Du futur musée de Notre-Dame à la Bibliothèque nationale de France (BnF), en passant par le musée des Arts décoratifs, les institutions culturelles françaises s’ouvrent à l’intelligence artificielle. Lors d’une prise de parole officielle, la ministre de la Culture a détaillé les contours de trois partenariats inédits avec Microsoft, vantant leur contribution à la souveraineté culturelle et à l’innovation. Mais cette incursion d’un géant américain dans les trésors du patrimoine soulève aussi des questions : où s’arrête la coopération, où commence la dépendance ?
Le 24/07/2025 à 17:35 par Hocine Bouhadjera
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24/07/2025 à 17:35
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« Ce n’est un secret pour personne : la révolution numérique, et l’intelligence artificielle en particulier, bouleversent les usages culturels, les modes de connaissance, de production et d’accès à la culture », a déclaré la ministre de la Culture Rachida Dati, en ouverture de son allocution, ce mardi 22 juillet, en présence de Brad Smith, président de Microsoft, et des représentants des grandes institutions patrimoniales françaises.
Réunis dans le prolongement de l’initiative Heritage Watch : AI, lancée en février 2025 pendant le Sommet sur l’intelligence artificielle, les acteurs publics et privés ont acté trois nouveaux partenariats stratégiques entre Microsoft et Notre-Dame de Paris, la Bibliothèque nationale de France (BnF), et le musée des Arts décoratifs. L’objectif : mobiliser les outils les plus innovants, notamment l’IA, pour accélérer la connaissance, la préservation et la valorisation du patrimoine national.
Les trésors graphiques de la Bibliothèque nationale de France, en particulier les maquettes et costumes d’opéra conservés dans ses collections, feront l’objet d’un vaste chantier de numérisation. Grâce à Microsoft et avec l’appui d’ICONEM - entreprise française spécialisée dans la numérisation 3D du patrimoine en danger. 1500 pièces seront numérisées, permettant la création d’une base de données consultable à la fois par les chercheurs et le grand public.
« La numérisation et le recours à l’intelligence artificielle offrent des opportunités inédites pour mieux connaître ces collections et développer de nouvelles manières de les rendre accessibles », a souligné la ministre, saluant l’engagement de la BnF dans la préservation d’une mémoire artistique souvent restée dans l’ombre des spectacles.
Ce partenariat entre la BnF et Microsoft ne constitue en réalité qu’une étape dans une stratégie plus large. Depuis plusieurs années, la BnF développe un ensemble ambitieux de projets mobilisant l’intelligence artificielle pour enrichir l’accès au patrimoine, accélérer la recherche et structurer les métadonnées de ses immenses collections.
Dès 2021, la BnF a défini une feuille de route stratégique pour intégrer l’intelligence artificielle à l’ensemble de ses missions. Cette orientation vise à rationaliser les usages de l’IA, tout en respectant des principes de transparence, d’éthique et de souveraineté culturelle, assure l'institution. Elle tient à rappeler que les technologies doivent renforcer l’accès aux œuvres, sans se substituer à l’expertise humaine.
Lancé en 2023 pour quatre ans, le projet de recherche FINLAM (Fin de lecture automatique de masse) explore les potentialités des modèles de langage (LLM) et de la vision par ordinateur pour lire des documents complexes, mêlant textes, images et structures typographiques anciennes. Objectif : faciliter l’extraction d’informations dans des corpus difficiles à traiter automatiquement.
En 2021, la BnF a réalisé une collecte thématique autour de l’intelligence artificielle, archivant plus de 10 millions d’URLs issues de 700 sites spécialisés. Ce corpus enrichit le dépôt légal du web, et documente l’émergence du discours numérique sur l’IA.
Par ailleurs, avec Gallica Images, la BnF met en œuvre des algorithmes de reconnaissance d’image pour classer et indexer ses fonds iconographiques. Cartes anciennes, gravures, illustrations : des millions d’images numérisées pourront ainsi être décrites automatiquement, facilitant leur consultation par mots-clés. Inauguré en janvier 2025 cette fois, le projet ArGiMi (Artificial General Intelligence Multilingue) est un consortium réunissant la BnF, l’INA, et plusieurs acteurs français de l’IA (Artefact, Giskard, Mistral AI). Il vise à créer un modèle de langage entraîné sur un corpus francophone issu de Gallica, pour garantir un ancrage culturel européen à ces outils.
On peut encore citer GallicaSnoop, développé avec l’Inria et l’INA, qui identifie automatiquement des objets ou scènes dans les collections iconographiques. REMDM explore les écritures musicales manuscrites pour reconnaître copistes et compositeurs. À Richelieu, Litté_Bot propose de dialoguer avec des figures littéraires, comme Dom Juan, via un chatbot. Le programme européen NewsEye analyse la presse ancienne à grande échelle, tandis que le projet Datacatalogue structure automatiquement des catalogues numismatiques.
Outre la BnF, le futur musée de Notre-Dame, dont l’exposition de préfiguration ouvrira en mars 2026, bénéficiera également du savoir-faire d’ICONEM et du soutien financier de Microsoft. Le monument fera l’objet d’une reconstitution immersive assistée par intelligence artificielle. « Cette exposition permettra de décliner les trois axes qui structurent le projet scientifique du musée : montrer Notre-Dame comme témoin de l’histoire nationale, foyer artistique majeur, et chantier permanent des savoir-faire patrimoniaux », a précisé la ministre. Et de saluer la décision de Microsoft de rétrocéder à la France les droits du « jumeau numérique » de Notre-Dame, comme un geste en faveur de la souveraineté culturelle.
Enfin, le musée des Arts décoratifs bénéficiera d’un outil à la mesure de ses immenses collections, souvent non exposées : un portail numérique assisté par IA, permettant d’accélérer le travail de documentation et d’inventaire. « Si l’on devait cataloguer toutes les œuvres du musée avec les seules ressources humaines, il faudrait 650 ans », a rappelé la ministre, insistant sur la nécessité d’un appui technologique. Le portail permettra également de mettre en ligne des pièces aujourd’hui inaccessibles au public, représentant un saut qualitatif pour la médiation numérique.
Au-delà de ces annonces, la ministre a réaffirmé sa vision politique d’une souveraineté numérique et culturelle européenne. Dans un paysage encore largement dominé par les modèles anglo-saxons, elle a insisté sur la nécessité d’entraîner des IA dans les langues européennes et de garantir la juste rémunération des ayants droit.
« L’avenir de notre diversité linguistique et culturelle dépend de notre capacité à investir l’espace numérique. C’est l’une des priorités du travail que je conduis en faveur d’une Europe de la culture », a-t-elle rappelé, citant notamment la création de l’ALTEDIC, centre de recherche dédié à une IA multilingue européenne, inauguré cette année à Villers-Cotterêts.
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Lancée à Paris lors du Sommet Action IA par le ministère de la Culture, HeritageWatch.AI fédère quatre partenaires : ALIPH (Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones en conflit), ICONEM, Planet Labs, opérateur de satellites d’imagerie quotidienne, et Microsoft, qui apporte son expertise technologique via son programme « AI for Good ».
L’objectif affiché : surveiller en temps réel des milliers de sites culturels dans le monde entier pour détecter, anticiper et documenter les dommages causés par les conflits, les catastrophes naturelles, le dérèglement climatique ou encore l’urbanisation incontrôlée. Grâce à des algorithmes d’IA et à une plateforme d’alerte baptisée Heritage Alert System, les équipes peuvent signaler rapidement une menace - qu’il s’agisse d’un pillage, d’un incendie ou d’une inondation.
Le projet a bénéficié d’un financement initial de 1 million de dollars sur quatre ans apporté par Microsoft, complété par 250.000 $ d’ALIPH, ainsi que 750.000 $ en soutien technologique. La structure est hébergée à Paris, dans les locaux du 82 rue du Faubourg Saint‑Martin, et fonctionne de manière indépendante et non commerciale.
HeritageWatch.AI soulève malgré tout plusieurs problématiques. D’abord, la dépendance à des outils technologiques propriétaires américains, en particulier ceux de Microsoft et de Planet Labs, peut interroger en matière de souveraineté numérique. Si la structure est hébergée en France, les flux de données (imagerie, algorithmes, infrastructure cloud) restent en grande partie hors de contrôle des autorités nationales.
Enfin, en matière de patrimoine, confier à l’intelligence artificielle la détection des menaces revient, pour certains, à mettre la main dans l’engrenage : aussi louables soient les intentions, le risque est réel de voir, à terme, l’expertise humaine reléguée au second plan.
Face à la domination américaine et chinoise, la France et l’Europe défendent une « troisième voie » en IA, alliant excellence scientifique, vision éthique et souveraineté technologique. Le Sommet IA de février 2025 a marqué un tournant, avec 109 milliards d’euros annoncés par Macron et un soutien européen via le plan Choose Europe for Science.
Malgré ces efforts, la fuite des talents persiste, freinée par le manque de « scale-up industriel » - ou dit autrement, d’entreprises capables de croître vite et de produire à grande échelle, donc d’attirer ou retenir les meilleurs éléments, met en évidence le CNRS. Les experts alertent par ailleurs sur les risques de dérives (cyber, biologiques, perte de contrôle), justifiant un encadrement juridique fort comme l’AI Act. Le plan européen InvestAI prévoit 20 milliards pour créer cinq Gigafactories d’IA.
Photographie : illustration, ActuaLitté, CC BY SA 2.0
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
6 Commentaires
Rose
25/07/2025 à 07:16
Encore une horreur !
Luna
26/07/2025 à 09:20
Surtout quand les États-Unis viennent de quitter l'UNESCO dans leur soutien indéfectible à brûler les livres, nôtre histoire et notre mémoire.
Et c'est à Microsoft que l'on livre pieds et poings liés la BNF !
Un clin d'œil de Rachida Dati à la crevette Bigeard sans aucun doute !
Luna
25/07/2025 à 08:29
Dans un paysage encore largement dominé par les modèles anglo-saxons, elle a insisté sur la nécessité d’entraîner des IA dans les langues européennes et de garantir la juste rémunération des ayants droit.
Et tout cela ne sera même pas accessible en français.
C'est de la spoliation quand elle ne décide de rien et que les promesses n'engagent que ceux qui les reçoivent.
anne
25/07/2025 à 09:07
Le patrimoine de Dati va t il s'agrandir en même temps que le nôtre va être aspiré dans les grands tuyaux de microsoft, on ne peut que pressentir pour quels usages ? Mais non, voyons, ça n'a rien à voir.
seingelt
25/07/2025 à 19:09
C'est la division cloud, Azure, de Microsoft, qui va s'occuper de ce projet. l'IA sert de par sa mémoire à rationaliser les datas. Ne confondons pas cloud et IA. C'est plus de la mémoire artificielle que de l'intelligence. Tant que ces datas ne servent pas à l’apprentissage d'un LLM, et que les IA utilisés ne servent pas de cheval de Troie, je ne vois pas ou est le problème. Beaucoup de bruit, générés par ignorance de ce que sont les LLM et comment ils fonctionnent, pour rien.
Ce qui est inquiétant est qu'il n'y a pas de cloud français capable de faire le job.
Et tant que ce n'est pas AWS, le cloud d'Amazon, qui donne des boutons à ces messieurs dames de la culture d'Etat, tout va bien. non ?
Luna
25/07/2025 à 19:43
Tant que ces datas ne servent pas à l’apprentissage d'un LLM, et que les IA utilisés ne servent pas de cheval de Troie, je ne vois pas ou est le problème.
Mais ça, Microsoft ne peut pas le garantir comme l'a répété Anton Carniaux, directeur des affaires publiques et juridiques de Microsoft France à la commission d'enquête sur nos données de santé : " des lois comme le Cloud Act et le Foreign Intelligence Surveillance Act permettent à la justice ou aux services de renseignement américains d’exiger l’accès à des données détenues par une entreprise américaine, même si elles sont stockées à l’étranger."