Elles seront moins gourmandes en ressources et plus précises, et offriront de nouvelles possibilités. Et non, ce texte n’a pas été écrit par une IA. Mais elle aurait pu l’annoter, le classer, le résumer (mal). Et c’est bien là le problème : sans bibliothécaires aux manettes, l’intelligence artificielle n’est qu’un stagiaire zélé sans sens critique. Par Bernard Strainchamps.
Le 26/07/2025 à 11:03 par Bernard Strainchamps
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Publié le :
26/07/2025 à 11:03
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Je ne cherche pas à promouvoir les intelligences artificielles génératives. Je tente de comprendre, d’explorer leurs usages, avec curiosité. Je réfléchis à voix haute. Ce n’est pas céder à la technologie. C’est une autre manière de défendre ce qui nous importe.
Oui, les injonctions à « adopter l’IA » sont souvent contre-productives. Mais les bibliothécaires, documentalistes et médiateurs possèdent une culture précieuse : celle du texte, du contexte, de la nuance. Peut-être ont-ils un rôle à jouer : non pas pour accélérer l’automatisation, mais pour encadrer ces outils avec rigueur, éthique et lucidité.
L’intelligence artificielle fait beaucoup parler d’elle. Elle écrit, résume, répond à nos questions. On la croit autonome. En réalité, elle dépend de ce qu’on lui donne à lire. Et là, les ennuis commencent.
Les IA lisent tout. Le bon, le mauvais, le flou, l’incomplet. Elles mélangent, devinent, généralisent. Parfois, elles inventent. Pourquoi ? Parce qu’elles n’ont pas de méthode documentaire. Elles traitent les textes sans recul, sans index, sans hiérarchie.
Et si les professionnels de l’info-documentation pouvaient changer cela ? Si les bibliothécaires devenaient les formateurs invisibles des IA ? Ce n’est pas une utopie. C’est déjà en marche.
Indexer, résumer, classer, relier : ces gestes, les bibliothécaires les connaissent. Depuis longtemps. Ils ne les appellent pas « fine-tuning » ou « prétraitement », mais l’idée est la même. Donner du sens à des contenus bruts.
Prenons un exemple. Sur Bibliosurf, j’ai classé des milliers de romans selon leur genre, leur tonalité ou l’effet qu’ils produisent à la lecture. J’ai tenté d’aller plus loin avec CamemBERT : attribuer automatiquement une note de lecture à partir de 50 000 extraits de chroniques annotés. Mais cela n’a pas été concluant. Trop de nuances, trop de subjectivité, pas assez de cohérence dans les jugements humains. L’IA, ici, s’est montrée dépassée.
Pourquoi l’IA a besoin de nous
L’IA a des forces. Elle va vite. Elle traite beaucoup d’infos. Mais elle manque de cadre. De recul. De lien avec les usages réels.
Sans professionnels de la documentation :
• Les corpus sont biaisés ;
• Les mots sont mal compris ;
• Les résultats sont peu fiables ;
• Et pour obtenir un résultat correct sur des corpus non structurés, l’IA a besoin de beaucoup de ressources.
Avec nous, l’IA devient plus claire. Plus utile. Plus éthique aussi.
Soyons clairs : je ne parle pas des grands modèles d’IA (comme ChatGPT, Gemini ou Mistral), qui sont entraînés sur des milliards de mots pris sur Internet. Ces modèles ne lisent pas des bases structurées comme celles d’une bibliothèque. Ils lisent des textes bruts, sans hiérarchie, sans indexation humaine.
Mais il existe un autre usage de l’IA, plus modeste et plus ciblé comme l’écrit Luc Julia : entraîner ou ajuster un modèle sur un corpus bien préparé, structuré, annoté. C’est ce qu’on appelle un entraînement spécifique, ou fine-tuning. Et c’est dans ce cadre que les bibliothécaires peuvent jouer un rôle important.
C’est d’ailleurs déjà le cas dans certains domaines sensibles. Dans le droit, par exemple, les IA utilisées pour analyser des décisions de justice ou suggérer des articles de loi sont entraînées avec soin. Des documentalistes juridiques interviennent pour sélectionner les sources, les classer, les annoter, y ajouter des métadonnées.
Ils valident aussi les réponses générées. Sans eux, les modèles risqueraient de produire des interprétations erronées, des oublis ou des approximations. On observe la même chose en médecine, en fiscalité ou dans les bases scientifiques. Dès que la précision est cruciale, l’expertise humaine revient au centre du jeu.
Aujourd’hui, sur Bibliosurf, j’utilise à la fois BARThez, un modèle francophone open source, et ChatGPT-4 via l’API d’OpenAI. Cela me permet de comparer les approches, et de choisir selon les besoins. Mais ChatGPT reste un outil fermé, dépendant d’un service extérieur, et qui consomme beaucoup de ressources.
Si l’on veut former des IA plus sobres, plus respectueuses, plus proches de nos métiers, il faudra s’appuyer sur d’autres modèles. Des modèles :
• open source, pour pouvoir les adapter et comprendre comment ils fonctionnent ;
• francophones ou multilingues, pour ne pas perdre les nuances culturelles ;
• légers, pour être utilisés localement, avec peu de moyens ;
• entraînables à petite échelle, sur des corpus spécialisés comme ceux des bibliothèques ou des centres de documentation.
Des modèles comme CamemBERT ou les futurs projets portés par la recherche publique sont des pistes possibles. L’important, ce sera de choisir des outils que l’on peut maîtriser, affiner, corriger. Des outils que l’on peut comprendre. C’est dans ce cadre que les bibliothécaires peuvent jouer un rôle concret.
Imaginez un nouveau métier : superviseur de corpus. Il travaille avec les IA. Il prépare les données. Il corrige les erreurs. Il donne un sens aux résultats. Ce n’est pas de la science-fiction.
Déjà, dans certains projets, des documentalistes sont sollicités pour enrichir les jeux de données. Annoter des textes. Catégoriser des documents. Adapter les réponses à un public. Ce rôle n’a pas encore de nom. Mais il existe. Et il mérite d’être reconnu.
Oui… mais pas encore pour tout le monde. Soyons honnêtes : peu de bibliothécaires sont formés à l’IA. Les outils évoluent vite. Les moyens manquent. Et le langage technique fait peur.
Il faut aussi reconnaître que tout le monde n’en a pas envie. Travailler avec une IA, ce n’est pas neutre. Cela pose des questions de sens, d’éthique, de rôle. On n’est pas tous à l’aise avec ça.
Mais le potentiel est là. Le monde a besoin de médiateurs du savoir. L’IA aussi. Ce pont entre culture et technologie, les bibliothécaires peuvent l’incarner. À condition de se former, d’expérimenter, et de faire entendre leur voix.
Une boîte à outils pour commencer
À 58 ans, sans formation en intelligence artificielle et sans aide extérieure, j’ai pourtant réussi à utiliser des outils accessibles pour explorer ces questions. J’ai appris par essais, erreurs, lectures, tutoriels. Voici quelques-uns des outils que j’utilise régulièrement :
• Hugging Face : pour tester ou ajuster des modèles existants, comme CamemBERT ou BARThez.
• SpaCy : pour analyser automatiquement des textes, extraire des expressions clés ou repérer des structures syntaxiques.
• OpenRefine : pour nettoyer et organiser des données textuelles ou tabulaires.
Il ne s’agit pas de devenir data scientist. Il s’agit d’expérimenter à petite échelle, avec des outils libres, bien documentés, souvent pensés pour les non-spécialistes. On peut commencer petit, avec un corpus local, une idée simple, une intuition. Le reste vient en marchant.
La course actuelle à l’intelligence artificielle globale est menée par les géants du numérique. Elle va vite, très vite. Leur objectif ? Créer une IA capable de tout comprendre, tout produire, tout prédire. Une IA qui pourrait, à terme, remplacer bien des gestes humains. Mais cette promesse inquiète. Car dans cette fuite en avant, il y a un risque : celui d’être engloutis, d’être rendus invisibles, inutiles, dépassés.
Et si l’on choisissait une autre voie ? Celle d’IA frugales, limitées, contrôlées. Des IA supervisées par des humains. Dédiées à des usages précis. Ancrées dans des contextes locaux. Moins spectaculaires, peut-être. Mais plus utiles. Plus respectueuses. Plus justes.
Peut-être perdrons-nous ce pari. Peut-être que l’IA globale s’imposera, malgré tout. Mais au moins aurons-nous essayé autre chose. Une intelligence plus modeste. Plus proche. Plus humaine.
Bernard Strainchamps est un acteur engagé de l’écosystème du livre indépendant. Fondateur du site Bibliosurf.com, il explore depuis plus de vingt ans les liens entre innovation technologique et médiation littéraire. Tour à tour libraire en ligne, artisan du livre numérique, agrégateur de données critiques et défenseur des catalogues indépendants, il travaille à faire dialoguer humanité et algorithme au service du lecteur.
Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 2.0
Par Bernard Strainchamps
Contact : bs@bibliosurf.com
5 Commentaires
rez
26/07/2025 à 11:12
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rez
26/07/2025 à 13:45
on me censure un commentaire car j'ai dit qu'une bonne majorité de bibliothècaires en france n'est pas du métier mais ont aterri dans leur poste muté d'autres services et/ou sans études et qu'ils ne sont ni de loin à l'hauteur de la démarche technocratique macron-compatible que distille cet article.
rez 2
26/07/2025 à 16:51
Totalement d'accord.
Il y a pas quand même des bons éléments qui viennent de l'extérieur mais en somme, il y a aussi pas mal de gens qui sont en dehors du monde du livre. L'IA est le danger pour notre métier, danger numéro 1. Il faut axer le tout sur la médiation et les animations : là où l'IA ne peut arriver.
Aurelia
28/07/2025 à 07:54
Merci beaucoup pour cet article et les exemples d'outils proposés.
Je suis documentaliste et cet article m'a interpellée car je me sens dépassée par ces évolutions technologiques .. votre article m'encourage à creuser la question.
Je sens également que mon métier peut évoluer de façon positive grâce ces nouveaux outils.
Ce sera un casse-tête mais c'est décidé, je m'y mets !
Merci encore !
Carole Serendipidoc
19/08/2025 à 11:03
Merci pour cet article positif et concret.
Je me suis permise de m'en servir en vous citant pour mettre à jour mon article https://www.serendipidoc.fr/les-evolutions-du-metier-documentaliste-nouvelles-fonctions/. C'est un article que j'ai écrit en 2014 et que je mets à jour régulièrement.
Il y a effectivement une autre voie à imaginer et même pour les documentalistes "seniors", c'est une chance de vivre cette révolution technologique et d'accompagner au mieux nos utilisateurs ainsi que l'évolution de nos corpus documentaires.