Le groupe Eilean Books bouscule les codes de l’imaginaire : à partir de la fin août, certaines nouveautés de sa maison De Saxus paraîtront simultanément en grand format relié — qui a aujourd'hui largement supplanté le format broché, notamment en Young Adult et autre romantasy — et en poche, ce dernier sous le label PAL, la filiale dédiée à ce format. Une initiative qui renouvelle les usages du genre, portée par une maison qui a déjà fait montre, par le passé, d'une approche audacieuse et volontiers disruptive...
Le 30/07/2025 à 17:35 par Hocine Bouhadjera
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Publié le :
30/07/2025 à 17:35
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« Un nouveau challenge », qui part « d'un constat très simple » du fondateur et directeur éditorial de De Saxus, Sam Rioult : « Il est dommage que les lecteurs habitués au format poche doivent attendre un an après la sortie d’un relié, plus coûteux, pour enfin accéder à un livre dans le format qu’ils préfèrent », résume la maison.
La structure se dit par ailleurs « très consciente des réalités économiques actuelles » : « L’inflation touche tout le monde, et il est important de continuer à proposer un bel objet livre, mais aussi une version plus accessible pour les lecteurs au budget plus serré. C’est une question d’équilibre, et ce double format me semble aujourd’hui être une réponse cohérente à cette diversité de besoins », analyse-t-elle.
Pour lancer cette initiative, les éditions De Saxus publient en août un roman de dark fantasy, Vespéral, signé d'Ed Crocker (trad. Claude Mamier), « à tonalité plutôt masculine ». Un choix éditorial qui s’appuie aussi sur un constat de lectorat : les formats reliés, particulièrement appréciés, entre autres, dans les genres de la romance/romantasy, sont communément plébiscités par un lectorat féminin, quand le poche pourra attirer un public plus masculin.
Concrètement, chaque version - reliée et poche - sera exposée dans son rayon respectif : l’un en imaginaire grand format, l’autre en poche. Chacun trouvera ainsi sa place auprès de son public spécifique, avec des logiques de prescription et d’achat qui, de manière générale, tendent à différer selon les formats.
Des tendances à ne pas figer dans des clichés : c’est pourquoi l’autre titre à paraître simultanément en relié et en poche sera une novella préquelle au Prieuré de l’Oranger de Samantha Shannon (trad. Benjamin Kuntzer et Jean-Baptiste Bernet), un roman dense, souvent qualifié de « fantasy féministe ».
Si des hypothèses sont émises, c'est l'incertitude qui domine, comme pour toute initiative qui se veut nouvelle : « On va observer ce que cela donne », résume la maison. En testant ce modèle sur un auteur moins connu - ici en l'occurrence nouveau au catalogue, et à la plume jugée prometteuse -, la maison pense pouvoir mieux mesurer la réaction du public et l’impact réel de cette double sortie, sans être biaisé par la notoriété ou l’attente déjà existante autour d’un nom établi. Puis avec une romancière établie, en la personne de Samantha Shannon.
« Certains lecteurs et lectrices, notamment, ou libraires, se sont montrés immédiatement enthousiastes », assure De Saxus. « D’autres sont plus curieux qu’acheteurs dans un premier temps, mais c’est précisément ce que nous voulons mesurer : comment ce double format va être accueilli par l’ensemble du lectorat. Les observations de nos équipes de diffusion compteront évidemment », complète la maison.
Elle se fixe la seconde partie de l'année 2025 pour mieux cerner les attentes selon les publics, et affiner ses choix futurs selon les genres : « Il ne s’agit pas seulement de vendre, mais de voir comment les lecteurs s’approprient le livre selon sa matérialité », assure-t-elle.
À partir du mois d’août et jusqu’à la fin novembre, un roman par mois sera publié - toujours un premier tome, ou pour la novella de Samantha Shannon un prequel -, simultanément en édition reliée et en format poche.
D'un point de vue juridique, la question de la faisabilité d'une sortie simultanée en poche s'est également posée : « En général, pour le format poche, on respecte un délai d’attente d’environ un an après la publication en grand format, une norme établie dans beaucoup de contrats d’édition », rappelle Maéva Rossi, éditrice chez De Saxus.
La maison, qui publie essentiellement des traductions, travaille directement avec les agents, et chaque clause, y compris celle liée aux formats et aux calendriers de parution, fait l’objet d’échanges dès l’acquisition des droits. L'éditrice nous raconte : « Pour les titres qui paraîtront simultanément en relié et poche, nous avons donc pris le soin de poser la question dès la négociation initiale. Il fallait voir avec les agents si cette option d’une sortie simultanée grand format/poche était envisageable, et si cela convenait aux auteurs qu’ils représentent. »
Et de préciser : « Évidemment, tout dépend du profil de l’auteur, de la notoriété du titre, du lien que nous avons avec l’agence. Avec des auteurs très connus, les attentes sont plus marquées et les marges de négociation plus restreintes. Les agents ne répondent pas tous de la même manière : certains sont ouverts à l’expérimentation, d’autres tiennent à des schémas plus classiques. Le lien de confiance avec l’auteur et son agent joue un rôle décisif. »
En France, il n’existe aucune obligation légale imposant un délai entre la parution d’un grand format et celle de son édition en poche, contrairement, par exemple, au modèle du cinéma, où des fenêtres de diffusion encadrent les sorties en salles, sur plateformes ou à la télévision. Lorsqu’un éditeur gère les deux formats, il reste libre de fixer le calendrier, même si un décalage de 10 à 18 mois est habituellement observé pour préserver les ventes du grand format.
Si les droits de poche sont cédés à un autre éditeur, un délai est généralement inscrit dans le contrat -souvent 12 à 18 mois. Rien n’empêche donc juridiquement d’innover, comme en témoigne l’initiative lancée par De Saxus.
La maison s'était déjà faite précurseure dans le domaine de l’imaginaire en lançant en 2019, avant les autres déjà, des publications simultanées aux formats relié et broché. Hormis quelques cas isolés comme Bragelonne avec Pierre Pevel, les autres maisons se limitaient alors à des éditions collectors, souvent réservées aux anniversaires ou à la fin d’année.
De Saxus, en testant d’abord ce modèle sur des tirages limités pour les éditions reliées, a rapidement constaté l’adhésion du public, notamment en romantasy ou en imaginaire. Face à la demande croissante, la maison a progressivement augmenté ses tirages, faisant de celles-ci le format de référence dès la parution, sans pour autant faire disparaître le format broché.
Cette approche avait été inspirée du phénomène des box littéraires venues du monde anglo-saxon, comme FairyLoot, Illumicrate ou OwlCrate. Ces box, très populaires auprès des lectrices et lecteurs de young adult, proposaient des éditions reliées exclusives, accessibles uniquement via un abonnement. De Saxus a fait un choix différent : plutôt que de réserver ces éditions spéciales à un système fermé d’inscription ou de précommande, la maison a souhaité proposer ces reliés de manière régulière, avec une accessibilité habituelle en librairie.
Cette stratégie éditoriale s’est forgée dans un moment particulier : celui de la pandémie de Covid-19. Tandis que les grands groupes éditoriaux étaient concentrés sur la gestion de crise et peu enclins à expérimenter, De Saxus, encore très petite structure (ils n’étaient alors que trois dans l’équipe), n’a pas été entravée de la même manière. Cela a favorisé une recherche active d’innovation, avec un positionnement singulier qui continue aujourd’hui de faire école.
La maison confie : « Cette nouvelle initiative nous rappelle nos hésitations en 2019, lors de la sortie du Prieuré de l’Oranger, de Samantha Shannon. À l’époque, très peu d’éditeurs osaient le grand format relié pour un roman de cette ampleur. Nous avions pris le risque - avec appréhension - de proposer un très gros volume dans une version de belle facture. Et le pari avait porté ses fruits : le livre était devenu un objet désirable, marquant, que beaucoup avaient envie d’acheter, de conserver, d’offrir. »
Et aujourd'hui d'avoir ce même espoir : « Que cette nouvelle stratégie, en alliant accessibilité et esthétisme, nous permette de concilier deux formes d’expérience de lecture. Le format poche pour les lecteurs pressés ou les budgets plus limités, et le relié pour celles et ceux qui veulent un objet fort, valorisé, à la hauteur de l’univers proposé. »
« L’idée, c’est d’apporter une offre inédite dans le segment de l’imaginaire, un secteur qui reste, dans un sens, très balisé. C’est une manière pour nous de bousculer un peu les habitudes, de proposer un modèle qu’on n’a pas encore vu ailleurs », conclut De Saxus.
Fondée en 2018, la maison s’est d’abord orientée vers le polar comme premier axe éditorial. Les premiers titres n’ont pas rencontré le succès escompté, dans un segment très saturé et concurrentiel. Le tournant décisif intervient avec Le Prieuré de l’Oranger déjà cité, qui rencontre un fort engouement et lance la maison dans les rails de l’imaginaire et du YA en France. La maison publie aujourd'hui des auteurs et autrices comme Jay Kristoff ou Jennifer L. Armentrout.
Le groupe Eilean Books regroupe De Saxus (imaginaire), Sabran (réécritures de mythes), Ellipsis (fiction contemporaine), Saxo (label jeunesse lancé en septembre 2023), PAL (label poche), ainsi que la librairie Komikku, ouverte à Paris dès 2008.
(De Saxus, Sabran, Ellipsis, Saxo, PAL, Komikku)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
1 Commentaire
Sylviane
09/09/2025 à 13:35
L'idée est bien, mais attention à la surconsommation et à la place des livres dans les librairies.
Le choix va être fait auprès des représentants, au détriment d'autres livres, et d'autres groupes.
J'ai interrogé certaines librairies qui se demandaient où est-ce qu'ils allaient mettre ça? car si un choix est fait et qu'ils ne l'ont pas en magasin, les lecteurs vont aller sur les sites voire les autres librairies.