossédée de tout droit civique, la nation mutante sera décimée avec méthode et parquée dans des centres de replacement.
Même Spider Man sera littéralement battu à mort par la foule, sans se défendre — pour ne blesser personne… Quant à Magneto, il envisage de voler l'arsenal militaire atomique mondial, pour protéger les siens. Fausse bonne idée. Les cadavres s'empileront encore, et encore, jusqu'à la bascule : l'attaque contre l'école du professeur Xavier, et sa mort, d'une balle de militaire drogué et totalement lobotomisé (sans commentaire).
Un mot, brièvement toutefois, sur le dessin de Manuel García dans Doomsday ni spectaculaire ni flamboyant : tragique, fonctionnel, et profondément incarné. Idéal pour les exigences d’un récit apocalyptique. Loin des effets de style, il privilégie un trait net et expressif, au service de la narration et de l’émotion.

Chaque personnage est dessiné avec sobriété mais précision, vieilli avec justesse, marqué dans la chair par l’Histoire. Les décors — camps, ruines, couloirs vides — composent déjà une architecture de l’enfermement. L’alternance entre gros plans poignants et panoramiques oppressants rythme la lecture avec efficacité. Ici, on a privilégié la lisibilité à l’excès, la tension au spectacle : un regard, un posture silencieuse en disent plus qu’un dialogue.
Un point cependant sur les Sentinelles, toujours montrées comme supérieures et indifférentes : les cadrages, en plongée ou contre-plongée, renforcent le déséquilibre de pouvoir face à ces machines meurtrières. Ainsi, le trait cherche surtout la gravité à même de relater d’une extinction programmée.
La dénonciation du racisme est une clef de lecture centrale de l’univers des X-Men depuis sa création en 1963 par Stan Lee et Jack Kirby, et elle trouve dans Futur Antérieur - La Genèse une forme radicale, apocalyptique et systémique. Cette mini-série prolonge et durcit la métaphore initiale : les mutants y sont essentialisés, criminalisés, déshumanisés, puis exterminés, dans un monde qui rejette jusqu’à leur droit d’exister.
Voilà ce en quoi la science-fiction excelle : incarner les fractures du monde réel. La mutation n’est pas un superpouvoir fantaisiste, mais une manière de dire l’exclusion. On est mutant de façon biologique donc irrévocable, irrécusable.
La société observe, craintive, ces êtres avant de les marginaliser puis les neutraliser. Cette problématique récurrente se radicalise jusqu’au cauchemar. Les mutants seront enfermés dans des camps, surveillés en permanence par des Sentinelles, victimes d’un procédé qui ne cache pas sa nature : légaliser l’effacement.
La violence du récit prend un relief particulier à la lumière de penseurs qui ont étudié les fondements du rejet. Hannah Arendt nous revient ici en force : « Ce n’est pas la haine, mais l’indifférence de l’État à l’égard de ses propres citoyens qui rend possible la persécution. » (Les Origines du totalitarisme, 1951)

Un État qui renonce à protéger ses citoyens, qui délègue sa souveraineté à des machines, ouvre la voie à la déshumanisation. Dans cette Genèse, c’est exactement ce qui se produit. Les Sentinelles identifient, trient, exécutent. L’indifférence devient une arme froide.
Le philosophe Étienne Balibar rappelle le socle du racisme moderne : « Le racisme n’a pas besoin de races pour fonctionner. Il suffit d’un mécanisme d’exclusion qui naturalise la différence. » (Nous, citoyens d’Europe ?, 2001) Les mutants n’ont ni couleur, ni nation, ni religion propre. Ils sont simplement différents. Cette différence suffit à déclencher l’alerte et produit des populations à sacrifier. Elle ne s’oppose à rien, juste devenu inassimilable, ontologiquement.
La représentation des camps d’internement devient à ce titre glaçante. Loin des clichés spectaculaires, ils sont dessinés comme des lieux neutres, presque industriels. L’élimination ne se fait pas dans le tumulte : la haine est procédurale.
Et si le récit exhibe ici ou là une foule haineuse, il se caractérise avant tout par un système, qui ne s’embarrasse plus de discours. Il applique le « mal radical, qui fait du meurtre une opération administrative », selon le mot de Primo Levi (Les naufragés et les rescapés, 1986). Dans Futur antérieur, la mort découle d’un protocole. Chaque exécution, chaque disparition est le fruit d’une décision automatisée, validée en haut lieu, légitime en apparence.
En poussant à l’extrême sa métaphore fondatrice, Futur antérieur aboutit alors à une véritable fable politique. Il raconte un racisme qui ne crie plus, mais qui calcule. Une exclusion qui s’habille de lois et de statistiques. Un refus de la différence devenu réflexe, ritualisé, accepté.
Ce récit résonne avec les grandes pensées du XXe siècle. Il rappelle, sans détour, que la haine de l’Autre n’est jamais une anomalie. Elle s’inscrit dans des cadres, des textes, des habitudes. Elle se fabrique. Et lorsqu’elle est industrialisée, elle produit une chose redoutable : l’effacement dans les règles.
Or, si dans cet arc des X-Men, on cherche à anéantir les mutants (une fois de plus, certes), la dimension épique de ces quatre chapitres trouve un intéressant écho avec la mythologie hindoue : Le Mahābhārata. Dans cette épopée, les cinq frères Pândava, figures de justice et de droiture, sont spoliés de leur royaume par leurs cousins, les Kaurava. Contraints à l’exil, ils doivent fuir et survivre avant de reprendre les armes pour reconquérir ce qui leur revient.

La guerre qui s’ensuit, d’ampleur cosmique, voit même l’intervention du dieu Krishna. Ce récit met en scène la complexité morale d’un affrontement existentiel, où le devoir n’est jamais simple. Dans la Bhagavad-Gītā, Arjuna, l’un des frères, vacille au moment de combattre, déchiré entre loyauté familiale et impératif de justice.
Krishna lui répond en invoquant le dharma, ce devoir supérieur qui guide l’action juste : « Mieux vaudrait vivre en mendiant qu’ainsi régner au prix du sang. » Alors, bien sûr, chez Marvel, ce n’est pas une lignée de princes qu’on cherche à anéantir, mais une population entière, réduite à sa différence. Mais la symbolique demeure en regard du rôle des super héros…
D’ailleurs, le titre anglais, Doomsday, signifie Jugement dernier, un écart que la traduction de Jeremy Manesse rend par Genèse… Alors, va pour le côté épique, mais cette trahison écarte la dimension apocalyptique — laquelle raconte l’effondrement d’un monde, où la coexistence aurait été possible entre mutants et humains. Ce n’est pas seulement une guerre, c’est la fin d’un ordre civilisationnel, une extinction annoncée et mise en récit avec les codes du tragique antique et de l’épopée moderne.
Ici, la dystopie n’est pas une explosion spectaculaire, mais une dissolution des fondements moraux et sociaux : les lois deviennent injustes, les machines supplantent les juges, l’éthique est remplacée par l’algorithme.
Cette fresque achève de faire des X-Men une mythologie contemporaine, non plus centrée sur les exploits, mais sur la persécution et le sacrifice. Elle substitue à l’héroïsme individuel un héroïsme collectif, posthume, où chaque personnage mort alimente une mémoire partagée.
Wolverine meurt dans une scène qui rappelle les martyres antiques, Colossus en tentant de sauver l’être aimé. Franklin Richards est tué devant sa compagne, Rachel, qui doit poursuivre seule… Une narration solennelle et progressive, presque chorale : chaque épisode voit disparaître un ou plusieurs membres de la résistance, dans une dramaturgie proche de celle des chants homériques ou de la Chanson de Roland.
Mais trêve de références, on croirait à tort que je tente de réhabiliter les comics qui n’ont de toute évidence pas besoin de moi à ce niveau de profondeur.
X-Men: Futur antérieur est un récit où l’épique ne se mesure plus en conquêtes, mais en pertes assumées avec grandeur. C’est la fin d’une civilisation qui croyait pouvoir intégrer ses différences, et qui sombre dans un nihilisme technologique.
Le texte ne propose pas une simple dystopie futuriste : il révèle, au sens biblique, ce que devient une société qui accepte l’exclusion, la surveillance automatisée et la peur comme normes. Et en ce sens, le récit appartient à la lignée des grandes apocalypses épiques, des chroniques de fin de monde porteuses d’un avertissement universel.
« Car voici, le jour vient, brûlant comme une fournaise… » (Malachie 3:19) Un verset qui, par sa résonance prophétique, aurait pu être la devise de cette série.

Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 05/06/2024
96 pages
Panini comics
16,00 €
5 Commentaires
Kuroki Tomoko
27/07/2025 à 20:55
Depuis quand les "gens" (la majorité des primates sont des DEBILES) tirent des leçons de quoi que soit (l'Histoire ou la Fiction).
Kuroki Tomoko
28/07/2025 à 00:18
Je connais "Days of Future Past" depuis "toujours" (je lisais à la fois les nouvelles sorties des années 80 et les Comics en occaz avec un mélange assez spécial avec Spidey et les X-Men des années 60 / Spécial Strange et les "Uncanny X-Men" / Spidey encore avec "X-Factor" / "Titans" avec les "New Mutants") et toutes les histoires depuis (même si j'apprécie assez peu les "Soft Retcon" comme "X-Men : Days of Future Past - Doomsday"). "Rachel Summers" fait partie de mes Héroïnes Favorites.
il y avait une clarification dans une histoire "Days of Future Past" sur les 3 catégories d'humains :
-les humains sans Gene X, ils étaient autorisés à se reproduire mais toujours sous contrôle des Sentinels
-les humains avec Gene X inactif mais bien présent (responsable de la création de la plupart des "Mutates" comme Spider-Man ou Hulk), ils pouvaient vivre dehors mais n'étaient pas autorisés à se reproduire
-Les Mutants pour eux le "mieux" c'était le camp de déportation sinon le camp de la mort (d'ailleurs c'est un peu oublié depuis mais "Malcolm Colcord / The Director" qui dirigea
Kuroki Tomoko
28/07/2025 à 00:27
(zut envoi par erreur)
Je disais que "Malcolm Colcord / The Director" de "Weapon X" avait ouvert et activé un camp de la mort et de concentration "Neverland" dans la série Weapon X (Vol 2) - 2002-2004 de Frank Tieri et Georges Jeanty, et pas dans une réalité alternative mais sur la Terre-616.
Largement oublié depuis et ceux tués dans le camp comme "Maggott" ont été ressuscité.
https://marvel.fandom.com/wiki/Mutant_Genes
Galan of Taa
28/07/2025 à 06:55
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Kuroki Tomoko
28/07/2025 à 10:47
Parlant "génocide" et "Mutants" et "Marvel" :
https://www.ecranlarge.com/films/news/avengers-doomsday-secret-wars-reboot-univers-marvel
Comment Disney/Marvel/Feige vont faire pour "Magneto" non parce que survivant de la Shoah ça va être dur pour trouver un acteur en forme de 90 ans minimum, j'avais une idée que les Mutants avaient une espérance de vie du double d'un "flatscan", donc pour un Magneto de 40-50 ans ça irait.